LES CARACTÈRES PROPRES DU TRAVAIL CONSIDÉRÉ COMME MARCHANDISE
EXAMEN DE LA NOTION d’uN COUT DE PRODUCTION DU TRAVAIL ET DES THÉORIES FONDÉES SUR CETTE NOTION.
Le travail, en tant qu’il est acheté et vendu, se comporte comme une marchandise; le prix du travail est déterminé par le jeu des mêmes forces économiques qui sont en action dans toute opération
d’échange (*).
Toutefois, considéré comme marchandise, le travail a des caractères particuliers, et la détermination des prix du travail s’en trouve grandement influencée. De ces caractères particuliers, les uns ‘^ont favorables au vendeur de travail et les autres lui sont
{!) En France, quelques hommes politiques ont, depuis le début du xx® siècle, découvert la participation aux bénéfices, sous son nom ou sous le nom d’actions de travail et d’actionnariat ouvrier, et il est permis de craindre que certains d’entre eux aient pris pour une nouveauté cette vieille chose. Un petit mouvement d’idées s’est fait sur ce sujet dans les milieux politiques, et de là est sortie la loi du 26 avril 1917 sur les sociétés anonymes à parücip’ation ouvrière. C’est un texte demeuré jusqu’ici sans application, le. térooigna,ie impuissant d’une bonne volonté législative qui connaît mal les réalités économiques. La loi du 9 septembre 1919 sur les mines institue une IKirticipation du personnel aux bénéfices des entreprises.
Ouvrages à consulter : Bureau, L’association de l’oucrier aux profits du patron et la participation aux bénéfices (1898); Sedley Taylor, Profit sharing between capital and labour (1884); Gilman, Profit sharing (1889); .4 dividend to labour (1899); Bôhmert, Die Gewinnbetheiligung. Untersuchungen über Arbeitslohn und Vnternehmergeicinn (2 volumes, 1878; traduit en français par Trombert); Garnier, Les actions de travail (thèse Paris, 1910); Antonelli, Les actions de travail dans les sociétés anonymes à participation ouvrière (1912);
Gafliot, L’actionnariat ouvrier (thèse -Alger, 1924). 11 y a en France une Société pour l’étude de la participation aux bénéfices; elle publie un Bulletin dont la collection est intéressante à consulter. Le Conseil supérieur du travail a étudié, dans sa 27« session (1923), la participation aux bénéfices. La Société d’études législatives s’est aussi occupée de la question (Bulletin de la Société d’études législatives, 1924).
(8) Sur la théorie générale des prix, voyez le t. I, liv II, chap. v. Il sera utile de relire ce chapitre avant d’aborder la lecture de celui-ci.
loO
défavorables. Il y en a qui se rencontrent aussi dans certaines catégories de marchandises. C’est plutôt leur réunion que chacun d’eux considéré a part qui forme la physionomie originale du travail comme marchandise. '
1° Un premier caractère de la marchandise travail est l’impossibilité où est son détenteur de la mettre, en réserve sans la iierdre. La plupart des marchandises, si les conditions du maçché ne paraissent pas au vendeur assez favorables, peuvent être momentanément retirées et ne seront de nouveau offertes que si les prix s’améliorent. Le vendeur de travail i>eut, lui aussi, retirer du marché son offre de travail si le prix offert ne lui convient pas. Mais toute journée passée sans travailler est une marchandise jierdue; la valeur en est abolie; le travail n’est pas une marchandise que l’on puisse mettre en réserve pour la vendre plus tard. It ailleurs, la plupart des hommes n’ont pour vivre que le revenu de leur travail et, puisqu’il faut vivre, il faut aussi travailler; on ne remet pas au lendemain le pain quotidien.
Un autre caractère de la marchandise travail est que l’homme qui vend son travail ne vend pas quehpie chose d’extérieur à lui ou (pi’il pourrait détncher de lui; il vend sa propre activité. La marchandise travail, c’est l’homme même; de là découlent d’importantes conséquences :
U) L’acheteur d’une marchandise, chose matérielle, peut s’en faire mettre en possession manu militari. Mais l’homme qui a vendu son travail et qui ne veut pas le livrer, ne peut subir aucune contrainte directe; d’après les principes juridiques modernes, il est seulement passible de dommages-intérêts pour l’inexécution de l’obligation, et cela est une sanction ([ui, en fait, ne vaut qu’à l’égard des hommes qui ont une certaine quantité de biens saisissables. Le salarié sans patrimoine garde toujours, malgré les conventions antérieures, pleine liberté de disposer de son travail; c’est un élément essentiel des grèves.
b) La marchandise travail a une mobilité physique bien moindre que la généralité des autres marchandises. L’homme ne circule pas comme un colis; il est retenu là où il est par l’habitude, les liens de famille et d’amitié. Il en résulte que le marché du travail est, au point de Nuie territorial, plus morcelé (jue celui des marchandises; toute agglomération humaine tend à former un marché de travail gardant une certaine autonomie.
c) Par contre, la marchandise travail a une grande mobilité économique. L’activité humaine, étant la vie même, en a la souplesse et la faculté de s’adapter aux circonstances. Tandis que la
LE REVENU DU TRAVAIL ^
matière façonnée ne peut servir qu’à une fin économique délimitée et précise, le travail est propre à une multitude d’usages. Sans doute il y a dans le travail des catégories impénétrables les unes aux autres; un terrassier transporté dans un laboratoire de chimie ne ferait qu’un mauvais chimiste, de même probablement que le chimiste ferait un mauvais terrassier. Mais une aiititude naturelle ou acfmise a devant elle un vaste espace où se mouvoir. L’homme doué (Kl sens des affaires dirigera aussi bien une entreprise métallurgique qu’un tissage de coton. Un bon ingénieur qui a reçu une culture générale suffisante passera d’un genre d’industrie' à un autre et gardera dans les deux emplois la même valeur technique. De l’ouvrier mécanicien spécialisé dans l’industrie automobile on fera, le cas écb(*ant, un bon tourneur d’obus. Pour ce qui est particulièrement du travail ouvrier, le développement de la machine a déspécialisé l’homme; l’homme habitué à servir des machines peut en servir de fort diverses. La marchandise travail est dans une certaine mesure comparable à la monnaie : comme celle-ci, elle est une sorte de marchandise neutre, douée d’aptitudes économiques universelles. ^
Le travail n’est pas une marchandise produite pour la vente. Le fait que les marchandises sont, en général, produites pour la vente et dans la mesure où elles sont demandées introduit dans la formation des prix des éléments qui ici font défaut. 1) une part, l’offre des marchandises et leur demande varient avec le prix, tandis qu’ici cette influence est difficile à saisir. D’autre ^lart, les marchandises ont un prix de revient qui, si l’on considère les phénomènes de longue période, sert de régulateur au prix de vente, tandis que la notion d’un coût de production de la marchandise travail est une notion peu consistante et à laquelle on ne peut s’attacher.
