V. plus loin, n
exemple des machines et des colossales installations industilelles mais, sous ces formes diverses, il n’a pas changé de natime. Son rôle dans la production est resté le même : celui d’auxiliaire et d’instrument du travail. Ainsi envisagé, le capital est de tous les temps : il constitue une « catégorie économique ».
Toute différente est la conception que se font du capital les écrivains collectivistes, en particulier Eodbertus et Karl Marx. Le capital serait une « catégorie historique »; son apparition coïnciderait avec un état social déterminé; il serait appelé à disparaître par suite de la tiansformation de cet état social. Qu’est-ce donc que le capital pour les collectivistes ? C’est, disent-ils, toute richesse qui donne à son propriétaire un revenu sans travail personnel, revenu prélevé sur la valeur produite par le travail d’autrui.
.Vinsi entendue, la notion de capital se rapproclie de celle que nous avons étudiée précédemment sous le nom de « capital lucratif ». Elle s’eu distingue cependant en ce que, pour les collectivistes, une richesse ne sera capital que si son revenu est le produit d’un travaü d’une autre personne que le propriétaire, le produit d’un travail salarié. Ainsi, l’outil do l’artisan, la terre du paysan propriétaire ne rentrera pas dans le capital. Sera capital au contraire, au sens collectiviste du mot, l’outillage mécanique giâce auquel un patron peut occuper dans l’usine un grand nombre d’ouvriers-, capital, l’argent monnayé qui sert à payer des salaires : capital aussi la propriété foncière qui rapporte un fermage. Dans l’hypothèse de l’artisan ou du paysan propriétaire, l’instrument de travail était mis en œuvre par celui-là même qui en attendait un revenu. Dans l’hypothèse de l’industriel ou du grand propriétaire foncier, le revenu du capital est obtenu grâce au travail des ouvriers salariés ou du fermier exploitant.
107. Le capital, ainsi défini, n’aurait pas existé de tout temps, du moins avec les caractères de généralité qu’il ])résente aujourd’hui. Ije salariat n’était, dans l’antiquité, qu’un régime exceptionnel, par suite même de l’esclavage universellemçnt répandu. Au Moyen-Age et juqu’au xvi« siècle, rartisan produisait pour son propre compte et vendait directement aux consommateurs les produits de son travail. Le capital n’apparaît ou du moins ne se vulgarise, qu’avec l’abondance croissante des métaux précieux, due à la découverte du Nouveau-Monde. La monnaie, en effet, n’est pas seulement l’instrument des échanges
portant sur. les marchandises ordinaires; elle fournit à celui qui la possède le moyen d’achetei le travail d’autrui. Ainsi s’est généralisé le salariat. Puis, la concentration croissante de la production industrielle, due à des causes multiples (concentration des capitaux dans les sociétés par actions, élargissement des marchés par suite du développement des moyens de transport, progrès de l’esprit d’invention, établissement d’un régime légal de libre concurrence), a eu pour résultat de réunir par grandes masses les ouvriers dans l’usine et de les asservir à un outillage mécanique des plus puissants. Et l’on est ainsi parvenu à cette phase de l’état social que les écrivains collectivistes désignent sous le nom de « capitalisme » ou « régime capitaliste », phase caractérisée par la sujétion complète du travail salarié vis-à-vis du capital qui, payant le salaire, dirige à son gré la production et en recueillie les profits. C’est pour toute une classe sociale, celle des entrepreneurs-capitalistes, la source intarissable de revenus sans travail. Mais le régime capitaliste, fait observer K. Marx, est appelé fatalement à disjiaraître, par suite du développement même de la concentration dont il est né. Le capital, tel que l’ont défini les collectivistes, cessera d’existei le jour où la collectivité se réservera à elle-même la propriété des instruments de production en la retirant aux individus.
