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ANALYSE DU PHÉNOMÈNE D LA PRODUCTION

74. Définition de la production. — Qu’est-ce que produire? C’est, au sens économique du mot, créer de l’utilité. Peu importe d’ailleurs que cette utilité s’incorpore ou non à la matière Les services du médecin, du professeur, de l’artiste, sont des actes de production au même titre que le travail de 1 agriculteur, de l’industriel ou du commerçant. Peu importe également la forme que revêt l’acte de production. Qu’il s’agisse d’un simple déplacement de la matière, comme dans l’industrie des transports, ou d’une transformation moléculaire des objets, comme dans l’industrie manufacturière, il y a production par cela seul qu il y a utilité créée. Sera productif tout acte qui fera passer une chose au rang des « biens économiques », en lui conférant l’ap-

titude à satisfaire un besoin; sera productif également tout acte qui augmentera l’utilité déjà existante dans un bien.

75. La théorie physiucratique du produit net. — La notion de la production que nous venons de dégager et qui est aujourd’hui unanimement admise n’était pas celle des économistes physiocrates. Pour eux, produire n’est pas créer de l’utilité, c’est créer de la matière utilisable, d’où cette conséquence qu’il n’existe qu’un seul facteur productif, la Terre, et qu’une seule industrie productive, l’agriculture. Toute richesse vient de la terre; seule, la terre rend à celui qui lui fait des avances une somme de richesses plus considérables qu’elle n’en a reçu de lui. Seule, par suite, l’agriculture qui sollicite la fécondité de la terre est une industrie productive^; seule, disaient les Physiocrates, elle donne mi « prodnit net ».

Que faut-il entendre par là? Lorsque le propriétaire foncier a payé ses frais de production, il lui reste ordinairement un excédent de récolte; c’est son » produit net ». C’est par l’accumulation continue du produit net entre les mains des agriculteurs, des propriétaires fonciers, que peu à peu se développe la richesse des individus et de la société. Les autres branches du travail humain, l’industrie manufacturière, le commerce, n’ont pas le caractère productif de l’agriculture; elles ne laissent pas de produit net et les classes qui se consacrent à leurs travaux sont des « classes stériles », la seule classe productrice étant celle des propriétaires fonciers.

76. Il pouvait paraître difficile de méconnaître les services rendus par ces « classes stériles » et l’accroissement de valeur

^ résultant, pour les produits de l’agriculture, des travaux de

l’artisan et du commerçant. Les Physiocrates se refusaient néanmoins à voir dans ces travaux des actes de production. Ce sont, disaient-ils, les seuls propriétaires fonciers qui recueillent le produit net, rémunération de leurs avances et des risques par eux courus ; à la vérité toutefois, ils ne le conservent pas entièrement pour eux seuls. Ayant besoin des services des autres classes, ils abandonnent à celles-ci une partie de ce produit net.

1. Certains Physiocrates avaient été amenés cependant pai^ des raisons d’analo"ie à admettre le caractère productif des industries extractives, de rindustrie minière qui, elle aussi, tire de la (erre une matière utilisable.

Il faut, en effet, que l’artisan et le commerçant puissent vivre. Ils sont les salariés des propriétaires fonciers et l’accroissement de valeur que, par leur travail, ils donnent aux produits de l’agriculture représente, précisément la part de produit net qui

leur est abandonnée par les propriétaires.

Si, par exemple, le propriétaire foncier qui a fait à la terre des avances représentées par 10 recueille une récolte de blé qui ait une valeur de 20, cet excédent de 10, qu’il reçoit gratuitement de la nature constitue son produit net. Si, plus tard, sortie des », mains du boulanger et du meunier, sous forme de pain, la ré-

I coite vaut 25, c’est que cet accroissement de valeur de 5 repré-

j sente précisément les frais de transformation du blé, la valeur

ïj des subsistances consommées par ces artisans pendant 1 œuvre

î de transformation. Grâce au produit net, sur lequel sont pré-

levés les 5 qui les ont payés, le meunier et le boulanger ont pu J vivre; mais leur travail n’a rien ajouté au fond de matière uti-

’ lisable qui existait déjà. Ce fond, constitué par 1 accumulation

continue du « produit net » est dû exclusivement à l’agriculture, et c’est l’agriculture seule qui peut l’accroître. Seule, en conséquence, l’agriculture est productive de richesses.