Uonsidérons tout d’abord l’offre de travail et ses relations avec le prix du travail. Sans doute l’offre de telle catégorie détermim'e de travail, envisagée isolément, varie selon les coudilions du marché. Si, par exemple, l’industrie automobile fait un grand emploi d’ouvriers mécaniciens et paie, pour les obtenir, de bons salaires, l’offre de travail afflue en réponse à la demande; si, au contraire, elle subit une crise et paie moins, une partie de son personnel se disperse et va à d’autres catégories de travail. Les hommes à tout moment sont attirés vers telles cai i ières ou détournés de telles autres à raison des avantages comparés des unes et des autres. En tant que le travail exige des aptitudes techniques
I A répartition des biens
acquises, les enfants et les jeunes gens sont dirigés vers les techniques qui paraissent ouvrir les professions les plus avantageuses. Il
est exact, eu ce sens, de dire que le travail est une marchandise produite pour la vente.
Mais la chose n’est plus exacte si l’on consid^'e, non pas telle catégorie particulière de travail, mais le travail dans son ensemble, comme catégorie universelle formée de toutes les variétés passibles d’activité professionnelle. Dire que le travail dans son ensemble se comporte comme une marchandise produite en vue de la vente et dont la. production s’accroît avec le j>rix, cela reviendrait à dire que la population suit le mouvement des salaires, qu’elle tend à augmenter dans les périodes de hausse des salaires, à diminuer ou rester stationnaire si le niveau moyen des salaires vient à baisser. Or, en fait, cela n’est pas exact; il n’y a pas de corrélation entre le mouvement de hausse des salaires et celui de la population; l’accroissement des salaires et du bien-être dans nos sociétés est an contraire accompagné d’un ralentissement de la natalité.
A prendre les choses sous l’aspect de la demande de travail, on est conduit à des réflexions du même genre. Pour certaines catégoiies de travail, il est vrai de dire que l’influence du prix qu’il faut payer sur la demande que l’on fait est sensible : la demande de domestiques dans les maisons bourgeoises varie probablement en sens inverse du taux des gages. Mais le rapport de la demande avec le prix est difficile à saisir lorsqu’on considère, au lieu d’une catégorie déterminée d’emplois du travail, l’universalité de ces emplois, h ensemble des emplois dn tra\ail, c’est la somme même de l’activité économique, et il est bien artificiel de com]»arer le tia\ail à une marchandise t[ue l’on n’achète plus quand elle est trop chère. La rémunération du travail, dans l’entreprise, est en concours avec d’autres rémunérations qui, comme elle l’est ellemême, sont très élastiques, peuvent être dilatées ou comprimées. L’entrepreneur a comme limite des paiements qu’il peut faire ceux qu’il reçoit du public consommateur. Mais, dans cette limite, il pourvoit à son propre profit et il paie le salaire du travail' er, l’intérêt du capital. Le degré de pression que le salarié est en situation d’exercer influe sur la part qu’il peut prendre dans la masse
commune à partager. Il y a passablement de jeu dans ce mécanisme.
Sans doute peut-on dire que l’entrepreneur, si le travail est trop cher, le remplace par des machines; c’est nn fait d’expérience que le taux élevé des salaires pousse à développer les installations de toute sorte qui peuvent économiser du travail. Mais cette remar-
LE REVENU DU TRAVAIL 153
que, vraie en soi, n'a pas la portée qu’on est tout d’abord tenté de lui donner. Le capital, sous forme de machines, d’installations, d’outillage, c’est encore du travail; c’est du travail différé et accumulé. Quand un entrepreneur commande une machine, il économise du travail chez lui, mais il en crée chez son confrère le constructeur. Et puis le développement des machines accroît la productivité, abaisse les prix, augmente la consommation, crée de la richesse et, par conséquent, de nouvelles demandes de travail C).
Les relations de l’offre et de la demande avec le prix ne sont donc pas exactement pareilles, pour la marchandise travail, à ce qu’elles sont pour les autres marchandises. De meme, la notion d’un coût de production ne peut pas être transposée des marchandises au travail. Sans doute on peut bien, par analogie avec les marchandises, parler d’un coût de production pour les catégories de travail qui requièrent des études ou un apprentissage; le temps
(9) La laoulté pour Tentrepreneur de substituer du capital à du travail, et inversement, a fourni à M. Colson le point de départ d’une théorie qui détermine Tun par l’autre le salaire et Tintérét. M. Colson {Cours iVéconomie politique, édition de 1916, t. I, liv. I, chap. m) s’exprime ainsi : «Presque toujours un même résultat peut être obtenu en employant beaucoup de main-d’œu\TC avec un outillage rudimentaire ou peu de main-d’œuvre avec un outillage perfectionné... Ainsi, le capital et le travail, tous deux indispensables dans une entreprise, n’y sont pas nécessairement employés dans une proportion déterminée par l’objet de cette entreprise. L'entrepreneur, qui doit toujours faire usage de Tun et de l’autre, peut cependant substituer l’un à l'autre, jusqu’à un certain point... On conçoit dès lors qu’un lien existe entre les prix qu’il sera amené à payer pour obtenir le concours soit de l’un, soit de l’alitre, et qu’une relation nécessaire règle la proportion entre le taux du salaire et celui de l’intérêt. » La conclusion est la suivante : « La rémunération du travail et du capital, dans un état donné de Part industriel, du chiffre de la population et du montant de l’épargne accumulée, est absolument déterminée... Le rapport des taux auxquels se lixent le salaire et l’intérêt est nécessairement celui qui assure l’emploi du capital et du travail dans la proportion où ils sont offerts, chaque entrepreneur les employant dans la proportion où il a intérêt à le faire pour réduire son prix de revient au minimum. »
Ce raisonnement aurait une très grande force probante si le capital et le travail étaient deux choses tout à fait distinctes. Mais, ainsi que nous 'e disions au texte, le capital sous forme d’outillage, c’est encore du travail, c’est le résultat d’un travail antérieiir. Quand un entrepreneur hésite entre embaucher plus d’ouvriers et créer des installations ou acquérir îles machines qui le -dispenseront de les embaucher, ces installations ou ces machines requièrent elles-mêmes du travail. Ainsi, à envisager l’ensemble des entre* prises, l’opposition et la concurrence établies entre le travail et le capital perdent beaucoup de leur rigueur.
passé cl l’argent déiiensé à acquérir les capacités requises pour une profession forment les éléments d’une sorte de coût de production, et si, à la longue, la rémunéiation moyenne obtenue dans cette profession ne compense pas les frais faits, l’offre de travail qualifié Y diminue, comme diminue l’offre d’une marchandise dont le prix de vente, à la longue, ne couvre pas le coût de production ('*).