108. Nous retrouverons cette théorie lorsque nous étudierons la répartition des revenus. Nous aurons alors à prendre parti dans la controverse qui s’élève sur la légitimité du profit attribué à l’entrepreneur et à nous demander s’il serait possible et désirable qu’un nouveau mode de répartition vînt se substituer au mode actuel fondé sur la propriété individuelle. C’est, en effet, à la théorie de la répartition que se rattache la conception collectiviste du capital; elle reste étrangère à la production. Peu importe, au point de vue de la production, que la machine soit mise en œuvre par l’artisan, qui travaille pour son propre compte, ou par un ouvrier salarié. Peu importe qu’une terre soit cultivée par le paysan propriétaire ou par un fermier qui paie le droit de l’exploiter. Dans l’un et l’autre cas le service rendu à la production sera de même nature. Comment pourrait-on reconnaître à la machine ou à la terre le caractère de capital dans un cas et le lui contester dans l’autre, puisque dans l’un et l’autre cas chacune de ces richesses joue le même rôle, qui est celui d’instrument, de facteur de la production.
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LA PRODUCTION
ET SES F.^.CTEURS
108. Formation du capital. — Nous avons défini le capital toute richesse, produit d’un travail antérieur, mise en réserve en vue de la production. D’où il résulte que deux éléments sont nécessaii'es à la formation du capital : le travail et 1 épargne. Sur l’importance du rôle joué par le travail dans la formation du capital, tout le monde est d’accord. Certains économistes ont même défini le capital « du travail accumulé », ou « du travail cristallisé », définitions qui pourraient être acceptées si elles ne semblaient oublier le rôle important de la nature dans la production des richesses, et si elles n’étaient inspirées quelquefois par la tendance à contester la légitimité du revenu attribué au propriétaire du capital. C’est encore par allusion à l’action prépondérante du travail dans la formation du capital que les économistes de l’école autrichienne ^ ont défini celui-ci « un produit intermédiaire », voulant dire par là que le capital, produit d’un travail antérieiu-, est destiné à permettre ou à facihter un travail
ultérieui’, une production future.
Mais l’accord est loin d’être fait en ce qui concerne l’épargne Certains économistes la considèrent comme non moins indispensable à la formation du capital que le travail lui-même. D’autres pensent au contraire que l’épargne, nécessaire pour la conservation du capital, ne joue aucun rôle dans sa formation. C’est un acte purement négatif, le sünple fait de ne pas consommer une richesse antérieurement produite. Un semblable fait ne saurait être considéré comme de nature à produire quoi que ce soit Il est enfin des auteurs qui concilient les deux opinions opposées en faisant rentrer l’épargne dans le travail. L’épargne, disent-ils, constitue un effort de l’homme et un effort plus ou moins pénible même, puisqu’il implique une pensée de prévoyance; il répond ainsi à la définition du travail.
Cette dernière opinion doit être écartée, croyons-nous. Pour qu’un effort humain constitue un travail, il faut qu’il ait pour but et pour résultat la création d’une utilité. Or l’épargne se borne à conserver une utilité déjà produite par le travail; elle
1. De Bôhin-Bawerk, Une nouvelle théorie sur le capital, dans la Rame (V Economie poliliquCj 1889,
2. Gide, Cours (V Economie politique^ 4« édition, t. 194 et suiv, ; v.
également sur cotte question, Châtelain, « Deux sens du mot capital », dans la Revue d' Economie politique, 1905.
n’ajoute rien à cette utilité, elle ne crée pas une utilité nouvelle. Et cependant l’épargne, si elle ne constitue pas un travail àproprement parler, nous paraît non moins indispensable que le travail lui-même à la formation du capital. Sans doute elle ne •crée pas d’utilité nouvelle, mais, sans l’épargne, l’utilité créée par le travail, la richesse déjà produite ne serait pas un capital. C’est l’épargne qui retire cette utilité du fonds de consommation et de jouissance pour en faire un capital, et à ce titre, elle mérite de figurer à côté du travail parmi les éléments nécessaires à la formation du capital. Observons au surplus que l’épargne n’est pas, comme on le dit, un acte purement négatif. Elle n’implique pas seulement une abstention, le fait de ne pas consommer, elle implique d’autre part une prévision positive, celle d’un emploi productif auquel est affectée la richesse épargnée, en d’autres termes l’idée de placement b C’est en cela qu’elle se distingue de la thésaurisation, qui, elle, ne suppose pour la richesse accumulée aucune intention d’emploi productif.