77. De cette idée, les Physiocrates déduisaient une série de . conséquences fort importantes. Ils y trouvaient tout d abord une justification, de l’impôt. L’Etat, disaient-ils, est copro- ; priétaire du produit net, d’une part à raison de la protection ’ qu’il accorde aux propriétaires fonciers, du monopole productif I qu’il leur maintient, d’autre part à raison de ses propres efforts j pour accroître le produit net au moyen de travaux pubhcs, par tl' exemple canaux, routes, ports. Il peut dès lors, très légitimement ! prélever sur le produit net la valeur nécessaire pom faire face I aux charges publiques. Le seul impôt bien établi est même l’impôt sur le produit net, l’impôt foncier, puisque le produit , net est la source de tout enrichissement. D’où cette conséquenoe ^ que l’impôt foncier devrait être l’impôt unique. A quoi bon,

>' d’ailleurs, taxer d’autres classes que les propriétaires fonciers,

^ les artisans ou les commerçants par exemple? Ceux-ci n’éi tant que les salariés des propriétaires et ne trouvant pas

f dans ’a nature de leur travail une source de production qui

S augmente la richesse générale seront fatalement amenés à faire I retomber sur les propriétaues fonciers le poids de l’impôt dont If l’Etat les contraint de faire l’avance. Puisque l’augmentation de valeur due à leur collaboration n’est que la représentation de

leurs frais de subsistance et de production, pour pouvoir continuer à travail-cr ils devront relever de tout le montant de l’impôt le prix ,de leurs produits, c’est-à-dire se rembourser de l’impôt sur le produit net. Il est bien plus simple, dès lors, de faire supporter immédiatement et directement l’impôt par le produit net; on évite ainsi des longueurs et des frais de peiception.

Que si, à l’encontre de leur raisonnement, on objectait aux Physiocrates qu’on voit fréquemment des commerçants faire fortune, ce qui semble bien indiquer qu’ils ne sont pas les simples salariés des agriculteurs, réduits comme taux de salaire à leurs frais d’existence et de production, ils répondaient qu’il en est ainsi parce que, parfois, les artisans et commerçants épargnent sur leurs besoins légitimes, et parce que, d’autre part, le principe de la liberté économique ne règne pas d'une manière souveraine et absolue. Mais, sous un régime de laisser-fa re, par l’effet même de la concurrence, les profits du commerce et de l’industrie seraient ramenés au niveau du coût de production. Si d’ailleurs certains commerçants s’enrichissent, on en voit qui se ruinent et la plupart végètent. Ils n’ont pas à leur disposition, comme les agriculteurs, cette soru ce permanente de richesse qu’est le « produit net ».

Les idées fiscales des Physiocrates reçurent, à leur époque même, un démenti des faits. Le margrave de Bade, ami de Quesnay et du marquis de Mirabeau, voulut appliquer dans ses petits Etats la doctrine physiocratique et il établit l’impôt unique sur le produit net. Le résultat fut lamentable et il fallut, dès les premières années du xix« s ècle, mettre un terme à l’expérience. Voltaire a spirituellement raillé la conception physiocratique de l’impôt unique sur le produit net dans un de ses plus jolis contes, celui de l’Homme aux Quarante écus. Elle n’en a pas moins dominé l’œuvre fiscale de l’Assemblée Constituante et, par suite, réagi sur tout notre système d’impôts.

Une autre conséquence tirée par les physiocrates de leur théorie du produit net, c’est que, si l’agriculture est seule productive, seule elle Imérite les encouragements et les faveurs de l’Etat. C’était un retour aux idées de Sully et une réaction contre les excès du mercantilisme. C’est donc au profit de l’agriculture que l’Etat doit s’imposer des sacrifices, sous la forme par exemple d’encouragements à la multiplication du bétail, de construction de grands travaux publics. Mais la meilleure

LA PRODUCTION ET SES FACTEURS /d

manière pour les pouvoirs publics de témoigner leur soUicitude à l’égard de l’agriculture, c’est de lui donner la liberté économique, en proclamant et en maintenant le principe du « laisser passer », en la débarrassant des barrières douanières qui, à l’intéiieur et à l’extérieur, paralysent son essor.

