LE TRAVAIL
83. Caractères du travail. — Nous avons défini le travail « l’effort conscient et volontaire de l’homme en vue d’un but utile k Cet effort devrait en outre, suivant certains économistes, présenter, pour mériter le nom de travail, un caractère pénible, ou tout au moins intéressé, c’est-à-dire ne pas trouver en Iqi-même sa récompense, en dehors des satisfactions d ordre matéiiel qu il est permis d’en attendre. Cette conception, conforme d’ailleur.s à la tradition biblique 'suivant laquelle le travail est un châtiment, peut s’autoriser encore du langage courant. « Travaillez, prenez de la peine », dit le fabuliste. Ce qui distingue, au point de vue de l’effort, le musicien attaché à l’oichestre d’un théâtre et l’amateur qui exécute de la musique de chambre, c’est <iue ce dernier joue pour le plaisir de jouer, tandis que le piemier joue pour gagner un cachet. L’effort est le meme dans les deux cas . mais,'lntéressé, par suite plus ou moins pénible, il constitue un
travail: désintéressé, il n’en est pas un
Malgré tout, nous ne pensons pas qu’il faille considérer le caractère pénible ou même intéressé de l’effort comme essentiel à la notion de travail. Observons tout d’abord que celui-ci constitue normalement l’exercice de l’activité de l’homme, et par suite la satisfaction d’un besoin qui, pour certaines natures, se fait impérieusement sentir. Par l’effet de l’habitude, le travail, bien loin d’être une peine, devient parfois une véritable nécessité physique et nombreux sont les exemples d’individus auxquels une mise à la retraite, c’est-à-dire la cessation brusque du travail habituel, a été fatale. Mais est-il même bien exact que le travaü soit nécessairement un effort intéressé ? S’il en était ainsi, on serait amené dans bien des cas à refuser le nom de «travail» aux efforts du savant, de l’inventeur, de l’artiste. La plupart du temps ces personnes sont dirigées dans leurs recherches par un sentiment tout autre que l’intérêt. Non seulement, pour elles, 1 effort ne constitue pas une peine, mais, pour pouvoir le prolonger, elles n’hésitent pas, assez souvent, à s’imposer des sacrifices, à consacrer par exemple à leurs dépenses de laboratoire une partie de
1. Gide, Cours d' Economie polilique, 4'' Mition, l. 1" p. 159.
leur fortune personnelle. Paüssy, pour continuer ses expériences, brû’ait jusqu’à ses meubles; ce n’était assurément pas la soif de l’or qui le réduisait à cette extrémité. Sans aller jusqu’à dire, comme on pourrait être tenté de le faire, que tout travail, quelle que soit sa nature, contient en lui-même un élément de joie par la satisfaction qu’il apporte du devoir accompli, du moins semble-t-il bien qu’il y ait certaines natures de travaux, ceux dont BOUS venons de parler, qui ne revêtent pas nécessairement, ni même ordinairement, un caractère pénible ou intérassé. Il en est autrement, il est vrai, de la plus grande partie des travaux qui ont pour objet la production industrielle, et cela explique, sans la justifier, l’opinion courante qui unit les deux idées de travail et de peine. On conçoit difficilement que l’effort de l’ouvrier métallurgiste ou du terrassier soit pour lui une source de «atisfaction en dehors de la rémunération matérielle, du salaire qu’il en attend. Encore ce travail, s’il n’est pas trop prolongé ni exécuté dans des conditions d’hygiène trop défectueuses, peutil, dans une certaine mesure, donner satisfaction à un besoin d’activité. Naturellement intéressé, l’effort du travailleur manuel n’est pas nécessairement pénible. C’est cependant la même association entre les idées de travail et de peine qui, dans le langage courant, fait réserver aux ouvriers la dénomination de « travailleurs », de « classes laborieuses ». Ces expressions ont le grave inconvénient de laisser entendre qu’il n’existe pas de travail en dehors des occupations industrielles, ni de travailleurs en dehors des ouvriers manuels Or, rien n’est plus inexact, puisque, ainsi que nous l’avons vu, les services sont des actes essentiellement productifs, et rien ne serait plus inexact encore si, contrairement à notre opinion, la peine était un élément essentiel du travail, car le travail intellectuel peut être, dans bien des cas, plus pénible que le travail manui'l et avoir pour la santé du travailleur des conséquences plus graves.
84. La théorie du travail attrayant. — A l’opposé des auteurs pour qui le travail est toujours caractérisé pai l’idée de peine, certains écrivains, particulièrement dans les écoles socialistes, sont portés à penser que, grâce à une modification profonde des arrangements sociaux, le travail pourrait toujours être rendu
1. Villey, Principes d' Economie politique, 3« édition, 1905.
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attraj’^ant. C’était le rêve caressé par Fourier ^ et dont il concevait la réalisation par l’organisation du phalanstère. Si actuellement, pensait Fourier, le travail répugne aux hommes et a pour eux un caractère pénible, cela tient simplement à ce qu’il fait partie d’une organisation sociale qui ne permet pas aux individus de satisfaire, d’une manière suffisante, toute la variété, toute la gamme de leurs jiencliauts et de leurs passions. Il est deux de ces penchants notamment qui, dans rorganisation actuelle de la production, sont singulièrement méconnus, l’imagination et le goût très ])rononcé de l’homme pour le changement. Le moyen le plus simple et le plus sûr de rendre le travail « attra- 3*ant » et de lui enlever tout caiactère pénible consiste donc à assurer la satisfaction de ees deux penchants. On y arrivera par le phalanstère, vaste ruche sociale, ])ouvant contenir 1.500 à 1.800 personnes dont le grouiiement constitue la phalange, et à l’intérieur duquel est organisée la jiroduction dans toute sa complexité. Le phalanstère ne comprend lias seulement, en effet, des tenes de culture et des bâtiments de ferme; il contient en outre les ateliers industriels les plus variés. Le.'^ memlires de la phalange ont ainsi le choix de leurs occupations; ils ont, en outre, la faculté d’en changer souvent, sept ou huit fois par jour. î^a journée de travail est divisée en une série de comtes séances, de sorte qu’après avoir passé une heure ou deux aux travaux de la forge, le phalanstérien peut, pour se délasser, aller cultiver les fruits ou les fleurs. Une semblable organisation doit être très productive, non seulement parce que le travail n’y est jamais rebutant, mais parce que les ateliers du même phalanstère rivalisent entre eux et sont animés d’une louable émulation. Le travail industriel, pénible de sa nature, ne devra jamais représenter, dans l’ensemble des tâches diverses (^u’il comporte pour chaque individu, qu’une faible partie de lajournée de travail, et l’atelier industriel lui-même, transporté des faubourgs enfumés des villes au milieu des campagnes, empruntera à la nature un peu de sa poésie et de son attrait.
Il semble bien, malheureusement, qu'à ce brillant tableau il faille apporter quelques ombres. Parmi les passions dont la satisfaction harmonique doit assurer la bonne organisation sociale.
1. V. clans la * l'elilt* l»ibliot!i*M|iiP ^*coao!ni*|ut* >» (< Inillauinin; ch^s extraits choisis (les uMivros d(‘ l'onrirr.
Peiuu:au, t. 1, éd.