110. Proiluetivité du capital. — On parle fréquemment de la productivité du capital; et cependant le capital, par lui-même, ne peut rien produire. Sous ses formes diverse.s, matières premières, machines, monnaie, il n’est qu’une masse inerte; mais, grâce à lui, la puissance productive du travail va se trouver considérablement développée. C’est en ce sons seulement que l’on peut parler de la productivité du capital. Ce qui cependant a pu quelquefois donner à penser que le capital était productif par lui-même, c’est qu’il parait être dans certains cas, pour son propriétaire, une source de revenu sans travail, sous la forme par exemple du fermage que touche le propriétaue foncier, ou du dividende que produit à l’actionnaire le titre représentatif du capital confié à rentreprise.
^ Mais il n’y a là qu’une illusion. Si la terre produit un ferma°-e, c’est qu’elle fait l’objet du travail du fermier. Si le titre, action'ou obligation, produit un dividende'ou un intérêt, c’est que l’ar-
1. Ciuwes. Cours (V Economie polili jnn, .3’ édition, l. I, note soiic le n-> 188 Il convient d’ohserver qne. dans la laiurne d,>s affaires, le mot « énaro-ne » est un pou détourné de sa siqnilication économique f?t sert à désigner moins le fait de mettre en réserve une rietiesso en vue de la pro.luctiom que cette richesse elle-même, envisagée comme objet de placement. C’est en ce sens que l’on iiarlera du développement de l’épargne nationale. ^
gent représenté par ce titre a servi à acheter des machines, ou des matières premières, ou à payer des salaires, c’est-à-dire à faire travailler des ouvriers. Et le revenu touché par le capitaliste, fermage, dividende ou intérêt, n’est pas produit par le capital lui-même, mais par le travail du fermier ou des ou- ’ïTiers, grâce au capital-terre ou au capital-argent. Quant au point de savoir si l’attribution au capitaliste d’une paitie plus ou moins considérable de la valeur produite par d’autres personnes grâce à son capital est ou non légitime, c’est une question étroitement hée au problème que soulève la propriété privée, problème que nous aurons à étudier dans la matière de la répartition.
111. Théorie du rendement non proportionnel. — L’emploi du capital a pour lésultat d’augmenter considérablement la productivité du travail. Mais dans quelle mesure, dans quelle proportion par rapport au capital employé, se produit cet accroissement de productivité ?
En ce qui concerne particulièrement le travail des manufactures, la plupart des auteurs soutiennent que l’accroissement du taux de production dû à l’emploi du capital est, sinon infini, du moins indéfini. Si, par exemple, avec un capital représenté sous forme de matières premières et d’argent destiné à payer des salaires par le chiffre de 20, un industriel obtient un rendement de 30, avec un Capital double, soit 40, il obtiendra non un rendement double, 00, mais un rendement supérieur au double, 80 par exemple. Il en serait tout autrement, d’après un grand nombre d’économistes, en ce qui concerne la production agricole. Celle-ci opposerait à la loi des rendements croissants, vérifiée pour la production manufacturière, certains obstacles insurmontables. Ainsi, en admettant qu’à un capital agricole de 20 corresponde un rendement de 30; si on portait le capital à tO, on obtiendrait, non pas un rendement de 80, ni même de 00, mais peut-être de 50. L’accroissement du rendement ne serait pas proportionnel à l’accroissement du capital mis en œu’Fre. Il arriverait un moment où l’accroissement du capital consacré à la production agricole constituerait une perte sèche, en ce sens qu’il n’en résulterait aucun accroissement de rendement. Il pourrait même se faire, au-dessus d’une certaine limite, que le capital nouveau fût une cause, non d’augmentan tion, mais de diminution de la récolte. Une trop granfle' ^iiài?’'
tité d’engrais peut nuire à la fertilité de la terre et développer la tige des céréales au détriment de l’épi.