78. Après Adam Smith, la doctrine physiocratique ne tarda pas à perdre la plus grande partie de son crédit. Adam Smith avait établi la fausseté de son point de départ. Ce n’est pas la Terre qui est le facteur essentiel de la production, c’est l’activité de l’homme, le travail, dans quelque direction qu’il s’exerce. L’erreur physiocratique tenait d’ailleurs à une fausse conception des lois de la Nature. Les Physiocrates supposaient que le travail de l’homme, appliqué à la terre, peut créer de la matière utilisable. Or, rien n’est plus inexact. Dans l’agriculture ellemême, la terre, ou plutôt la Nature, car les forces atmosphériques jouent un rôle dont les Physiocrates n’avaient pas discerné l’importance, la Nature constitue le milieu où s’élaborent sous l’action de diverses forces, une série de déplacements, de transformations de la matière, sans qu’il y ait cependant aucune création. Le travail del’homme ne peut rien créer; il donne aux forces naturelles, à la chaleur, à la fécondation, l’occasion de s’exercer. L’épi de blé n’est que la résultante d’une série de combinaisons chimiques qui se produisent dans le sol et à sa surface; et la meilleure preuve en est dans la nécessité de rendre à la terre, soit naturellement, par le repos prolongé, soit artificiellement, par des amendements et des engrais, les éléments divers dont la production a pour effet de la priver.

A ce point de vue, l’agriculture ne diffère en rien des autres branches de l’industrie humaine. Si, dans l’industrie des transports, comme d ailleurs dans l’industrie minière, l’homme se borne à faire subir des déplacements à des objets matériels, c’est encore le même acte qu’il accomplit dans l’industrie agricole ou dans l’industrie manufacturière. Seulement, son action au lieu de s’exercer sur des objets considérés dans leur masse, s’exerce sur les molécules de la matière qu’elle dissocie ou qu’elle met en présence, afin d’amener, par l’intervention des forces physiques et chimiques, des phénomènes de décomposition ou de reconstitution. L’homme provoque, en un mot, l’action des forces naturelles en vue d’un résultat qui assurera la satisfaction de ses besoins, mais son rôle est le même dans tous les cas : imprimer à la matière, sous uue forme ou

B0Q8 une autre, des déplacements, et par là créer de Tutilité. On ne saurait donc reconnaître à l’agriculture le caractère productif sans être amené par là même à reconnaître le même caractère aux autres branches du travail humain.

79. Caractère productif de l’industrie des transports et de l’industrie commerciale. • — Depuis Adam Smith, on ne conteste plus le caractère productif des travaux de l’industrie manufacturière. Le doute a persisté plus longtemps relativement aux travaux de l’industrie commerciale et de l’industrie des transports. On faisait observer, en effet, que ces deux catégories de travaux n’ajoutent rien à la richesse autérieurement produite. Le transporteur, compagnie de navigation ou de chemin de fer par exemple, se borne à déplacer les objets sans leur faire subir aucune transformation, aucun changement moléculaire. Si, par la nature et l’importance de son outillage l'industrie des transports se rapproche de l’industrie manufactiu-ière et peut encore, dans une certaine mesure, donner l’illusion d’avoir un caractère productif, l’industrie commerciale, dont les opérations se bornent parfois à des actes de pure spéculation, en dehors de toute manipulation e^’fective des marchandises ne peut même pas invoquer cette analogie pour justifier la rémunération qu’elle prélève sur les consommateurs sous forme d’augmentation du prix des produits.

Déjà, nous l’avons vu, les Physiocrates avaient émis l’idée que le gain des comrnerçants, qu’ils appellent avec défaveur les « traficants », est pris sur l’ensemble de la richesse générale. Au ..lilieu du XIX e siècle, la même idée inspire l’économiste américain Carey ^ dans ses critiques dirigées à la fois contre le commerce et contre l’industrie des transports.

Rien n’est plus inexact cependant. L’industrie commerciale et l’industrie des transports sont des industries productives par cela seul qu’elles augmentent l’utilité des objets matériels dont elles s’occupent. H ne faut pas en effet perdre de vue que, pour l’économiste, « produire », c’est simplement créer de l’utihté®. Or, l’acte du navigateur qui, prenant une marchandise au lieu de production où elle est surabondante, la met, grâce au transport à la portée des besoins là où elle est rare, ne confère-t-il pas à

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