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L’homme s’est encore employé à écarter les obstacles que le milieu physique opposait à la circulation des êtres et des choses : création de routes, de canaux, régularisation du cours des neuves, })ercement des isthmes, creusement des tunnels et des ports, tous moyens pour l’homme de se libérer de l’emprise du milieu immédiat.
Bref, le milieu physique est une matière brute que l’intelligence humaine a façonnée. Au ])oint de vue économique, la civilisation se mesure au degré de ce façonnement, et c’est un des caractères de l’époque moderne que l’intensité rapidement croissante de l’action de l’homme sur le milieu.
I/utilisation de la nature par l’homme peut se rattacher au type de l’économie destructive ou à celui de l’économie progressive. L’économie destructive est celle qui consomme, sans les entretenir et les reconstituer, les quantités existantes de matière et d’énergie; l’exploitation des carrières et des mines est par excellence le type de l’économie destructive. Y rentrent aussi certains modes d’e.xploitation des espèces animales et végétales, e.xploilation si intense qu’elle ne laisse pas à la nature le temps de réparer ses pertes et risque d’aboutir à la disparition de l’esi)èce ; exploitation du caoutchouc dans certaines régions d’Amérique et d’Afrique, chasse des animaux à fourrure et à ivoire, des oiseaux à aigrette. C’est encore le cas des procédés de culture qui épuisent le sol. L’économie destructive sacrifie l’avenir au luésent. I^’économie progressive, au contraire, est celle qui modifie la nature de façon à y accroître la somme des utilités; c’est elle qui, dans l’ensemble, prédomine et qui procure à une société économique qui croît sans cesse en nombre une. richesse de plus en iilus grande. Cependant, ce qu’il y a dans notre civilisation d’économie destructive, du fait notamment de l’exploitation des mines, pourra bien poser un jour devant l’humanité un redoutable problème.
Les especes animales et végétales que nous utilisons ne sont pas plus naturelles que le sol cultivable Par la sélection et les croisements, l’homme a développé dans les animaux et dans les lilantes les caractères utilisables jiar lui et laissé tomber tous ceux (jiii ne l’étaient pas; il a fixé des types nouveaux. 11 y a des sortes de moutons qu’on élève pour la laine et d’autres pour la viande. 11 y a le cheval de trait et le cheval de S(dle, le cheval charretier et le cheval carrossier. 11 v a le chien de chasse le elden de e.ndo
Le travail est, physiologiquement, une dépense mesurable de force; l’organisme humain est comparable à une machine thermodynamique qui transforme les aliments en force et en chaleur. Des études intéressantes ont été faites à ce point de vue qui ne peut pas être envisagé ici. Nous n’avons à étudier le travail que sous ses aspects économiques (1).
(1) Liesse, Le travail aux points de vue scientifique, industriel et social
NOTIONS GÉNÉRAI.ES
Le travail n’est du domaine de l’économie politique qu’autant qu’il est employé à des fins économiques, c’est-à-dire à l’acquisition des biens entendue au sens que nous avons déterminé. Toutefois, il est imi)ossible de tracer une limite rigoureuse entre le travail utile économiquement et celui (pii ne l’est pas. L’interdépendance des divers ordres d’activité sociale fait que beaucoup de travaux, sans avoir directement pour objet la production ou la circulation des biens, ont une incontestable importance économique. Tel est, par exemple, le travail du savant qui, dans son laboratoire, cbercbe les propriétés et les lois de la matière ; sans avoir en vue aucune fin immédiate d’utilité économique, il préj)are les découvertes dont l’industrie s’emparera demain. D’une façon générale, tout mode de l’activité bumaine qui concourt au maintien et au développement de l'organisme national a une valeur économique, puisque l’existence et le bon état de la nation sont la condition préalable d’une activité économique fructueuse. Sans le soldat ({ui nous protège, le médecin cpii nous garde la santé, le juge qui fait respecter les lois et dénoue nos contestations, comment pourrait se déployer notre activité économirjiie.^
Le travail économique présente dans la société moderne un certain nombre de caractères essentiels.
