PREMIERE PARTIE
Cn\PITRE PREMIER
il en est une dont Fourier n’ii ]ias suffisamment escompté l’effet : c’est le penchant de beaucoup d’hommes à ne rien faire, ou du moins à ménager prudemment leurs forces. Ce penchant trouverait dans l’organisation du phalanstère un milieu très propice à son développement. De fait, les tentatives phalanstériennes inspirées par Fourier ont lamentablement échoué. Même en négligeant cette cause d’insuccès, on se heurterait encore à de très grandes difficultés Pour pouvoir changer d’occupations plusieurs fois par jour, il %udrait que les membres de la phalange eussent les aptitudes les plus variées. Le système des comtes séances, s’il donne satisfaction au désir naturel de changement, entraînerait d’autre part des pertes de temps fort préjudiciables, occasionnées par les déplacements réitérés des travailleurs et par la mise en train nécessaire à chaque opération nouvelle. Aussi peut-on raisonnablement douter, quant aux résultats, de la supériorité de ce mode d’organisation de la production. Quoi que l’on puisse faire d’ailleurs, et quelles que puissent être les transformations futures de l’état social, on n’arrivera sans doute jamais à empêcher que certaines natures de travaux présentent, pour les hommes, un caractère particulièrement pénible et rebutant.
11-"». Oussilficatimi des divers Iravaiix. — On peut se placer, pour caractériser le travail, à des points de vue bien différents. Au point de vue de sa natme, on distingue le travail intellectuel et le travail musculaire. Cette classification ne présente pas, nu surplus, un caractère d’exactitude bien rigoureux. Il n’est pas de travail musculaire qui, par quelque côté, ne soit un travail intellectuel. L’effort le plus simple, celui du terrassier, par exemple, suppose une certaine participation de l’intelligence, Rt à l’inverse, il n’existe aucun travail purement intellectuel, en ce sens que l’intelligence .se mani+este nécessairement par l’intermédiaire des organes des sens. La distinction du travail en intellectuel et musculaire doit donc être entendue simplement en ceci que, parmi les divers genres de travaux, les uns font surtout appel à la force physique de l’homme, les autres à son effort intellectuel, et ces derniers, étant d’un ordre plus relevé, reçoivent ordinairement une rémunération plus forte.
«H. Au point de vue du mode d’exécution, on peut distinguer le travail manuel et le travail mécanique. Te dernier suppose
I,\ PRODIM'.TION ET SES KACTEliRS 83
que l’homme a asservi les forces de la nature pour suppléer à l’ insuffisance de sa propre force musculaire. L’action des machines constitue néanmoins un travail, parce que le rôle de l’homme est prédominant dans cette action. Il consiste, non plus à manipuler la matière, à la déplacer, mais à surveiller la machine qui ellemême acx'omplit cette tâche, à régler la force mécanique pour qu’elle corresponde à l’effet qu'on en attend, à la diriger vers le résultat désiré. Un semblable travail fait à rintelligeuee une part ordinairement plus considérable qu’à la force musculaire, il suppose des connaissances d’ordre scientifique, une attention plus soutenue que le travail manuel. Il est aussi plus productif que ce dernier auquel, dans un grand nombre de cas, il a tendance. à se substituer.
87. On peut encore, au point de vue de leur objet, classer les diverses espèces de travaux en travaux industiiels et en services. Les travaux industriels sont les travaux productifs de richesses, ceux qui ont pour objet de conférer, par un moyen quelconque, de Tutilité à' la matière. Les services, au contraire, sont simplement productifs d’utilité, sans que cette utilité s’in corpore à la matière.
88. Diverses classifications des travaux industriels. — Deux classifications des travaux industriels sont surtout répandues : l’une est due à J. -B. Sav, l’autre à Dunoyer *. La classification de J. -B. Say est triiiartite. Il distingue trois grandes branches de la production industrielle, qu’il appelle l’industrie extractive, l’industrie manufacturière et l’industrie commerciale. L’industrie extractive, dans laquelle ou fait rentrer, avec l’industrie minière, l’agriculture, la pêche et la chasse, comprend l’ensemble des travaux qui demandent à la nature, sous la forme de matière brutes, les choses destinées soit à la satisfaction immédiate des besoins humains, soit à des transformations ultérieures en vue de la satisfaction de ces besoins. L’industrie manufacturière que, dans le langage courant, on désigne le. plus ordinairement sous le simple nom d’« industrie », est précisément l’ensemble des travaux de toute espèce qui ont pour objet de faire subit à la matière des transformations en vue de la rendre
1. Sur les œuvres de J. -H. Say'et de Dunover, v. les notes sous les n®** 43 et 4K ,
utile. Ti’industrie commerciale, en+in, dans laquelle ou fait rentrer l’industrie des transports, a pour objet d’imprimer aux produits des deux autres branches de la production des déplacements, de les mettre à la portée des consommateurs.
