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DU PROTECTIONNISME

Dans l’ensemble du monde, la imlitiqne eommereiale est nettement orientée dans le sens du protectionnisme. I.a plupart des Etats cherchent à assurer la prospérité îles productions nationales par des tarifs douaniers. Parmi les grands Etats, il n’\ a que l’Angleterre qui ait une politique commerciale tirée du principe libéral; encore celte j)olitique est-elle Aprement combattue et se { énèlre-t-elle progressivement de protectionnisme. Il y a eu en Europe une phase de libéralisme après 18(10, mais cela n’a pas été jiour longfemjis et la jiolitique d’intervention est redevenue la règle générale.

En matière de polit iipie économique, la logique abstraite a peu lie prise. 11 importe peu que l’on démontre en théorie la supériorité de la jiolilique libérale s’il y a des raisons de fait qui poussent à l’intervention. Quelles sont les raisons de fait qui expliquent la prédominance actuelle de la politique de protection Elles sont nombreuses et fortes.

Les hommes apportent en général lieaucoiq) ])lus d’attention A leurs intérêts comme iiroducteurs que comme consommateurs : c’est comme jiroducteurs qu’ils se groupent pour défendre leurs intérêts. Le gain qu’un agriculteur ou un industriel espère réaliser grâce au tarif douanier ipii relève ses ju'ix de vente et écarte les <'oncurrenls étrangers lui est plus immédiatement sensible que la perle qu’il |)eut subir comme consommateur à raison de la cherté accrue de ta vie. (duant au dommage qu’il éprouve, comme membre de, l’économie nationale, du fait de la juauvaise direction inqirimée à celle-ci ]iar un régime douanier restrictif et de la déperdition de richesse qui en est la conséqumu e, cela est de l’ordre des choses qu’on ne voit pas, ipie seul le raisonnement abstrait jiermet d’atteindre, et qui n’ont pas d’influence sur les opinions et la conduite de la majorité des hommes.

Une autre raison de l'extension du }»rotectionnisine, c’est qu’il se propage jiar imitation avec une grande force. 11 est difficile de lui faire sa jiart; si une catégorie de jiroducteurs a une fois obtenu ipie le mai-ché national lui fût réservé, les autres demandent la même faveur et ont le sentiment que leur droit est méconnu lors- ([u’on la leur refuse. luie nation qui pratique la politique de protection incite, par son exemple, les autres a en faire autant, parce

C0XFI.IT DES DOCTRINES b.»

que la politique de laissez-faire et de laissez-passer, en face de concurrents armés de toute la technique du protectionnisme, paraît une duperie. Il est difficile à un Gouvernement de résister aux intéressés et à l’opinion publique qui demandent des mesures de rétorsion, alors même qu’il serait douteux que ce fût la meilleure politique à suivre. Enfin le protectionnisme se crée sans cesse à lui-même des raisons nouvelles de durer; à l’abri du tarif, des entreprises se fondent, la production nationale prend d’autres directions que sous une politique de libre-échange, et les intérêts une fois installés fortement dans les positions acquises résistent Aprement à tout changement.

Il y a d’ailleurs des liens entre les conceptions générales qui dominent la politique internationale dans son ensemble et la politique commerciale qui est une partie de cet ensemble. La période de libéralisme relatif ouverte pour l’Europe dans la seconde moitié du XIX® siècle a été, à son début, une période de grandes illusions. On croyait à la fraternité des peuples, que l’ère des guerres allait se clore et qu’il n’y aurait plus que les rivalités pacifiques du commerce; ces rivalités, on les concevait dans un milieu de pleine liberté, et on pensait créer ainsi entre les jieuples nne solidarité économique si forte que les luttes guerrières en deviendraient impossibles. Libre-échangisme et pacifisme sont proches parents. Mais l’état de paix sur le pied de guerre qui a suivi la secousse de 1870 n’était guère propice à cette idéologie. Les peuples se sont armés les uns contre les autres, commercialement en même temps que militairement; le sentiment national s’est durci, et cela a été pour quelque chose dans le revirement protectionniste des environs de 1880, sans vouloir d’ailleurs ouhlier la part prépondérante qu’y ont eue les causes proprement économiques. Les intérêts économiques favorables à la protection douanière ont été servis par l’ambiance politique.

Le nouvel état de choses né de la grande guerre sera-t-il favorable à une politique de moins rigoureuse protection ? Il n’y a jusqu’ici aucun symptôme d’un changement en ce sens; les suites de la guerre ont, au contraire, exaspéré le sentiment jirotectionniste. Les besoins financiers des Etats les poussent à chercher des ressources dans l’élévation des droits de douane. L’instabilité monétaire donne aux peuples dont la monnaie est en train de se déprécier des avantages, d’ailleurs éphémères et payés d’un prix élevé, contre lesquels les autres peuples veulent se protéger. Une politique commerciale orientée vers la liberté ne peut durer que dans un milieu de confiance et de sécurité qui actuellement n’existe pas.

CONFLIT DES DOCTKINES < 1

(le liberU* aiderait beaucoup à la restauration économique. Il y eut sans doute quelques velléités, favorables à une plus grande liberté du commerce. La troisième des quatorze propositions présentées par le président Wilson au Congrès des Etats-Unis, le 7 janvier 1918, était ainsi conçue : « Suppression, autant que possible, de toutes les barrières économiques et établissement de conditions commerciales égales pour toutes les nations consentant à la paix et s’associant pour la maintenir. » Mais il n’y a plus aucune trace, dans la politique commerciale des principales nations, notamment dans celle des Etats-Unis, de l’état d’esprit dont était inspirée cette proposition. Alors qu’il y a, à la suite de la guerre, de formidables dettes internationales à régler et que de tels règlements ne peuvent se faire qu’en marchandises, il n’est question (jue de rehaussement des tarifs de douane. A'ous vivons parmi les contradictions économiques.

Plus (pi’aucune autre partie du monde, l’Europe a un grand besoin de liberté commerciale. Divisée contre elle-même, morcelée, hérissée de tarifs douaniers, elle risque d’être une proie facile poulies Etats-Unis de l’Amérique du Nord. Le péril d’une domination cconomi(pie américaine sur l’Europe est grand; il ne pourra être écarté que si la communauté européenne prend conscience d’ellemême et s’applique à resserrer les liens entre les peuples qui la composent (*-).

(12) H. ïruchy, La reconstruction économique de l'Europe [Reçue politi que et parlementaire, 1026).

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