Un premier caractère (pi’il présente est celui d’une activité méthodicjue, soutenue, conduite selon des règles déterminées. Le caractère méthodique du travail est un résultat de la civilisation. Autant qu’on en peut juger, les primitifs ne travaillent pas, au .sens où nous prenons ce mot; ils poiuvoient à leur subsistance au jour le jour, (luand la faim les presse (1). La régularité dans le travail est venue avec l’habitude de la réflexion, le sentiment de la prévoyance et la maîtrise de soi qui caractérisent les races civilisées; elle est un des aspects de la discipline sociale. Le régime industriel moderne a beaucoup contribué à développer cette discipline du trav'ail et il tend à en faire une nécessité tech-
Paris 1S99; Docteur Imbert, Etude expérimentale du travail professionnel ouvrier, iu Revue d’économie politique, 1909; James Uartness, Le facteur humain dans l’organisation du travail, traduction française, 1918; Dugé de Bernonville, Le travail professionnel, in Bulletin de la statistique générale de la France, t. VIII.
(1) Karl Bûcher, L’état économique primitif, in Etudes d’histoire et d’économie politique, traduction française, 1901. Encore les généralisations de K. Bûcher paraissent-elles bien hâtives, et l’on trouve chez des populations réputées primitives beaucoup plus de complications économiques qu’il ne •semble d’abord. Cf. sur ce point un curieux article de B. Malinowski : The
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nique : le mécanisme comjtliqué des ateliers modernes implique un ordre rigoureux dans la marche du travail.
Un second caractère du travail est d’être professionnel. Cela est une conséquence du fait que les hommes ne produisent pas, du moins en général, pour leur jn-opre consommation, mais poulie marché. Produisant [)our le marché, où ils sont vendeurs des produits de leur travail et acheteurs des divers biens qu’ils consomment, ils se sont spécialisés, et leur activité économique est
devenue professionnelle. Ce point de vue sera étudié ultérieurement avec plus de détails (infra, liv. II, chap. i).
Un troisième caractère du travail est d’être volontaire ; volontaire en ce sens qu’il n’y a pas iKuir les hommes obligation juridique de travailler, sinon en vertu des contrats; mais pour la plupart des bommes, (pii n’ont de ressources (pie celles qu’ils tirent du travail, le travail est une nécessité de fait (1). Le travail
libre est une nouveauté dans l’histoire de l’immanité; les civilisations antiques reposaient sur l’esclavage, et l’esclave, propriété du maître, était contraint de travailler selon les ordres de celui-ci.
L’esclavage a persisté, même chez les nations les plus civilisées, comme l’Angleterre et la France, jusqu’au cours du xix® siècle; il est vrai que pour les deux pays il s’agissait de l'esclavage aux colonies et s’appliquant à des hommes d’une autre race. Outre les con-
sidérations morales qui ont poussé à l’abolition de l’esclavage, des raisons tirées de la technique économique ont agi dans le même sens. Le travail servile est moins productif que le travail libre; chez les Romains le travail de l’esjclave n’était évalué qu’à la moitié de celui de l’homme libre. Ce n’est pas seulement que le mobile de l’intérêt personnel est moins puissant chez l’esclave que chez le travailleur libre; la constitution du pécule servile, à Rome, avait pour objet d’éveiller le mobile de l’intérêt personnel, et cela même met en lumière un des vices économiques de l’esclavage. Mais il y en a un autre, au moins dans les pays où l’esclave était une marchandise peu coûteuse et aisément remplaçable : c’est que le maître use du travail servile plutôt que des machines et qu’ainsi l’esclavage retarde le développement du machinisme.
primitive économies of ihc Trobriand hlanders. (The Econoynic Jouimal, mars 1021.)
(1) Il peut y avoir des cas de travaux forcés, soit à titre de pénalité, soit à titre de réquisition, soit à titre d’impôt; on citera, à ce dernier titre, le travail forcé institué par la loi bulgare du 10 juin 1020 fPetko Petkow, Uîie loi nouvelle sur la conscription du travail, in Revue d’économie politique, 1021).