Cette antinomie relevée entre les industries manufactm’ière et agricole, au point de vue de leur rendement, est connue sous le nom de « loi du rendement nc»n proportionnel », ou « loi des rendements croissants et décroissants >x (croissants pour l’indus- • trie manufacturière, décroissants pour l’industrie agricole). Cette loi, une des plus importantes qu’aient formulées les économistes de l’école anglaise, Eicardo et Stuart-Mill ^ notamment, avait été déjà entrevue par Turgot, en ce qui concerne du moins l’agricultm’e. « Lorsque la terre, écrit-il, approche beaucoup de rapporter tout ce qu’elhî peut produire, une très forte dépense peut n’augmenter que très peu la production " ». On invoque, dans le même sens, le témoignage de certains agronomes, notamment de l’agronome allemand von Thûnen. Il semble d’aiUeurs que l’on puisse aisément trouver dans l’observation des faits la confirmation de la loi du rendement non proportionnel. Pourquoi les agriculteurs se montrent-üs si peu soucieux, dans la plupart des cas, d’accroître par une culture plus scientifique leurs rendements à l’hectare, sinon parce qu’ils pensent avoir plus d’avantage à consacrer à des terrains nouveaux les capitaux qu’il faudrait enfouir dans les terres déjà exploitées pour en élever le taux de rendement
112. Observons que la loi du rendement non proportionnel s’applique aux industries extractives, comme à l’agriculture elle-même. L’exploitation d’un gisement minier devient d’autant plus onéreuse que ce gisement s’épuise davantage et que les conditions d’extraction sont, par là-même, rendues plus difficiles. Par suite, le capital se détourne des mines depuis longtemps exploitées pour se porter vers des gisements nouveaux plus accessibles et plus riches.
113. La loi du rendement non proportionnel, ainsi entendue, aurait au point de vue pratique une double conséquence fort importante. Ce serait, d’une part, la tendance constante à la
1. Sur la Uiporie de la rente et la loi du rendement non proportionnel, v. dans la « Petite bibliothèque économique » les œuvres choisies de Ricardo et de St.-Miil.
2. Turgot, Œuvres, t. I, p. 420, Observations sur le mémoire de M, de St.-Pe* ravy,
3, Gide, Cours <T Econamie politique, 4« édition, t. I, p. 124.
LA PRODUCTION ET SES FACTEURS lOÔ
hausse des prix des produits agiicoles, puisqu’à mesure que ces produits devraient devenir plus abondants pour répondre aux besoins croissants d’une société qui se développe, la terre opposerait à la recherche de rendements plus élevés des obstacles plus grands, nécessitant par suite des fiais de production proportionnellement plus considérables. C’est sur cette observation qu’est basée une des théories les plus célèbres de l’économie politique, celle de la rente foncière, de Eicardo. Et, d’autre part, tendance à la baisse constante des i>rix des jiroduits manufacturés, puisqu’à des rendements de plus en plus considérables correspondent, pour l’industrie manufacturière, des frais de production de plus en plus réduits proportionnellement. C’est précisément par ce fait que s’explique la concentration ^ de la. production manufacturière, c’est-à-dire la substitution progressive, pour cette nature de travaux industriels, de la production en grand à la petite production.
114. Que faut-il penser de cette théorie ? En tant qu’elle oppose l’une à l’autre, au point de vue des lois qui régissent leurs rendements, l’industrie manufacturière et l’industrie agricole, il ne faut, croyons-nous, l’admettre qu’avec beaucoup de léserve et à condition de lui apporter divers correctifs
Sans doute, en effet, l’emploi d’une trop grande quantité d’engrais peut, au lieu d’augmenter la récolte d’une terre, constituer une perte sèche ou même entraîner une diminution du rendement. Mais à vouloir, pour augmenter la vitesse ou la puissance de traction d’une machine à vapeur, employer une quantité trop considérable de charbon, ne court-on pas les mêmes risques de perte, sinon de détérioration de l’appareil lui-même ? Et s’il paraît plus avantageux au cultivateur de consacrer à un nouvel hectare les capitaux dont il dispose, ne pouira-t-il pas aussi, parfois, paraître plus avantageux à l’industriel ou à la compagnie de transports de recourir à une seconde machine pour obtenir les résultats que la première ne pourrait donner qu’au prix de dépenses excessives et au risque d’une prompte ou brusque destruction ? L’analogie est donc complète.
On fait observer, il est vrai, qu’il est tout au moins une des conditions naturelles de la production dont l’industrie agricole est beaucoup plus dépendante que l’industrie manufacturière,