CHAPITRE P R K. E I M 1 N A 1 R E
à ces dernières races une plus grande somme de bonheur. II semble bien, d’ailleurs, qu'il n’y ait là qu’une illusion, i^ans doute l’homme isolé, l’ascète, peut trouver dans le renoncement aux biens terrestres, dans la restriction Amlontaire de ses besoins, des satisfactions d’ordre élevé. Mais on ne voit pas ce que des sociétés humaines auraient à gagner à l’application d’une semblable doctrine; on vt>it, au contraire, fort bien ce qu’elles auraient à y perdre. Il suffit de remarquer, en effet, que le développement des besoins est la cause, en même temps que la résultante de la civilisation; c'est la source de l'enrichissement social et le stimulant le plus actif de la production. Or, quoi qu’on en ait pu dire, l’enrichissement de la société ne saurait être considéré comme un mal, puisqu’il permet aux individus qui la composent de développer plus complètement leurs facultés. Ce qui est un mal, c'est que, profitant de cette multiplication indéfinie des besoins, source de richesse, les individus ne sachent pas mieux, trop souvent, tempérer et diriger leurs appétits, c’est qu’ils aient parfois tendance à donner le pas aux besoins matériels les plus grossiers sur les besoins intellectuels et moraux. Mais il suffit de comparer, par l’étude de rilistoire, l’état social actuel à celui des siècles passés, du Moyen-Age par exemple, pour constater combien dans l’ensemble a augmenté la part faite aux besoins intellectuels, aux préoccupations d'ordre moral, combien même, dans l’ensemble, les besoins matériels se sont affinés. Il semble, en effet, qu’une société quelconque ne puisse arriver à un certain niveau de culture morale si, dans l’ordre tnalériel, les besoins des hommes qui la composent ne sont pas suffisamment satisfaits. Elt s’il en est ainsi, le développement progressif des besoins ne saurait, à aucun point de vue, être considéré comme un mal.
(î9. L’utilité; les biens; l’appropriation. — L’utilité est la qualité qui fait qu’une chose peut servir à la satisfaction d’un besoin; et comme un besoin, au sens économique du mot, est un désir quelconque de l’homme, il en résulte qu’une chose utile est toute chose qui répond à un désir. On arrive ainsi à considérer comme utiles, économiquement parlant, des choses
1. Caiïwès, Cours iV Economie pttliliqne, tViition, 18 et 149,
NOTIONS GÉNÉRALES SUR l’ÉCONOMïE POLITIQUE
qui, suivant l’opinion générale, sont inutiles ou même nuisibles, l’alcool 'du buveur ou l’opium du fumeur par exemple. Il est évidemment regrettable que le mot « utilité » jmisse être à ce point détourné de sa signification usuelle. Aussi a-t-on proposé quelquefois * d’employer de préférence, pour désigner l’aptitude d’un objet à satisfaire les besoins de l’homme, le terme de « désirabilité » ou celui d’ « ophélimité », mais aucune de ces deux expressions n’a prévalu jusqu’ici.
Les choses matérielles ou immatérielles qui possèdent de l’utilité, c’est-à-dire qui sont aptes à satisfaire nos besoins constituent des biens. Une chose ne devient un bien que lorsqu’elle a fait, de la part de l’homme, l’objet d’un acte, d’un travail d’ « appropriation ». Cela suppose, d’une part que l’homme a distingué la relation qui peut exister entre la chose et ses besoins, l’aptitude que possède cette chose à satisfaire tel ou tel de ceux-ci, c’est-à-dire son utilité; d’autre part, qu’il s’est rendu maître de cette chose, qu’il a acquis sur elle un pouvoir, un droit, le pouvoir et le droit de s’en servir pour la satisfaction de ses besoins. Il existe cependant des « lûens libres », c’est-à-dire des liiens qui, à raison soit de leur nature, soit de leur extrême abondance, n’exigent pas de l'homme, pour être utilisés, un acte d’appropriation ou pour lesquels, du moins, l’appropriation ne suppose aucun effort, aucun travail, tels l’air respirable, la lumière du soleil. Encore est-il de ces biens libres qui, dans certaines circonstances, deviendront des biens appropriés. Ce sera le cas notamment de l’eau courante, lorsqu'on vue de son utilisation comme force motrice, elle aura fait l'objet d’une canalisation. Les biens appropriés sont d’ailleurs les seuls dont ait à se préoccuper l’économie politique.