Mais, abslraction faite des ca])acilés leclmiques acquises, il y a d’abord dans le travail l’activité inlellecluelle et physique de l’homme, telle que la façonne le milieu social. Est-il possible de jiai'ler ici d’un coi'it de production du travail
Une théorie des salaires, qui a joué un grand rôle à la fin du xvm'' siècle et dans une jiartie du xix", faisait de la notion du coût de production du travail le fondement et la mesure 'des salaires; les choses se ))asseraient donc ici comnié pour les mar- < handises en général. Le coût de production du travail, c’est ce qu’il faut au travailleur pour vivre; c’est à ce niveau que se fixe nécessaiiement le salaire. On trouve la théorie nettement affirmée jiar Turgot et iiar Quesnay; elle est formulée aussi par Adam Smith (/‘j, mais mêlée à une autre notion, celle du fonds des salaires, tlont il sera jiarlé plus tard. Ricardo lui a donné des contours très fermes, en distinguant, pour le travail comme pour les marchandises, un prix naturel ou normal et un prix du mandié ou prix courant : le prix naturel est celui qui fournit aux ouvrieis de quoi subsister; il dépend du prix des choses nécessaires à la vie; le prix courant oscille autour du prix naturel, mais sans ])ouvoir s’en écarter d’une façon durable. Dans sa forme la ])lus achevée, cette théorie du salaire, (pie nous pouvons apiieler la théorie du coût de production, se lie à la théorie malthusienne de la jiopulation. Si le salaire ne peut pas dépasser d’une façon (lural)le le minimum nécessaire à l’existence, c’est rpie la race humaine pousse la fécondité jusqu’à la limite des subsistances; tout accroissement du salaire détermine un accroissement de la population, et l’offre d’une main-d’œuvre accrue ramène le salaire au niv(?au du minimum d’existence. D’autre part, le salaire ne peut pas descendre au-dessous de ce niveau, puisqu’alors le travailleur
(10) Encore faut-il rcinanjuer <]ue, dans un certain npml^re d'aptitudes professionnelles il y a iine part, jtarfois très firamle, de don naturel exclut toute idée d'un coût de jirotluction.
(11) Turgot, Hcliexions siu' la formation et la distJ'ibution dès r^îcJiesses;
Quesnay, Secoïid problème economique; Atjain Smith, flkhesse ,des naiioWf liv. [, chap. VIII. •
(12) lîicardo, Principes, chap. v. . . , . * .
LE REVENU DU TRAVAIL
meurt ou émigre. La théorie du coût de production a fourni assez longtemps au socialisme une formule excellente pour la propagande; elle est devenue, avec Lassalle, la loi d’airain, loi qui courberait sous son joug le prolétariat.
En fait, la théorie du coût de production n’était évidemment applicable qu’aux salaires ouvriers et même, car il y a une hiérarchie des salaires ouvriers, qu’aux salaires du travail de la qualité la jdns commune, celui que peut fournir l’homme moyen sans aucune capacité technique naturelle ou acquise. Il n’est pas utile d’ailleurs de discuter ici cette théorie qui n’a plus qu’un intérêt historique Ç^). Mais elle est très propre à faire ressortir ce qu’il y a d’incertain dans la notion d’un coût de production du travail. Ce coût de production, faut-il l’entendre du minimum physiologi(jue indispensable au maintien des forces et de la vie de l’homme Même ainsi entendu, le coût de production ne serait pas du tout une notion précise, car ce minimum physiologique varie avec le climat, la race, l’intensité du travail, la façon de se nourrir, etc... 11 est difficile de savoir si les auteurs qui ont formulé la théorie du coût de production ont eu en vue le minimum physiologifpie ou une autre notion qu’on pourrait appeler le minimum social d’existence et qui est encore quelque chose de moins consistant : le minimum social, ce serait le minimum de bien-être, de confort, qui paraît indispensable aux hommes dans un état donné de civilisation, ce que le milieu et les habitudes prises font considérer par les hommes de la condition la plus modeste comme nécessaire pour mener une vie humaine; ce minimum social, à un certain degré de civilisation, est supérieur au minimum purement physiologique. En réalité, les auteurs oscillent entre ces deux notions du minimum d’existence.
Chez tous les peuples modernes, le genre de vie des salariés de la classe ouvrière qui forment la moyenne de cette classe, ceux qui ne sont ni des ouvriers qualifiés à hauts salaires, ni des ouvriers de condition déprimée comme ceax du sivcaiing-system, marque assez nettement le niveau de ce minimum social d’existence. Mais il n’en résulte pas que le minimum .social d’existence détermine le salaire. C’est le contraire qui est vrai : les ouvrieis atteignent un niveau d’existence ]iarce qu’ils ont atteint un niveau
(13) La (lépeiulancc où celle théorie se trouve ù l’égard de la théorie malthusienne de la population suffit à en montrer la précarité. En fait, dans la phase histori(|ue où nous sommes, la natalité diminue alors que s’accroissent la richcs.se et le bien-être; une population ouvrière à hauts .salaires a moins d’enfants qu’une population à bas salaires.
1^6 la bépartition des biens
déterminé de salaire; dans chaqne pays et dans chaque profession, la vie ouvrière se modèle sur le salaire et change avec lui
Ainsi, de quelque côté que l’on considère la question, soit en s’attachant aux conditions du marché et aux relations de l’offre et de la demande avec le prix, soit en cherchant à transposer la notion du coût de production, on constate que les choses ne se passent pas pour le travail de la même façon que pour les autres marchandises. Le déterminisme est moindre dans la formation du salaire que dans celle des prix en général.
SECTION m
§ .1. — Le vendeur et l’acheteur de travail. Leurs dispositions d’esprit dans le débat sur le salaire, La notion du , fonds des salaires.
Dans la rencontre des offres et des demandes de travail et le débat par où se fi.xe le salaire, le vendeur et l’acheteur de travail apportent chacun ses prétentions, et chacun, plus ou moins nettement, a tracé des limites de prix qu’il ne voudrait pas dépasser.
Le vendeur de travail se présente au marché avec un sentiment fortement implanté dans son es])rit et qui est d’obtenir un revenu de travail lui permettant de vivre selon les habitudes et le niveau d’e.xistence des gens de sa condition; ce niveau d’existence sert de règle a ses prétentions. Il oppose la résistance la plus âpre à toute diminution de salaire qui abaisserait ce niveau et, en cas de nécessité, il préfère accroître la durée ou l’intensité de son travail plutôt que de subir cette diminution. C’est à cette résistance que se rattachent les demandes d’augmentation des salaires quand elles sont motivées par une hausse générale des prix rendant la vie plus coûteuse : un salaire nominal accru ne fait que
maintenir le niveau antérieur d’existence si le prix de la vie est plus élevé.