NOTIO>S GENERALES
Parfois même le machinisme rétrograde après l’introduction de 1 esclavage; aux Indes françaises, la charrue disparut après que Colbert eut autorisé la traite des nègres et procuré aux planteurs de hi main-d’œuvre à bas prix. Du travail servile peu coûteux donne lieu a un gaspillage de la force humaine et aux pires abus. D’une façon générale, la technique moderne qui exige des travailleurs moins d’efforts musculaires et une intelligence plus affinée est incompatible avec l’esclavage; l’ouvrier conducteur et surveillant de mécanismes conij)liqués n’est apte à remplir sa fonction économique que s’il est homme libre et membre de la cité, et s’il participe largement à la richesse collective.
Dans tout travail de l’homme il y a deux composantes : un effort mental et un effort musculaire. En s’attachant à cette dualilé d’éléments, on distingue traditionnellement le travail intellectuel et le travail manuel. Cette distinction a sans doute une base solide dans la pratique économique; la ]tlupart des hommes s’eml)loient à accomplir les opérations matérielles que requièrent la production et la circulation des biens; i»our un petit nombre seulement, l’activité économique consiste plutôt en travail de l’esj)i‘it qu’en travail manuel; entre ces dtmx catégories de travailleurs, il y a des différences de condition sociale, le plus souvent aussi d’éducation et de culture, qui en font deux classes d’hommes assez nettement distinctes. Toidefois, il ne convient pas de donner à cette classification des travaux économiques en travaux manuels et travaux intellectuels un caractère trop catégorique. Il n’y a pas de travail qtd ne consiste qu’en efforts musculaires; même la tâche du simple manœuvre implique une somme appréciable d’eflorts mentaux. A l’inverse, il n’y a pas de travail intellectuel qui ne se traduise, à un moment donné, j»ar des efforts musculaires; parler, écrire, conduire des expériences de laboratoire, calculer les éléments d’une courbe, c’est par un certain côté du travail musculaire. Certains travaux sont à la fois du domaine de la ])lus haute intelleclualité et de celui de la dextérité manuelle la plus exercée : tels les travaux des jteintres et des sculpteurs; à un degré inférieur ceux de l’ouvrier d'art. Pour bien des genres d’activité économique, il nous est impossible de dire ce qui l’emporte, du travail musculaire ou du travail mental. D’ailleurs la tecludque de notre époque tend à élindner, dans le travail de l’ouvrier, l’effort musculaire: c’est la machine, de plus en plus, qui fournit les efforts demandés jadis à la force musculaire des hommes, et la tache de l’ouvrier dans l’atelier moderne consiste à diriger la machine; cela demande de l’attention et de la viva-
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cité d’esprit plutôt que des bras vigoureux. Tout le travail humain S intellectualise, et ainsi la vieille distinction entre les travaux
manuels et les autres va perdant la netteté première de ses contours.
Est-il besoin d’argumenter contre une doctrine qui jiaraît bien désuète et selon laquelle il ii’y aurait de travail économiquement utile que le travail manuel.» A vrai dire, cela n’a jamais été explicitement alfirme, mais 1 idee se trouve impliquée dans diverses théories socialistes; il sutTd de la traduire en termes clairs jtour en faire apparaître l’absurdité. L’ingénieur qui établit les plans d’une machine, le chef d’industrie qui combine en vue d’une fin déterminée les forces humaines et matérielles placées sous .son commandement, le commerçant qui cherche l'i prévoir les besoins du public et à régler sur ces besoins la circulation des marchandises, fournissent un travail indispensable à la collectivité. En dehors de l’usine et du comptoir, d’autres travaux d’ordre intellectuel ont aussi, nous 1 avons déjà dit, la plus haute valeur économique, sans pourtant prétendre à des fins économiques : c’est le cas des travaux scientifiques. Aon seulement le travail intellectuel est un travail économiquement utile, mais sa prépondérance s affirme a mesure que l’organisation économique devient j>lus complexe et par conséquent se hiérarchise davantage.
