REVENT BRI T ET REVENT NET. INTERET ET AMORTISSEMENT
Tout capital peut tlonner à son propriétaire un revenu, c'est-àdire un surplus de biens venant s’ajouter à ceux qui constituent le capital même. Il y a deux sortes de procédés qui pennetlent au capitaliste de tirer un revenu de son cajiital.
1“ Le capitaliste engage ses capitaux dans une exploitation agricole, industrielle, commerciale. Le revenu du capital, devenu capital d’entreprise, est alors un des éléments du profit et se trouve, pour l’entrepreneur Individuel, confondu dans le profit avec le revenu de travail qu’il perçoit du fait de son activité directrice. Les deux catégories de revenus, confondues en fait, sont discernables intellecliiellemenl ; dans i-erlaines formes d’entreprises, notamment les sociétés jiar actions, elles sont matériellement séparées, le cajiital et l’activité directrice n’élani jias fournis par la même jiersonne.
2" Le cajiitaliste cède pour un temps l’nsage de son cajiital là une autre jiersonne, moyennant un jirix fait, par un contrat du tyjie <bi louage ou du jirêt. Le jirojiriélaiie d’une terre la loue à un fermier ou à un métayer, le jirojiriétaire d’une maison d’babitation la donne à bail, le jirojiriétaire d’une somme d’argent la prèle. Quand le cajiital est ci' (jiie, dans la langue juridi<jue, on ajijielle un corps certain, c’est le bien même, dans son identité pbysiijue, qui est restitué an cajiitaliste à l’exjiiralion du temps fixé. Quand le cajiital consiste en biens consomjitibles jiar le jiiemier usage, du blé, de la bouille, de la monnaie, le cajiitaliste <‘ède en réalité, non pas seulement l’nsage ilu capital, mais la jiropriété, à la cbarge jiour remjirunteur de restituer des biens de même nature. Ce n’est que Jiar une forme de langage abrégée qu’.on jiarle ici encore de céder l’usage du capital.
LE REVEKU DU CAPITAL
Le revenu du capital apparaît, dans cette hypothèse, dégagé de tout revenu de travail. Le capital se comporte comme une marchandise offerte et demandée sur le marché; il y a des capitalistes qui cherchent jireneur pour l’usage de leur capital et des gens qui cherchent des cajiitaux dont l’usage soit disponible. Le prix jiaye pour l’usage des capitaux ainsi offerts et demandés s’apjielle l’intérêt. Toutefois, en fait, on apjilique ce terme, de jiréférenc?, au prix payé pour l’usage d’une somme d’argent. Pour le prix de l’usage des capitaux immobiliers, on emploie les termes de loyer, fermage, rente, redevance; la terminologie économique, ici encore, ne s’est guère dégagée des imprécisions du langage courant. Ce prix de l’usage du capital est la plupart du temps payé en monnaie; mais il l’est, dans certains cas, en autres biens; dans le métayage, par exemple, le propriétaire du fonds reçoit une jiart |
des récoltes et non une somme d’argent. S
L’intérêt est, le plus souvent, payé périodiquement à des termes |
convenus : c’est le coupon qu’on détache tous les trois mois ou tous les six mois d’un titre de rente ou d’une obligation de chemin de fer; c’est la quittance que le propriétaire d’une maison de rap. port fait présenter aux locataires aux époques convenues ou d’usage. Mais il faut se garder d’identifier l’intérêt avec cette perception périodique; elle en est une forme usuelle, mais non l’essence. Il y a d’autres formes de la perception de l’intérêt. Quand le prêteur remet à l’emprunteur une somme moindre que celle qui lui sera restituée à l’échéance du remboursement, il perçoit l’intérêt en moins-donnant : ainsi fait le banquier qui escompte un effet de commerce, ou le capitaliste qui souscrit un bon de la Défense nationale. L’intérêt est formé de ce qui s’ajoute au capital existant : cette addition peut être faite, soit sous la forme d’un afflux régulier de biens, au cours de l’opération, soit en bloc à la fin de l’opération, le créancier recevant plus qu’il n’a donné, soit de toute autre manière; cela ne change rien au caractère de l’opération.
Dans le supplément de biens que la possession d’un capital permet d’obtenir, tout n’est pas supplément net. Il y a une déduction à faire. En effet, le capital, en tant que composé de biens matériels, est quelque chose de périssable; il s’use et se détériore.