<li) Il est vrai que le salarié parvenu à un certain niveau d’existence deiend avec énergie le salaire qui lui permet de s’y maintenir, et que dans le débat sur le salaire c’est un élément très important. Mais il ne suffit pas que les salariés aient pris l’habitude d’un certain genre de vie pour obtenir le salaire correspondant, si par ailleurs les circonstances économiques Jie permettent pas que cette prétention se jéaliso.
j LE REVENU DU TRAVAIL ■ '
! Dans les populations tradilionnalistes, soumises à l’influence de
la coutume en matière économique, le maintien du niveau de la vie paraît bien former à la fois la limite inférieure et la limite supérieure des prétentions du vendeur. Mais l’homme moderne, dans toutes les conditions, a le souci constant d’améliorer son sort; il est devenu Viwmo œconomicus des classiques, mû par le désir de réaliser le gain maximum; il cherche, en tant que vendeur de travail, à obtenir un prix de plus en plus élevé, permettant de porter plus haut le niveau antérieur d’existence. Dans cette voie, il n’y a de limite aux prétentions du vendeur que la résistance de l’acheteur.
A la considération du salaire à obtenir s’oppose dans l’esprit du vendeur celle de l’effort à accomplir. La prestation du travail n’est pas pour lui quelque chose de gratuit, c’est une dépense de sa force. Dans les revendications ouvrières et dans les grèves, les demandes relatives à la diminution ou à la non-augmentation de • la durée du travail figurent à côté de celles qui sont relatives au salaire. D’après une étude faite sur les salaires des mineurs en France 0^), les tendances qui déterminent l’action ouvrière dans la lutte pour le salaire seraient, dans l’ordre d’intensité décroissante, les suivantes : a) tendance à continuer d’avoir le même gain; b) tendance à ne pas augmenter l’effort; c) tendance à avoir un gain plus grand; d) tendance à diminuer l’effort.
Sans doute, ces conclusions ne valent que dans la mesure des observations faites dans l’étude précitée, mais elles montrent un des ajusteiuenls possibles, dans l’esprit des vendeurs de travail, entre le désir du gain et le désir de limiter l’effort, j Le vendeur de travail cherche à élever Ip niveau de son exis-
tence par une hausse de son revenu de travail. C’est une tendance à la fois collective et individuelle : collective en tant qu’elle est i le fait d’une catégorie de salariés s’efforçant de hausser le salaire
I moyen de la profession; individuelle en tant qu’elle est le fait
des individus les mieux doués, les plus habiles dans leur profession, qui tâchent de dépasser ce qui est le salaire moyen, j L’ouvrier adroit en son métier arrive à gagner des salaires sen-
siblement suj>érieurs à ceux de l’ouvrier ordinaire. Encore est-il curieux de constater que, dans la classe ouvrière, cette tendance du bon ouvrier à s’élever au-dessus de la moyenne est, jusqu’à un certain point, contrariée par la conception de la solidarité ouvrière, et que les organisations syndicales souvent la combat-
(15) Simiand, Le salaire des ouvriers des mines de charbon en France (1907).
lent : le bon ouvrier iiuiçon, par exemple, ferait tort aux autres s’il posait dans la journée un plus f^rand nombre de briques. Dans les jirofessions bourgeoises, où il n’y a pas la même coneeption de la solidarité, le taux des honoraires de l’avocat ou du chirurgien célèbre distance de très loin le taux moyen de la lirofession.
Les prétentions du vendeur de travail ciuant au prix peuvent être inlliiencées par diverses circonstances. Elles le sont par le caractère même du travail. Pour un travail fatigant, pénilile, mal- ])ropre, le salarié cherche à se faire payer davantage; toutefois, si le travail ne réclame par ailleurs aucune aptitude particulière, ni force physique exceptionnelle, ni dextérité manuelle, le seul fait qu’il est i>eu agréable n’élèvera pas la rémunération bien haut, parce qu’il est accessible à la masse des manœuvres sans spécialité. Un travail assuré, régulier, paisible, une profession honorée, inclinent par contre le vendeur à rabattre ses prétentions et à se contenter d’un salaire relativement bas.
Un autre fait de nature à influer sur les prétentions du vendeur de travail, c’est le fait que, dans un certain nombre de cas, le salaire est un salaire d’appoint qui vient se fondre avec d’autres ressources et ne détermine pas seul le niveau de vie du salarié. C’est presque toujours le cas du salaire des enfants et souvent celui du salaire des femmes : l’un et l’autre ne sont qu’un élément du revenu familial dont le gain du chef de famille forme la portion j)rincipale; ne serait-ce que pour cette raison, mais il y en a d’autres, les salaires féminins sont notablement au-dessous des salaires masculins. Dans quelques professions bourgeoises, la notion du salaire d’appoint explique aussi la modicité de cerlaines rémunérations. C’est le cas notamment des fonctions publiques dans les pays où elles ont gardé du prestige et se recrutent, en majeure partie, dans la bourgeoisie aisée; le traitement n’est ([u’une portion des ressources du fonctionnaire; mais les circonstances cjui avaient établi cet état de choses et permis, malgré la modicité des traitements, un bon recrutement des fonctions publiques, ont perdu dans notre vie sociale, notamment en France, beaucoup de leur force. L’Etat n’est plus en situation d’obtenir, comme il l’a fait longtemi)S, un bon travail pour un méchant salaire, et cela explique le déclin actuel des fonctions publiques.
L’acheteur de travail peut se trouver dans des situations assez diverses, et il faut distinguer l’acheteur consommateur el l’acheteur professionnel.
LE REVENU DU TRAVAIL
loft
L’acheteur consommateur n’achète pas le travail pour le revendre; il l’achète i>our son propre usage. Une grande partie de ce que les statistiques ju’ofessionnellcs rangent sous la rubrique « services domestiques » et « soins i»ersonnels » est comprise dans cette hypothèse. C’est aussi le cas du bourgeois qui, ilans sa maison ou dans son parc, fait exécuter des travaux, ou encore celui du client qui consulte son avocat ou son médecin. Four l’acheteur consommateur, le travail a une valeur d’usage, et c’est l’appréciation qu’il fait de celte valeur qui détermine son prix d’achat maximum. Bien entendu il ne va jusqu’à ce prix maximum que si les conditions de l’offre de travail ne lui permettent pas de rester au-dessous.
