V. plus haut, n
cette marchandise une plus grande utilité? C’est toujours la même marchandise, sans doute, mais au point de départ elle n’était pas désirée, donc inutile parce que surabondante, tandis qu’au point d’arrivée elle est désirée, donc utile.
Et n’en est-il pas de même de l’acte du marchand qui, pour répondre aux goûts c’est-à-dire aux besoins du public, fait subir à telle ou telle marchandise certaines préparations, certains mélanges, veille à sa conservation et la divise pour en rendre l’acquisition plus facile à toutes les catégories de consommateurs? Sans compter que souvent, non content de faciliter la satisfaction des besoins, le commerçant sait les susciter par d’ingénieuses combinaisons dans le mode de paiement ou par les séduisants ari-angements de son étalage ou de sa vitrine. Or, n’est-ce pas créer de l’utilité, c’est-à-dire produire de la richesse, que de permettre à une chose matérielle de satisfaire un besoin ou de faire naître ce besoin à son occasion? Il en serait ainsi lors même que l’acte commercial s’analyserait en une opération de pure spéculation, en dehors de toute manipulation effective de la marchandise par l’opérateui. La spéculation commerciale a en effet pour conséquence d’assurer l’approvisionnement des divers marchés et de le régler suivant l’étendue des besoins. Elle constitue par cela même un mode d’activité productif, puisque créateur d’utilité.
80. Peu importe après cela que le travail du commerçant ou de la Compagnie de chemin de fer se borne à faire subir aux objets des déplacements, en dehors de toute transformation moléculaire. T^ous avons vu, en effet que, dans l’industrie manufacturière et dans l’industrie agricole elle-même, le rôle du producteur se borne également à faire subir à la matière des déplacements, en vue de solliciter l’action des forces naturelles. C’est en cela que se résume le pouvoir de l’homme sur la matière : il ne peut pas plus la transformer que la créer; il peut seulement la déplacer. Comment d’ailleurs contester pour ce motif la productivité de l’industrie des transports, aloi s qu’on admet sans difficulté le caractère productif de l’industrie extractive. Le travail du mineur ne consiste-t-il pas, comme celui de l’agent de transport, à faire subir aux objets matériels des déplacements, à transporter le minerai du fond à la surface? Et si on reconnaît le caractère productif de l’industrie des transports, comment alors pourrait-on contester la productivité de l’industrie commerciale ? N’existe-t-il pas entre ces deux branches du travail
humain le rapport le plus étroit? Ce sont en effet les commerçants qui, le plus généralement, piennent l’initiative des transportsde marchandises à effectuer. C’est sur leurs indications que ees transports ont lieu, et pour lexu compte. Comment dès lors, si l’on admet le caractère productif de l’acte par lequell’agent de transport exécute les ordres du commerçant, méconnaître la productivité de l’acte qui inspire ciîs ordres et les justifie ^ ?
81. Caractère productif des services. — Adam Smith et certains de ses disciples immédiats, tout en admettant le caractère productif des travaux industriels comme de ceux de l’agriculture, refusaient, par un illogisme singulier, de reconnaître la productivité des travaux qui n’ont pas pour objet les choses matérielles, des services, notamment de ceux des soldats, des domestiques et des professions libérales. Ces services étaient qualifiés « travaux improductifs ».
Dunoyer^ s’est élevé contre cette inexactitude. Tout travail, fait-il observer, ne vaut que par l’utilité qu’il crée. C’est cette utilité qui est en réalité le but du travail et qui seule doit être considérée, une fois le travail accompli. Or, elle peut être aussi bien le résultat des services, des actions humaines qui portent en elles-mêmes leur raison d’être, que des travaux appliqués aux objets matériels. Les uns, comme les autres, ont une valeur d’échange, à raison de l’utilité créée. Dans l’un et l’autre cas cette utilité s’accumule et contribue à l’enrichissement du pays. On peut même soutenir que les services, ceux par exemple des savants, des médecins, contribuent au développement de la production des richesses autant, sinon plus, que les travaux industriels. Pourquoi donc, si l’on reconnaît à ces derniers le caractère productif, le refuser aux services sans lesquels les travaux industriels seraient bien souvent inefficaces, sinon même impossibles?
1. On discute aujourd’hui beaucoup moins sur le caractère productif des divers travaux industriels que sur leur degré inégal de productivité. V. n® 1 1 L