V. plus haut, n° 150. j
n’en conservent pas moins leur individualité distinctive, tout au moins au point de vue des condilions techniques de la production. Les usines faisant partie du même groupe, bien qu’administrées par une autorité commune, continuent à être spécialisées dans la nature de production tj ni correspond pour chacune à son outillage. Les diverses branches du commerce de détail qui se trouvent réunies dans le local d’un grand magasin constituent cliacune un rayon spécial, ayant son organisation propre, et soumis à une direction technique indépendante. Les avantages économiques de la division du travail sont ainsi sauvegardés.
La spécialisation de l’outillage mécanique pourra même se trouver plus complète dans une usine intégrée que dans un autre établissement industriel, ce dernier devant satisfaire aux commandes d'une clientèle variée, tandis que l’usine intégrée voit sa production déterminée par les seuls besoins de l’entreprise principale dont elle dépend. Sans compter que, par l'effet de la concentration, certaines fonctions vont être spéeialisées qui, dans des établissements d’importance moindre, n’existaient pas ou étaient réunies à d’autres; dans un grand magasin, par exemple, un personnel spécial sera chargé du service de surveillance ou de la manipulation des colis. Dans une entreprise intégrée, il y aura des services communs d’administration chargés d’assurer l'imité de direction et de régler les rapports des divers établissements faisant partie du groupe. La concentration, et l'intégi’ation qui en est la conséquence, peuvent donc, semble-t-il, non seulement se concilier avec la division du travail, mais concourir, en quelque manière à son développement.
208. l'ornios noiivellos de coneenlraJion et d’infégralioii. —
Nous voulons parler des coalitions de producteurs, des cartels et des trusts. Les trusts surtout, faisant disparaître complètement l’individuahté de grandes entreprises déjà concentrées, constituent en (jiielque sorte des coneentrations au second degré. Il y a même concentration au troisième degré dans le cas du trust de l’acier, formé par la réunion d’un certain nombre d’autres trusts antérieurement existants.
Le même trust de l’acier fournit un remarquable exemple d’intégration industrielle. Tant par les entreprises qu’il englobe que par les arrangements qu’il a conclus, il étend sa suprématie sur des mines, des haute fourneaux, des aciéries, des comptoirs de
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LA CONCENTRATION DE LA PRÜDl CTION
vente, des voies ferrées et des lignes de navigation. Il contrôle ainsi non seulement la production des multiples branches de la métallurgie américaine, mais le transport et la vente de leurs produits.
208. Absence de concentruUon dans l'agriculture h — la différence des statistiques industrielles et commerciales, les statistiques agricoles n’accusent aucun jihénomène de concentration. Ces statistiques s’attachent, pour classer les exploitations, à leurs dimensions territoriales.
En France, elles distinguent : la très petite ’cultiu'e, comportant une superficie inférieure à 1 hectare, la petite culture, de 1 à 10 hectares, la moyenne cidture, de 10 à 40 hectares, la grande culture, au-dessus de tO hectares. En 1882, la superficie totale des exploitations agricoles se répartissait entre ces diverses catégories dans les proportions suivantes : très petite cultiu-e, 2,2%; petite cuit m'e, 22,9 %; moyenne culture, 29,9%; grande culture, 45 %. En 1892, date de la dernière statistique générale pubUée par le ministère de l’Agriculture, les jiroportions sont : pour la très petite culture, 2,7 %; pom' la petite culture, 22,8; pour la moyenne, 29; pour la grande, 45,5. Le rapprochement des chiffres ne permet pas de discerner entre les deux époques un mouvement appréciable de concentration. Si, dans la période décennale comprise entre 1883 et 1892, la grande culture a gagné 0,5 % quant aux superficies occupées, la très petite culture a, de son côté, vu ses positions s’améliorer dans des proportions égales. Alors que les grandes exploitations gagnaient 197.000 hectares, les exploitations parcellaires voyaient s'aceroitre leur domaine de 243.000 hectares. De plus de 1882 à 1892, le nombre des entreprises agrieoles a augmenté de 31.000 et cet accroissement numérique porte exclusivement sur la très petite culture.