L’acheteur professionnel achète le travail pour le revendre : soit pour revendre le travail même, soit le plus souvent pour revendre les produits du travail; c’est ce c]aie fait l’entrepreneur. Pour il’acheleur professionnel, le travail n’a pas de valeur d’usage; ce qui compte pour lui, c’est uniciuement là valeur d’échange du produit que le travail aura seni à créer. Si le travail salarié était le seul facteur du produit, on pourrait dire ciue la valeur d’échange du i)rodiiit est, dans l’esprit de rentreiu-eneur acheteur du travail, la limite supérieure du salaire qu’il est disposé à payer, limite qu’il s’efforce d’ailleurs de ne pas atteindre. Mais il y a d’autres facteurs du jirodiiit, les matières premières, l’outillage, le capital engagé; le salaire n’est qu’un élément du coût de production, et dans l’esprit de l’entrepreneur il entre en concurrence avec les autres éléments du coût, prix des matières, de l’outillage, intérêts ilu capital, etc.; le i)rix maximum que l’entrepreneur consent à offrir du travail, c’est le prix qui, joint aux autres éléments du coût, ne dépasse pas le prix de vente jirobable.
Le salaire est payé au moyen des fonds engagés dans l’entreprise, de cette partie du capital d’exploitation qu’on appelle le fon'ds de roulement. En un certain sens, on peut dire que le capital sert à faire des avances au travail, le salaire étant payé avant l’achèvement de la ju'oduction el la vente du produit (^®). C’est en s’attachant exagérément à celte idée que les économistes ont été amenés à fomiuler une théorie connue sous le nom de théorie du fonds des salaires Il y aurait une i)art du capital affectée
(16) A un autre point de vue, on peut dire ([ue le travail fait une avance au capital. Le salarié travaille huit jours, quinze jours, un mois, avant de toucher son salaire.
(11) Cette théorie a été formulée notamment par Stuart Mill dans ses Principes (liv. II, chap. xi et suivants); il en a par la suite reconnu l'inexac-
au paiement des salaires, de sorte que le salaire moyen dépendrait nécessairement du rapport existant entre le nombre 'des salariés et le montant de ce fonds. S’il en était ainsi, le salaire se trouverait, du côté de l’acheteur de travail, limitativement déterminé d’une façon précise. Mais cette notion d’un fonds des salaires est sans consistance. 11 a toujours été imjiossible de se représenter clairement ce que serait ce prétendu fonds des salaires, soit jxmr l’entrepreneur consiiléré isolément, soit pour la catégorie des entrepreneurs dans son ensemble. 11 n’y a nulle part un fonds prédéterminé des salaires; il n’y a qu’un flux continu de richesses qui se répartit en salaires, en intérêts et en profits.
Il y a encore un autre acheteur de travail que le consomimateur direct et l’entrepreneur : c’est l’Ktat. S’il y a lieu de le mentionner à part comme acheteur de travail, c’est qu’il n’obéit pas entièrement aux mêmes mobiles que les deux autres. Ceux-ci peuvent être considérés, en principe, comme n’obéissant qu’à des mobiles purement économiques dans le débat sur le prix du travail ; ils ne paient le travail qu’à sa valeur de marché. L’Etat est sensible à d’autres considérations qui sont d’ordre imlitique et varient par conséciuent selon les tendances générales de la ])olitique. Les conceptions démocratiques modernes conduisent l’Etat à une règle de conduite qui peut se formuler ainsi : l)ayer au-ilessus de sa valeur de marché le travail de qualité courante et commune, payer au-dessous de cette valeur le travail de qualité rare qui serait nécessaire dans les hauts emplois. 11 y a là, à vrai dire, moins un système adopté après réflexion et fondé en raison que l’interprétation électorale des idées d’égalité.
S 2. — Le débat sur le salaire entre le vendeur et l’acheteur
de travail. Exposé des théories qui font dépendre le taux du salaire de la productivité du travail.
Sur le marché du travail entrent en conflit les prétentions opix»sées des acheteurs et des vendeurs. Depuis que l’économie politique est constituée, ça a été une question débattue que de savoir comment, dans ce conflit, se détermine le taux du salaire; bien des théories ont prétendu formuler les lois du salaire. Nous avons déjà rencontré la théorie du coût de production et la théorie du fonds des salaires. Les théories modernes cherchent un point
tituile. Cf. sur cette théorie Marshall, Principes d’économie politique, t. II de la traduction française, liv. VI, chap. ii in fine.
LE REVENU DU TRAVAIL
d’appui tlans l’idée générale de productivité du travail; mais cette idée générale peut être utilisée et interprétée de plusieurs façons.
Le salarié vient en concours avec le capitaliste et l’entrepreneur au partage d’un produit commun. Donc, plus le produit à partager est grand, plus grande aussi, en termes absolus, pourra être la jiart de <.hacun. C’est souvent ce que l’on veut exprimer en disant que le salaire dépend de la productivité du travail. On entend alors la productivité du travail au sens un peu vague où elle signifie l’efficacité de l’organisation économique tout entière; au XIX® siècle, le niveau moyen des salaires s’est élevé parce que la productivité du travail ainsi entendue s’est accrue. D’ailleurs, il est certain que la productivité du travail, dans ce sens large, défend, entre autres conditions, des qualités du travailleur. Si les travailleurs sont habiles, assidus, appliqués à la besogne professionnelle, il est certain que l’efficacité de l’organisation économique sera plus grande que s’ils étaient peu laborieux et médiocrement exercés. D’où l’on peut tirer cette conséquence que tout jnogrès réalisé, dans la qualité économique de la masse ouvrière accroît la production sociale et accroît aussi la chance que le niveau moyen des salaires s’élève. On peut encore, dans le même ordre d’idées, faire cette remarque que si le salaire dépend de la productivité du travail ainsi entendue, la productivité du travail à sou tour suint l’influence du salaire. En effet, la puissance productive du travailleur, l’efficacité du travail, sont en rela.ions avec le niveau d’existence que le salaire permet d’atteindre. L’ouvrier bien nourri, convenablement logé, qui a des loisirs ])Qur s’occuirer des siens, cultiver son corps et son (*sprit, qui peut vivre en homme et en citoyen, est un meilleur instrument de travail que l’ouvrier à bas salaires, déprimé par une existence sans joie et sans intérêt. Le travail le mieux payé n’est jms le plus coûteux; dans la lutte économique, ce ne sont pas les peuples à bas salaires qui ont la victoire. Cela ne signifie pas qu’il suffirait d’élever les salaires pour transformer en bons ouvriers les médiocres et les mauvais. Mais c’est un élément important de la (|uestion ouvrière que le lien de dépendance où sont le prix du travail et la productivité.
Des remarques de ce genre sur la productivité peuvent bien éclairer certains aspects du salaire, mais évidemment cela ne fournit pas une théorie du salaire. On a cherché à serrer la question de plus près en donnant un sens plus précis à l’expression T. — Écon. pot. — II. Il
Hi2 LA RÉPARTITION DÉS BIENS
de produclivité du fruvuil. Le sutiiire, ti-t-on dil, esl deleiiuiiiL par la productivité du travail; mais ce u’est pas la producli\ilé du travail entendue au sens large du mot, comme signifiant 1 efficacité de l’organisation économique tout entière, c’est la productivité propre du travail. Voici la forme de raisonnement que 1 on emploie pour déterminer cette produclivité du travail.