La classification des travaux qui doit remplacer celle qui consiste en travail manuel et travail intellectuel, c’est la classification en travail d’exécution et travail de direction; elle ne coïncide pas avec la précédente, car si le travail de direction est essentiellement intellectuel, le travail d’exécution est à la fois l’un et l’autre, et tantôt jilus manuel, tantôt plus intellectuel. La distinction du travail d’exécution et du travail de direction est conforme à la structure économique du régime de l’entreprise (sur ce régime, voii infra, li\. II, chap. iii). Dans le régime de l’entreprise, il y a un chef qui combine, coordonne et dirige, qui a les risques de l’affaire et éventuellement les profits; sous ses ordres, des salariés exécutent les divers travaux, manuels ou intellectuels, nécessaires à la marche de l’e.xploitation; l’appellation, les fonctions, la condition sociale de ces exécutants peuvent beaucoup varier; ce sont des ouvriers, des contremaîtres, des commis, des employés, des ingénieurs; leur caractère commun est de travailler selon les instructions du chef de l’entreprise, de n’avoir ni l’initiative, ni les risques.
La prati(iue ouvrière a dégagé une autre classification encore des travaux : travaux qualifiés et travaux non qualifiés. Le Ira-
* NOTIONS GÉNÉRALES
vail qualifié est celui qui requiert une capacité professionnelle spécialisée, j.ar conséquent, nn apprentissage ou une éducation technique : le charpentier, le typographe, l’ouvrier tapissier, le mécanicien ajusteur sont des travaillenrs qualifiés. Le travail non (pialifié est l’effort, principalement musculaire, que tout homme valide et sain d’esprit est capable de fournir, sans éducation technique préalable ou avec une éducation technique réduite au minimum; le manceuvre, le garçon de magasin, sont des travailleurs non qualifiés. Dans une équipe ouvrière, il y a le plus souvent des uns et des autres (équipe de mineurs, équipe de verriers, etc., etc.). Dans les syndicats ouvriers, il arrive qu’il y ait nue séparation entre les travailleurs qualifiés et les autres; le mouvement syndicaliste anglais, pendant longtemps, ne s’est développé que parmi les oinriers qualifiés, et n’a gagné les non qualifiés que dans les dernières années du xix« siècle. Le dévelop- ])ement du machinisme tend à diminuer l’importance de cette distinction entre le travail qualifié et le travail non qualifié, parce
(pie la machine relègue au second plan la capacité professionnelle spécialisée.
Une dernière question générale doit être posée en ce qui concerne le travail comme facteur de la production. T.e travail est ]dus ou moins productif; le travail d’un nombre donné de travailleurs a une efficacité variable selon que l’on considère telle époque ou telle autre, tel jiays ou tel autre, et les limites entre lesquelles se fait la variation sont fort étendues. Quelles sont les
conditions d’où dépend l’efficacité du travail.» On peut les ranger en quatre groupes.
Lu ])remier groupe de conditions comprend celles qui se rattachent aux qualités des travailleurs : vigueur physique, dextérité, énergie, intelligence, instruction, moralité. Le travail vaut ce (pré vaut l’homme, mais tes hommes ne se valent pas l’un l’autre.
1j homme, a-t-on dit, est la vraie richesse; cette formide peut s entendre de diverses maniérés; an point de vue économique, nous la prendrons comme signifiant que ce qui accroît la valeur individuelle de l’homme contribue à la prospérité économique de la nation.
Dans un second groupe de conditions, il faut mettre tout ce qui touche aux méthodes de travail, soit aux méthodes de travail individuel, soit aux méthodes de coordination des travaux individuels entre eux. Le principe d’une bonne méthode est d’utiliser le plus complètement et avec le minimum de fatigue la capacité de travail de chacun.
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Dans un troisième groupe de conditions, nous rangeons l’apport de la nature dans la production. La nature n’est pas d’une générosité égale envers tous les peuples; aux uns, des terres fertiles, des climats salubres, un sous-sol riche en produits miniers; aux autres, des terres ingrates, peu de houille et de minerai. Le travail, toutes autres choses égales, ne peut pas être aussi productif dans ceux-ci que dans ceux-là.
Le (piatrième groupe des conditions qui déterminent la productivité du travail, c’est l’état, l’abondance, la qualité de l’outillage économique. C’est par là (jue la civilisation moderne est plus riche en biens matériels que toutes celles qui l’ont précédée. Le progrès de ce qu’on aiipelle, d’une expression un peu vague et qu’il faut prendre dans un sens très large, le machinisme, est la source principale de notre richesse.