Les conclusions qui découlent de ces observations ne sont pas infirmées par les résultats du recensement professionnel de 1906. Le nombre des étabhssements agricoles occupant un personnel salarié diminue, il est vrai, de 164.000 unités par rapport à la période décennale antérieure (1.336.000 en 1906, contre 1.500.000 eu 1896), mais entre les deux dates, la moyenne par
1. V. Bourguiii, Lus siisihnes suciniiHii^s fl rêifoltilion écnnnmif/uf, annexes..
établissement du personnel occupé s’est abaissée (2 en 1906, au lieu de 2,3 eu 1896). Le nombre des salariés de l’agTicultui’e a donc diminué en même temps et plus vite que celui des patrons ^
La répartition du personnel agricole ne permet pas davantage de conclure à la concentration. Si les entreprises occupant plus de 10 ouvriers voient augmenter le pourcentage de leur personnel par rapport au personnel total (6,1 % en 1906, au lieu de 5,7 en 1896), l’augmentation est encore plus marquée pour les petites entreprises qui occupent de 1 à 5 ouvriers (81,1 % au lieu de 82,6). Seules, les exploitations intermédiaires, employant de 5 à 10 ouvriers, voient diminuer proportionnellement leur personnel (9,8 % en 1906, au lieu de 11, 7 en 1896).
En Allemagne, les statistiques agricoles attribuaient en 1882 aux exploitations parcellaires, petites et moyennes (jusqu’à 20 hectares), 44,5 % de la superücie totale, contre 55,5 aux grande» exploitations. Les proportions sont, en 1895, de 45,5 % pour la petite culture, contre 54,5 % pour la grande. Les exploitations intérieures à 20 hectares ont donc gagné 1 %. De irlus, le nombre total des entreprises agricoles de toutes dimensions a augmenté de plus de 280.000 unités. C’est tout le contraire de la concentration. La statistique de 1907 n’a pas sensiblement modifié ces données numériques.
En Angleterre, pays de grande propriété, on peut faire, rentrer dans la petite culture les exploitations inférieiu’es à 40 hectares, dans la moyenne, celles de 40 à 120 hectares, dans la grande, celles qui dépassent 120 hectares. Cette dernière catégorie représentait, en 1882, 28,4 % de l’ensemble des superficies cultivées. La proportion n’est plus, en 1895, que de 27,4 %.
Dans la même période, les exploitations de 20 à 120 hectares qui, en 1882, représentaient en superficie 56,6 % de l’ensemble, occupent, en 1895, 57,6 %. Elles ont gagné ce que perdaient les grandes exploitations.
210. Eestent, il est vrai, les statistiques américaines, qui ' prêtent à discussion. Aux Etats-Unis, les grandes exploitations, supérieures à 200 hectares, représentent, en 1900, 32 % de la superficie totale, dont 24 % environ sont occupés par des exploitations dépassant 400 hectares. Ce sont des chiffres importants, mais la petite et la moyenne ciüture n’en demeurent pas moins prédominantes avec 68 % du total des superficies occupées.
1. Ai’thur Fontaine, La concenlralion des entreprises, introduction.
EA CON'C.ENTIi A riON DE LA PRODUCTION
11 ne semlile ])as, au surplus, qu’il s'opère aux Etats-Unis uii mouvement de concentration dans la jiroduction agricole, car ia contenance moyenne par ferme, qui, en 1850 était de 80 hectares. tombe à 61 en 1870 rd à 58 en 1900. Si, dans certaines régions consacrées à l’élevage, notamment dans l'Ouest, la superficie moyiaiiie des exploitations paraît avoir augmenté depuis une vingtaine d'années, le ])hénomèue inverse se manifeste nettement dans la plupart des régions oi'i domine la production des céréales e<^ où s'affirme le déveloiipement progressif de la culture intensive L
EFFETS DE LA CONCENTRATION ET DE L’INTÉGRATION ; CAUSES DE LEUR INÉGAL DÉVELOPPEMENT SUIVANT LES INDUSTRIES.
21 1. Avanlajieset ineonvénieiils de la concentration. — Dans les branches di' la production où la concentration s’est manifestée, son existence et son développement s'expliquent par les avantages multiples et importants qui en résultent pour les producteurs sous un régime de concurrence.
Le grand établissement concentré, usine ou magasin, révèle sa .supériorité sur les entreprises de moindre dimension au double point de vue des conditions de production et des conditions d’exploitation commerciale. Lorsqu'il etïectue ses achats de matières premières, il bénéficie de prix moins élevés parce qu’il achète par (piantités plus importantes. Il réalise ainsi des économies sur son capital circulant. Il en réalise également sur son capital fixe, un point de vue de remplacement, du loyer, de l’outillage. Le grand magasin qui fait jionr 150 millions d’affaires par an n’aura jins be.soin d'un emplacement 150 fois plus considérable, et ne paiera lias un loyer 150 fois plus élevé qu’un autre établissement commercial dont le chiffre d’affaires annuel ne dépasserait pas un million. t"ne usine, dont la production sera dix fois celle d’une autre ne consacrera pas à l’acquisition et à l'eii-
l. \’. lioiirtîtiin, o[). cil., clia|i. Xill : l’,ii"i'icuUuri-‘ l't le capitHlisine. cl annexe \'.