70. La valeur d’usaye. — L'utilité n’existe pas en dehors de l’homme; elle suppose en effet, pour se manifester, l’existence d’un besoin humain dont elle assure la satisfaction. Une chose n’est utile qu’au tant que quelqu’un la désire. C’est ce que l’on exprime parfois en disant que l’utilité est essentielle ment subjective. De là découlent les .trois, conséquences sui vantes : 1 “ L’utilité du même objet ne sera pas la même pour toute personne. Une bicyclette par exemple sera plus désirée
1. ( lidu. Cours d' Economie poliiique^ 4® é<liUon, t 1' *^ p. 53.
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par un honmu* jeune et valide que par un vieillard ou pai' un infirme; 2« Pour la même personne, les divers biens auront des utilités très inégales, suivant la nature et l’intensité des besoins auxquels chacun d’eux correspondra. Ainsi, pour un homme fatigué, un lit sera plus désirable, partant plus utile qu’une distraction, lecture ou s]>ectacle; 3» Pour la même personne, le même bien n’aura pas toujours la même utilité. Les biens qui correspondent aux besoins essentiels, aux besoins de première nécessité, sont ordinairement les plus utiles, c’està-dire les plus désirés; mais si ces besoins sont complètement satisfaits pour le présent, et assurés d’une suffisante satisfaction pour l’avenir, il arrivera que d’autres besoins passeront au premier plan. Le classement des utilités se trouvera, pai' là même, profondément modifié. Ainsi, les utilités sont inégales non seulement pour des personnes différentes par rapport au même bien, mais pour la même personne par rapi)ort à des biens différents; et de plus, les utilités sont variables.
On donne le nom de « valeur d’usage », ou « valeur en usage » au degré d’utilité que présente un bien i)our son possesseur à un moment donné. Cette notion de « valeur d'u.sage » a fait l’objet des recherclîes d’un certain nombre d'économistes notamment Stanley-Jevons, Walras et les principaux représentants de l’école autrichienne. Leurs travaux en vue de déternduer la mesure de la valeur d’usage ont abouti à une intéressante et curieuse théorie connue sous le nom de théorie de « l’utilité finale » ou de « la moindre satisfaction ». Elle se résume dans une formule que l’on pourrait présenter ainsi : Une partie quelconque d’un bien homogène ei divisible a une valeur d’usage mesurée par son utilité finale, c’est-à-dire par la rtioindre satisfaction que cette partie peut, au moment où on la considère, procurer à son possesseur.
Prenons un exemple pour rendre plus intelligible cette formule. Un cultivateur a récolté quatre sacs de pommes de terre. Il destine le premier de ces sacs à lui fournir, pour l'année suivante, la semence nécessaire. Le second doit servir à sa consommation personnelle. Avec le troisième il pourra élever un porc. Enfin, avec le prix qu’il obtiendra du quatrième, il compte acheter de la volaille. Chacun de ces sacs paraît avoir ainsi^ un degré d’utilité, une valeur d’usage différente. Supposons Cependant que, par un événement imprévu, une maladie de la pomme de terre par exemple, il vienne à perdre un de ces
sacs. Obligé de renoncer à l’une des satisfactions qu’il attendait de leur possession, il se verra naturellement amené à sacrifier celle de ces satisfactions à laquelle il tenait le moins, la « moindre satisfaction ». Dans l’espèce, n’ayant plus que trois sacs, il renoncera sans doute à acheter de la volaille. C’est donc là ce que valait pour lui le quatrième sac. Mais comme les autres sacs sont identiques, il en résulte que la valeur d’usage de l’un quelconque d’entre eux est également mesurée par cette moindre satisfaction, puisque, quel que soit celui qui viendrait à être perdu, c’est de cette moindre satisfaction que le propriétaire devrait se priver. Supposons maintenant que le troisième sac vienne également à être perdu. Le cultivateur devra renoncer à élever un porc, les deux sacs qui lui restent ne lui permettant plus que d’assurer sa propre subsistance et l’ensemencement de ses champs. Le troisième sac vaut donc pour lui la satisfaction du désir qu’il avait d’élever un porc; c’est son degré d’utilité, sa valeur d’usage. Et c’est également la valeur d’usage d’un quelconque des deux autres sacs, puisque tous trois sont identiques et que la perte d’un quelconque d’entre eux entraînerait le même renoncement. Ainsi, quel que soit le nombre des ' sacs de pommes de terre en la possession du cultivateur, un quelconque de ces sacs a pour mesure de sa valeur d’usage son utilité la plus faible, son utilité finale, c’est-à-dire la satisfaction qu’il peut assurer au désir le moins pressant, ou ce qui revient au même, la moindre satisfaction que peut en attendre son propriétaire.