On suppose une quantité donnée de capital et on y ail joint — en pensée — de très petites doses uniformes de travail s’ajoutant successivement les unes aux auties. Le rendement propre d’une dose quelconque de travail, c’est ce qu’elle ajoute au produit antérieurement obtenu par la quantité existante de capital et de travail. Une usine occupait cent équiiies de cinq ouvriers chacune et employait un capital a; elle obtenait un produit égal à ni. Le capital demeurant le même, une nouvelle équipe de cinq ouvriers est ajoutée; le produit devient m + n; nous dirons que n représente le rendement propre de la nouvelle unité de travail. Les unités de travail étant par hypothèse interchangeables, le rendement de l’une quelconque d’entre elles est nécessairement égal au rendement de n’importe laquelle des autres. Donc, dans notre espèce, n exprime le rendement propre de l’une quelconque des équipes ouvrières quand il y a 101 équipes de 3 ouvriers chacune.) C’est ce qu’on convient d’appeler la productivité marginale du travail. Cette productivité marginale est très forte quand il y a peu d’unités de travail concourant à la production avec un capital donné; elle diminue à mesure qu’on ajoute des unités nouvelles de travail sans accroître la quantité de capital, conformément au fait général du rendement décroissant qui a été précédemment exposé (‘«). Le salaire est déterminé par la productivité marginale du travail, l’ai'heteur de travail n étant disposé à payer celui-ci que le prix égal au rendement qu’il
pourra en tirer.
La formule de la productivité marginale a d’ailleurs ceci de très commode qu’elle peut servir à l’explication de l’intérêt du capital comme à celle du salaire du travail. Au lieu de supposer des doses successives de travail venant s’ajouter a une quantité donnée de capital, il n’y a qu’à renverser l’hypothèse ; des doses successives de capital viennent s’ajouter a une quantité doiyiée de travail; la productivité marginale du capital détermine l’intérêt. On obtient ainsi une théorie de l’intérêt qui est tout à fait du même modèle que la théorie du salaire (^®).
(18) Srr le rendement décroissant, cf. t. I, Uv. II, chap. n, sect. iv.
(19) Des applications intéressantes de ces méthodes de raisonnement, pré-
LE REVENU DU TRAA'AIL
De telles théories, comme toutes celles qui se tirent de la notion d’utilité marginale, fournissent des formules d’emploi commode; mais elles ne donnent qu’une apparence d’exidication des phénomènes; elles jettent l’économie politique dans les voies d un -verbalisme stérile. Dépouillée de son ingénieux appareil logique, la théorie de la productivité marginale ne contient rien de plus qu’une vérité tirée depuis longtemps de l’expérience : à savoir que la quantité de travail offerte sur le marché influe sur le salaire. Ouand deux ouvriers, disait un vieil économiste, courent après un patron, les salaires baissent; quand deux patrons courent après un ouvrier, les salaires haussent. Sans doute la théorie de la productivité marginale apporte à l’énoncé de ce fait plus de précision, on des prétentions à pins de précision, mais rien de fondamentalement nouveau. La quantité de travail offerte n’a d’ailleurs pas de sens en elle-même ; elle n’en a que confrontée avec la demande; c’est le rapport de l’une à l’autre qui influe sur le salaire. Le capital engagé dans les entreprises esl une demande de travail, de sorte que l’accumulation du capital est un élément de hausse des salaires; c’est un fait que le cours de la vie économique depuis le xix‘' siècle a mis en lumière, et qui est encore impliqué dans la formule de la productivité marginale. Mais dans tout cela il y a plutôt des expressions nouvelles de vérités déjà connues que de nouvelles acquisitions scientifiques.
A vrai dire, la productivité propre du travail, si l’on veut donner à l’expression toute sa force, est quelque chose d’indéterminable. Travail et capital, dans la variété de leurs formes, sont deux collaborateurs également nécessaires dans la production des biens. Supprimez l’un ou l’autre, et la production s’arrête, de sorte ([ue la productivité du travail sans le capital et la productivité du capital sans le travail, c’ést zéro. Il a donc fallu user, pour donner un sens à la productivité propre du travail, d’un artifice de raisonnement qui est ingénieux, mais qui ne permet pas d’expliquer vraiment la réalité (-®).
ecntées avec infiniment d’ingéniosité, se trouvent dans les ouvrages de : Clark, The distribution of wealth (New-York, 1908) et Principes d’économique (traduction française, Paris, 1911); Carver, La répartition des richesses (traduction française, Paris, 1912); Marshall, op. cit. Cf. les observations faites sur ces méthodes par notre collègue Aftalion, Les trois notions de la productivité et des revenus (Hevue d’économie politique, 1911).
(20) On trouvera de judicieuses observations sur la théorie du salaire tirée de l’idée de productivité marginale dans Hobson, The industrial System, et dans Cornélissen, Théorie du salaire et du travail salarié.
jâ
Les théories fondées sur l’idée de jtroduefivité ne permettent donc pas plus que les théories antérieures de formuler nue véritable loi des salaires. ^ oici longtemjis déjà que les économistes sont, en cette matière, à la recherche d’une formule e.xacte et rigoureuse, sans pouvoir la rencontrer, et l’on est conduit à penser que cette rechei-che est décevante et vaine. Dans toute formation de ju'ix, il y a une marge d’indétermination; mais cette marge est bien plus anijile pour le salaire que pour n’imjiorte quel autre prix. Le mécanisme ])ar lequel se fait en général, pour les autres marchandises, la détermination du piix, ici ne joue ]»as ou joue mal. Il n y a pas un coût de juoduction du travail qui puisse remjilir hi même fonction régulatrice que jiour les marchandises. 11 n'y a pas non plus les mêmes répercussions du prix sur l’offre et la demande. Le point jusqu’où j)ourra pousser ou bien jusqu’où tlevra reculer < hacun(' des forces en présence échappe à toute détermination lâgoureiise. 11 n’est possible que de marquer les éléments de puissance ou de faiblesse qui soid dans chaque canip. Do même on peut bien, au tiébut d’une guerre, ajqirécier le fort et le faible des belligérants, mais le cours même et l’issue de la guerre sont (pielque chose d’imprévisible.
§ 3. — Les facteurs généraux de puissance économique considérés dans leur influence sur le taux des salaires.