Cette classification, très simple et très usitée, a l’avantage de fonder sur des caractères facilement reconnaissables les distinctions qu’elle propose. On peut, il est vrai, lui reprocher et ou lui a reproché de confondre dans le même groupe des natures de travaux fort dissemblables, le commerce et l’industrie des transports par exemple, ou l’agriculture et l’industrie minière.
A ce point de vue, la classification de Dunoyer est plus rationnelle. Elle distingue cinq catégories de travaux industriels : l'industrie extractive (mine, pêche, chasse), l’industrie agricole, l’industrie manufacturière, l’industrie des transports l’industrie commerciale. Elle ne fait pas cependant disparaître toute espèce de difficultés. Dans quel groupe, par exemple, classer les industries fruitières, bemrerie, fromagerie, les cultures industrielles, tinctoriales, oléagineuses ? E entrent -elles dans l’agriculture ou dans l’industrie manufacturière ! On conçoit qu’il y ait doute et que des solutions divergentes puissent être soutenues.
HÎJ. On a aussi jiroposé quelquefois, notamment au point de vue du traitement à leur appliquer en matière de douane, de distinguer les industries productives de matières premières et les industries qui donnent des produits achevés, immédiatement propres à la consommation, üne semblable classification est d’ailleuis assez peu rationnelle. La distinction des jiroduits en , matières premières et produits achevés n’a jamais, en effet, qu’une valeur essentiellement relative, le même objet pouvant fort bien avoir la première de ces qualités i)oui‘ une branche du travail humain et la seconde iiour une autre branche. Ainsi, la betterave, jirodiiit achevé pour le cultivateur, sera matière première pour le fabricant de sucre. Le sucre lui-même, produit du fabricant, sera matière première pour le raffineur. jVprès le raffinage , il deviendra matière première pour un grand nombre d’industries, confiserie, pharmacie, fabriques de liquems et de sirops. On se saurait donc fonder sur la distinction des matières premières et des produits achevés une classification scientifique des travaux industriels.
90. Classification des services. — On poiurait songer à classer les services d’après la nature des besoins auxquels Us corres-
pondent. On aurait ainsi des services physiques, intellectuels, moraux. La classification la plus usitée consiste à diviser les services en deux catégories : services privés et services pubhcs. Les services privés sont ceux que les individus se rendent les uns aux autres; les services pubhcs émanent du pouvoir social Ils constituent, comme d’autre part les travaux publics au point de vue de la production industrielle, une des manifestations de l’activité économique de l’Etat
91. Iiiiporlaace coiiiparative des diverses natures de travaux dans l’eiiseinhle de la production. — Il s’en faut de beaucoup que, dans l’ensemble de l’activité nationale, il existe, entre les diverses natures de travaux industriels ou de services les proportions qu’un moraliste ou qu’un réformaterrr social pourrait désirer y voir régner. Parfois, les travaux; les pltLS importants, ceux de l’agriculture par exemple, se trouvent délaissés alors que d’autres emplois, comme ceux du commerce de détail, se multiphent à l’excès. D’autres fois, un grand nombre d’activités se détournent des travaux industriels pom’ se porter vers les services privés ou pubhcs, carrières libérales ou fonctions de l’Etat. On peut discuter longuement sur les inconvénients de oette situation et rechercher quels remèdes il serait ]>ossible d’y apporter. Une question se pose avant tout : comment, en vertu de quelles causes et d’après quelles règles se répartit, à un moment donné, le travail dans une .société, entre les diverses natures d’emplois qui lui sont offerts.
Sous un régime de libre concurrence, cette répartition s’opère d’elle-même et a pom- régulateur les mouvements des prix. Lorsqu’à raison des avantages apparents qu’elle présente, facilité du travail, considération qui s’y attache, taux élevé des profits, une branche de la production se trouve encombrée, lorsque le travail se porte vers elle d’une manière excessive, il se produit à son détriment une rupture d’équilibre, irne crise. Ses produits surabondants se vendent mal; la baisse des prix entraîne comme conséquence la baisse des profits et des salaires. Le travail cesse d’être, par suite, attiré vers cette nature de production et s’en détomne peu à peu pour se porter vers d’autres emplois devenus proportionnellement plus rémunérateurs. Le travail trouve