Et il en serait ainsi lors même qu’en perdant un de ses sacs le cultivateur, au heu de renoncer à acheter de la volaille, préférerait faire subir un retranchement à chacune des quatre satisfactions qu’il attendait de sa récolte totale. Par exemple, il diminuerait la quantité de ses semences, restreindrait sa consommation personnelle, éléverait un porc d’un poids moindre et, par ce moyen, pourrait encore acheter quelques poules. Même dans ce cas la théorie se trouve confirmée. La manière d’agir du cultivateur prouve simplement, en effet, que, pour lui, c’est un moindre sacrifice de renoncer à l’intégrale satisfaction de ses quatre désirs que d’être obhgé d’en sacrifier un complètement. Le sac perdu aura encore, pour mesure de sa valeur d’usage, la moindre satisfaction qu’il peut procurer, puisque cette moindre satisfaction consisterait précisément dans la
Ï'I-KRKAU, T. I, *2* écU
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possibilité pour le cultivateur de ne faire subir à ses multiples besoins aucun retranchement.
Cette ingénieuse théorie, malgré la finesse incontestable de l’analyse psychologique dont elle procède, ne présente guère qu’un intérêt d’ordre doctrinal. Nous la retrouverons cependant lorsque nous aurons à rechercher les causes de la valeur d’échange b
71. L’échange; la valeur d’échange; les richesses; les services. — On désigne sous le nom d’ « échange », en économie politique, tout accord en vertu duquel une personne, en vue d’un avantage à obtenir d’une autre personne, s’impose un sacrifice au profit de celle-ci. Peu importe d’ailleurs la nature de l’avantage obtenu ou du sacrifice consenti. La notion d’échange, ainsi entendue, a une portée beaucoup plus large dans la langue économique que dans la langue du droit. Eentreront en effet dans l’échange, au sens économique du mot, non seulement le contrat juridique connu sous- ce nom, mais tous les contrats dits « à titre onéreux », définis par l’article 1106 du Code civil, ceux où chacune des parties est assujettie à donner ou à faire quelque chose. La vente, le louage, le contrat de société, le contrat de travail, qui, au point de vue juridique, sont d( s contrats différents, soumis chacun à des règles spéciales, con.stituent, au point de vue économique, des formes variées de l’échange. Tous ces contrats imphquent, en effet, au profit <ie chacune des parties la perspective d’un avantage pour la réalisation duquel l’une et l’autre sont disposées à s’imposer un sacrifice.
72. La qualité qui permet à un bien d’être l’objet d’un échange porte le nom de « valeur d’échange », ou plus simplement de valeur, l’expression « valeur d’usage » étant le plus fréquemment remplacée par celle « d’utilité ». La valeur est donc la qualité qui confère à une chose le pouvoir d’être échangée. Plus simplement, on dit souvent qu’elle est le « pouvoir d’échange ou d’acquisition » que possède un bien par rapport à d’autres biens. Il convient d’observer toutefois que la valeur d’échange, pas plus que la valeur d’usage, ne constitue une qualité objective. Elle n’existe pas en dehors de l’homme: elle est subjective.