Quand deux ou plusieurs personnes vi(‘naent au pai'llige d’une masse commune, la jiart que cbacune en peut obtenir est eu relation avec la puissance économique que les circonstances, les conditions du marché, le milieu, sa propre situation sociale. lui confèrent. ^ oici les principaux facteurs de puissance écononiifiue des jiersonnes (jui prennent part au débat sur le salaire ;
1” In jiremier facteur est l’intensité de la concurrence <pie se font entre eux, d’une irait les acheteurs de travail, d’autre part les vendeurs de travail, l.a concurrence incite les uns et les auli'es à céder le plus possible de leurs ]ii'étenlions; plus intense <hez h‘s v(>ndeurs, elle tend à déjrrécier les salaires, et plus inlense chez les acheleurs à les hausser. L’intensité de la concurrence dépend elle-iuêine rie deux élénienls, le noirdua' et l’oi-ganisalion. Le noinbie tend à accroîti-e l’intensité de la concurrence; cela est mis en lumière par toules les théories du salaire. I/organisation en groupenienls professionnels tend au contraire à
LE REVENU DU TRAVAIL
la diminuer (*Q. Salaiâés et entrepreneurs, quand ils se groupent dans leurs syndicats respectifs pour défendre leui-s prix d’offre ou de demande de tr avail, cherchent à substituer au régime de la concuiTence celui du monopole; aucun salarié syndiqué n’accepte de travailler au-dessous du tarif syndical, aucun pati'ou ne doit payer un salaire supér ieur à celui que le groujiennmt jrati’onal a fixé, .\insi sont éliminées de part et d’autre les concessions que la crainte d’un concurrent plus accommodant pourrait porter à faire. La grève est, du côté ouvrier, une arme redoutable au service de <'e monopole d’offre; elle tend à désorganiser l’entreprise en la jrrivant de toute main-d’œuvre, et par là à forcer l’entrepreneur d’accepter les conditions ouvrières.
2” Un autre facteur important, c’est le degré d’attente que peut supporter soit le vendeur de travail, soit l’acheteur. Le vendeur jrressé de x’endie subit ila loi de l’acheteur, et inversement. Il y a à ce jxrint de vue de grandes différences enti'e les x’endeurs de travail. La plus grande partie des salariés de la classe ouvrière, sans éiiargne suffisante, sans autres ressoui-ces que le revenu du travail, est dans une situation désavantageuse. Les institutions telles que les caisses de chômage, en permettant à l’ouvrier en quête de travail de n’en iras accepter à n’impoi'te (prelles conflitions, amélioi'ent sa position; de même tout progrès de l’épargne, individuelle ou collectixm, dans la classe, oux’iière. Une hausse du salaire l’éel est, à ce point de vue, un élément éventuel de noux’elles hausses, dans la mesure où elle accroît l’épargne ouvrière et par consériueirt la cairacité de résistance des vendeurs de ti'avail.
Du côté des acheteurs de travail, il y a aussi bien des différences. A certains égards, 'la grande industrie concentrée, malgré sa puissance, est dans une situation moins forte que la petite industrie, et surtout (]ue l’industrie aidisane. .Avec un matériel compliqué et coûteux, des frais généraux énormes, des contrats en cours comportant des livi'aisons à dates fixes, la grande industrie supporte malaisément le chômage collectif de son personnel; le départ il’un oux'rier n’est rien pour elle, mais le refus concerté du travail l’atteint en un point très vulnérable.
11 faut encore tenir compte de l’interdépendance qui existe entre le travail salarié et le ti’avail autonome, entre ]iar conséquent les salaires ouvriers et les gains des petits producteurs
(lil) Sur les syndicats ouvriers et patronaux, voir in/ra, liv. VII, cliap i
îf
indépendants de condition ouvrière, de ceux dont l’exploitation exige si peu de capital que presque tout leur gain est du revenu de travail. Par exemple l’ouvrier qui travaille dans une fabrique de chaussures et Partisan qui, pour une clientèle de quartier, raccoiumode les chaussures dans une petite boutique, sont deux tyjies ÉMîonomiques à peu près interchangeables; le salaire de l’un ne peut pas différer beaucoup du gain de l’autre sans qu’il se forme un courant portant les forces de travail dtu type industriel le moins favorisé à celui qui l’est le plus. Il y a donc lieu d envisager non pas le marché du travail salarié tout seul, mais les autres marchés de travail avec lesquels il communique; ces marchés inlluent les uns sur les autres. C’est ainsi que dans les pays neufs où il y a de la terre disponible, gratuitement oti jiresque, les salaires sont élevés parce que les hommes ne vendent leur travail que s’ils eu tirent un revenu au moins égal à celui' qu’ils pourraient gagner en exploitant la terre à leur compte. Il y a aussi un lien, dans d’autres milieux sociaux, entre le traitement du haut personnel qui, dans les sociétés anonymes, fournit le travail de direction et d’organisation, et le profit de 1 industriel ou du commerçant maître de son entreprise. Dans les diverses conditions sociales, il y a cette interdépendance du travail salarié et du travail autonome, et c’est un fait qui influe sur le prix du travail salarié.
4" Les pouvoirs publics et l’opinion ])uhlique sont aussi en situation d’exercer une influence sur le taux des salaires. Dans Il importe quel débat, c’est un élément de confiance et de force que d avoir la galerie pour soi; l’Etat et le. jmhlic forment ici la galerie. Si l’expression jiaraît un peu vulgaire, on dira plus noblement qu’ils sont comme le chœur dans la tragédie antique. L’Etat cherche souvent à intervenir plus directement, par ses lois ou ses ■règlements, au moyen de la contrainte. Mais l’action qu’il peut exercer par la contrainte est encore peu de chose, relativement. L influence de beaucoup la plus forte est l’influence psychologique qu’il partage avec le public.
§4. — Différences entre les salaires selon les professions, les qualités individuelles, le lieu; différences entre les salaires masculins et les salaires féminins.
Nous avons raisonné, ])oiir étudier les influences les plus générales qui agissent sur les salaires, comme s’il y avait une seule esiKK-e de travail, et c’était une étape nécessaire dans l’étude d’un
LE REVENU DU TR.AV.AIL
phénomène si comi*lexe. Mais, on réalité, il y a toutes sortes d’espèces de travail; ce qui est l’objet d’échange dans chaque cas l>articulier, ce n’est pas du tiravail en général, c’est du travail d’une espèce déterminée. Or, il y a entre les diverses suites de travail des différences de salaires parfois très fortes.