Peuukau, T. I, imI.
i tretien de ses machines une valeur dix fois plus considérable.
- C’est, au fond, l’application du principe du rendement plus que
ï proportionnel dans les entreprises industrielles ou commerciales.
De même la concentration permet des économies quant au i travail employé. Dans une grandi*, usine il sera plus facile de
' répartir, suivant leur nature, les divers travaux entre des caté-
I gories d’ouvriers recevant des taux de salaire différents. L em-
ploi des femmes et des enfants à des tâches exigeant plus d’a- I dresse que de force, les progrès de la division du travail, per-
mettront de réduire proportionnellement le prix de revient.
; Dans un grand magasin, la division en rayons spécialisés con-
f tribue à rendre le travail plus productif en assurant la caractère
[ plus continu des occupations. Un établissement comme le Bon
>Iarché ou le Louvre n’exigera pas, d’autre part, pour l’entretien de son local, pour son éclairage, pour son chauffage, pom' sa comptabilité, des dépenses en personnel et en capital 100 ou 1.50 fois supérieures à celles qui s’imposent à un magasin ordi- ' naire. Certains économies pourront être réalisées sur les frais
généraux.
La concentration permet en outre de recueillir et d’utiliser avec fruit les déchets de fabrication, résidus, sous-produits qui, à raison de leurs quantités jiroportionnellement minimes, sont la plupart du temiis perdus pour les petites entreprises.
A ces avantages dans les conditions de production s’ajoutent d’autres avantages dans les opérations commerciales. Pro- I duisant â meilleur marché, la grande usine peut, sans abaisser
; son profit au-dessous du taux moyen, vendre moins cher et ac-
: croître ainsi son chiffre d’affaires. De même pour le grand maga-
sin qui, par suite de l’importance de ses commandes, est à même dans bien des cas d’imposer à ses fournisseurs les conditions ‘ qu’il désire. Sans compter que, dans une exploitation concentrée,
le fonds de roulement, à raison de la rapidité plus grande de sa ; circulation, peut être proportionnellement réduit; la producti-
' vité du capital se trouve par cela même augmentée.
' Si enfin, par suite d’une crise, il doit faire un large appel au
crédit, le grand établissement, offrant plus de surface, obtiendra des conditions moins onéreuses: pour lui, le taux d’escompte-
exigé par les banques sera moins élevé.
Ces multiples avantages expliquent suffisamment la concentration qui s’est opérée dans la production manufacturière et dans l’industrie commerciale. On en relèverait de même ordre si
LA CONCENTRATION DE L.A PRODUCTION
l’on voulait analyser les effets de la concentration dans d’autres branches de la production, par exemple dans l’industrie des transports ou dans l’industrie minière.
212. Ce n’est pas à dire, au surplus, que la concentration n ait que des avantages. Par suite même de l’élargissement des marchés, qui est la condition indispensable de son développement, elle entraîne trop souvent l’instabilité de la production. D’autant que, n’ayant pas directement affaire aux consommateurs, les grandes entreprises sont plus exjiosées à subir l’imiiulsion d# la spéculation, dont le rôle consiste préci.sément à devancer les besoins et à en provoquer l’éclosion. De là des ruptures d équilibre, des crises, qui entraînent des pertes et des ruines pour l’industrie, des souffrances pour les ouvriers.
Au point de vue social, la concentration produit d’autre part un effet de déclassement b Elle transforme en salariés, — les socialistes disent en prolétaires, ce qui, nous le verrous, n'est pas du tout la même chose, — un grand nombre de petits patrons et de producteurs indépendants. Enfin, lorsipie la concurrence devient trop meurtrière, la concentration favorise la constitution de coalitions puissantes, de cartels et de trusts, dont les intérêts sont parfois en opposition avec ceux des consommateurs.
213. Baisons d’être de l’intéifratiou ; ses limites-. — L’intégration dérive logiquement de la concentration. Comme celle-ci elle poursuit le succès dans la concurrence par la réduction du prix de revient. vSans l’intégration, une entreprise même concentrée, une grande aciérie par exemple,'aurait à subir les exigences d’autres entreprises correspondant à des stades préparatoires ou complémentaires de production. Le prix de revient de l’acier, dans notre exemple, serait grevé des profits prélevés par les producteurs de houille, de fer et de fonte. Si cette aciérie devient propriétaire d’un charbonnage, d’une mine de fer et d’un haut fourneau, elle échappe à ces prélèvements. Sans doute elle devra toujours couvrir les frais de chacune de ces natures de jiroduction, mais les profits qu’elle payait en outre à des entreprises étrangères lui resteront à elle-même. Elle pourra par suite en réduire la marge, si elle le juge à propos pour développer sa production d’acier et elle abaissera ainsi son prix de revient par