(;ha<|ue sorte professionnelle de travail a en effet ses propres conditions de marchandage; le rapport des offres aux demandes, l’intensité de la concurrence, la facilité d’accéder à la profession el la facilité d'en sortir si elle n’offre pas d’emplois avantageux, ne sont pas du tout les mêmes dans toutes les professions. Il y a des travaux accessibles au commun des bonimes', d’autres qui requièrent une habileté particulière, naturelle ou acquise, d’autres encore ([ui ne jieuvent être le fait que d un tirés petit nombie d’hommes doués d'aptitudes exceptionnelles. Il est naturel que, d’une de ces catégories à l’autre, le niveau moyeu des salaires s’élève. D’<autre part, il y a des branches de production que. les circonstances favorisent, ou 1 ensemble des entreprises lealise des
bénéfices importants, tandis qu’il y en a d’autres qui luttent contre les difficultés, où les bénéfices sont médiocres ou nuis; cela se répercute sur les salaires. 11 vaut mieux être salarié dans les jiremières que dans les secondes, comme il vaut mieux aussi y avoir engagé ses capitaux. Lhi courant incessant jiorle sans doute les hommes et les capitaux des professions malheureuses aux professions heureuses, mais l’action n’en est pas si prompte que de^ différences considérables ne puissent subsister pendant longtemps. A l’intérieur même de chaque profession, d’entreju'ise a entreprise, il peut y avoir des écarts notables de salaire, pour des travaux de même nature : bien que l’entrepreneur, en règle, prenne et jmie les travailleurs au taux courant du marché, il est rare cependant qu’il n’y ait pas quelque avantage à être employé dans une entreprise bien menée.
Dans le choix que les hommes font d’une profession, le taux du salaire n’est jias le seul élément qui entre en ligne. 11 y a aussi la manière d’être du travail ; la régularité ou l’aléa de l’emploi, tout ce que les diverses espèces de travail présentent de différences au point de vue de la fatigue, du risque couru, etc... Les
professions où le genre de 'travail a le plus d’attrait sont relativement encombrées, de sorte que le travail y est à plus bas prix, relativement, qu’ailleurs. 11 est au contraire relativement à haut prix, toutes 'autres choses égales, dans les emplois particulièrement pénibles ou dangereux.
Chaque génération de travailleurs, parvenue à l’àge adulte,
choisit entre les emplois d’apiès les avantages qu’ils offrent à ce inomenl. Prolétaires ou bourgeois, l 'afflux des jeunes gens dans les professions à leur portée se régie de façon que les ;prix du travail tendent à l’égalité dans les professions qui offrent à peu près les mêmes facilités d’accès et requièrent à peu jirès les mêmes aptitudes. Mais sans cesse aussi les changements économiques, changements dans la technique, dans les goûts du public, dans les débouchés de chaque industrie, créent ‘des inégalités entre les ]>rofessions. Il y en a ffue les drconstances favorisent et d’autres <iu 'elles desservent. Ces inégalités sans doute sont atténuées par la ]K)ssibilité pour les travailleurs de passer, au cours de la vie, d’un métier à un autre; le travail, nous l’avons dit, à défaut de mobilité physique, a une mobilité économique assez grande, et la techni- (jue moderne a sensiblement accru cette mobilité en déspécialisant 1 ouvrier, (cependant c’est surtout par la jeunesse en âge de choisir que se fait le recrutement des professions; l’adaptation de 1 offre de travail à la demande ne se fait ainsi qu’assez lentement, et le niveau des salaires dans chaque métier subit rinflueuce, favorable ou fâcheuse, des changements dans la demande et dans la techni({ue. Comme font à la bourse les valeurs mobilières, il y a des professions qui montent et d’autres qui baissent. Le K'une homme qui choisit un métier met sa chance sur une carte (lire la vie retournera.
Parmi les différences de salaires, une des plus saisissantes est la diftérence eidre les salaires masculins èt les salaires féminins; ceux-ci ne sont en moyenne que les deux tiers ou les trois quarts <les ju'einiers, et il semlde que le même é( art se l encontre aux epoques antérieures à la nôtre. Il est vrai que, la pluj)art du temps, c est dans des jR’ofessions différentes que les salaires masculins et féminins présentent cet écart. Mais pour des travaux qui >onl les mêmes, bien que l’écart ici soit mohidre, il n’y a pas non plus égalité de salaire, et cela explique la concurrence que dans divers emplois les femmes font aux hoimnes, les efforts des entrepreneurs pour lemplacer le j)lus fK)Ssible le travail masculin par le travail féminin.
Pourquoi cette différence dans les salaires.^ Le salaire de la femme est souvent une ressource d’appoint qui complète le revenu familial, (jui n en est pas l’élément essentiel. Puis la femme, au moins dans la classe ouvrière, vit à moins de frais que l’homme; avec un niveau d’existence plus bas, elle a aussi des prétentions moindres ([liant au prix de son travail. Il faut encore tenir compte
LE REVENU DU TR.AVAIL
de ce que l’organisation ouvrière esit beauconj» moins forte pour les femmes; elles forment peu de syndicats; ceux qu’elles forment .sont faibles et précaires.
D’ailleurs, dans les mêmes em[)lois que h‘.s hommes, les femmes restent généralement un ]»eu inférieures à ceux-ci. Elles ont moins d’attention soutenue, moins de résistance à la fatigue, moins d’aptitude, si elles ont à conduire des machines, à remédier vile aux dérangements <[ui [leuvent se [uoduire dans là marche du mécanisme, moins d’initiative aussi. Si elles reçoivent un salaire moindre que celui de l’homme, c’est aussi qu’elles livrent une marchandise travail qui n’est ])as tout à fait la même. Les syndicats ouvriers réclament l’égalité des salaires iféminins et des salaires inasculins en invoquant la formule a à travail égal, salaire égal ». La formule ici est inoj)érante, parce <[ue le travail n’est pas égal; l’expérience très étendue de travail féminin dont la guerre de 1914 a été l’occasion a confirmé les observations antérieures faites en cette matière.
Outre les différences de salaire [lar catégories de travail, il y a les différences individuelles de salaire. Dans la même profession les hommes ne sont ]ias fous payés au même jnix. j)our un travail de même nature. Les différences sont éclatantes dans les ]irofe.ssions libérales, on riiomme vend son travail, non à un patron, mais au jmblic; il n’y a jias tle coimnune mesure entre le taux des honoraires du médecin, de l’avocat et de l’artiste illustres, et celui dont doivent se contenter leurs confrères demeurés dans l’obscurité. L’homme qui, s’élevant jtarmi les gens de sa jnofession, a .acquis une habileté et une réjnilation exce])tionnelles, n’est plus en concurrence avec eux; il vend son travail à des prix de mono- [K)le, telle une maison de commerce qui a su créer nue marque et l’imposer à sa clientèh*. Dans l’ordne même des emplois salariés, d’individu à individu dt*s différences analogues se rencontrent, bien qu'elles soient en général moins marqu('’es; tdles s’ex|iliquent par les différences dans la quantité ou la qualité du travail fourni. L’homme qui travaille [dus ou qvd travaille inieiix ([ue les autres reçoit naturellement un prix plus élevé de son travail, foutefois, il n’en est pas ainsi dans les })rofessions hiérarchi.st'es, à forme bureaucratique, où le salarié reçoit, selon des règles fixes, CO qu’on appelle des « avancements de classe » et, dans le même emploi, touche un salaire plus élevé à mesure qu’il vieillit, sans que le travail fourni soit en quantité plus grande ni même parfois de qualité meilleui-e. Les gens qui aiment les for-