Si le capitaliste veut conserver son capital intact, il doit, sur les revenus du capital, prélever de quoi le reconstituer; c’est l’amortissement. Selon les cas, le bénéficiaire du revenu perçoit le revenu brut, et c’est à lui à opérer l’amortissement, ou il perçoit le revenu net, amortissement préalablement déduit. L'entrepreneur indivi-
LA lîÉPARTITIO.X DES RIENS
duel, maître de son entrepiâse, est dans le premier cas; l’actionnaire d’une société est dans le second; il n’a pas à faire, dans les dividendes qu’il reçoit, le déjiart entre ce qui doit être reconstitué et ce qui est revenu consommable; l’amortissement est fait avant la détermination du dividende, et ce qu’il reçoit est tout entier du bénéfice net. Toutefois, il n’en est pas ainsi dans les entreprises qui exploitent une richesse dont la reconstitution est impossible; c est le cas des entreprises minières. L’actionnaire d’une société minière doit, sur les dividendes (fu’il reçoit, prélever de quoi reconstituer son apport en capital; s’il les consommait entièrement comme des revenus, il se trouverait, la mine épuisée, avoir consommé son capital. Les fermages ou loyers que toucbe un propriétaire foncier comprennent, comme le revenu de l’entrepreneur indi\ iduel, une jiart qui doit être réservée à l’amortissement du capital. Il y a des dépenses d’entretien et de réfection à faire sur le domaine ou dans la maison; les loyers et fermages ne sont jjas des revenus nets disponibles pour la consommation. Au contraire, l’intérêt d’nne somme d’argent prêtée ne contient rien (jui doive être affecté à la reconstitution du capital, puisque le débiteur, ayant reçu le capital et l’ayant consommé, doit, au terme fixé, lendie un capital identique. Ce qui est vrai d’une somme d’argent l’est de toute chose fongible objet d’un prêt, du blé par exemple.
Dans certaines combinaisons financières, le remboursement du capital par l’emprunteur, au lieu de se faire en paiements distincts des paiements d intérêts, se fait en même temps que ceu.x-ci et paiait confondu avec eux. Par exemj)le, le créancier d’une rente viagère reçoit des sommes ipii sont à la fois intérêt et remboursement de capital, et le plus souvent, dans la pratique, la constitution d’une rente viagère est considérée pai le cajiitaliste comme un moven d accroître son revenu en y joignant la consoinmalion, par fractions successives, du cajiital; si le crédirentier n’a rien épargné sur les arrérages, a sa mort le caj)ital se trouve entièrement consommé.
Ce qui reste du revenu du capital, ramortissement une fois déduit, constitue l’intérêt net. Cet intérêt net, le capital peut le I)roduire indéfiniment, puis({ue, ]>ar hypothèse, la reconstitution et le maintien inuefini du cajntal sont assurés }>ar l’amortisscunent. Le capital est j)our son propriétaire une source intaiâssahle de revenu. Cette pérennité du capital et du levenu ne doit d’ailleurs s’entendre que compte tenu des risques nhérents à toute action ('conomique. Le capital engagé dans une cntrei>rise qui échoue ou prêté a un débiteur insolvable jiéril en totalité ou en partie, avec
les espérances de revenu qu’il portait en lui; ces mésaventures sont fréquentes.
Pour étudier le revenu du capital, nous nous placerons successivement aux deux points de vue suivants :
l® A un moment donné quelconque, il y a dans un jiays un taux d’intérêt, c’est-à-dire un rapport du revenu au capital, qui est considéré comme normal. Entendons par là le taux d’intérêt qu’on peut olitenir sans courir d’autres risques que ceux que tout acte économique comporte. A ce premier point de vue, jdusieurs questions sont à étudier :
a) Quels sont les faits qui déterminent le taux normal d’intérêt à un moment donné i* L’intérêt est le prix de l’usage du capital; la question est de savoir comment ce prix est déterminé.
h) 11 y a, à un moment donné quelconque, à côté du taux considéré comme normal, des taux plus élevés et des taux plus bas. D’autre part, au même moment, le taux d’intérêt diffère selon les ]iays. D’où la double question de savoir pourquoi, dans les divers placements, le capitaliste n’obtient pas le même taux d’intérêt et pourquoi le taux de l’intérêt n’est pas le même partout.
c) D’une date à une autre, le taux de l’intérêt change. Si le taux de l’intérêt change, c’est que les faits qui déterminent le prix de l'usage du capital ont changé, et ainsi cette étude se lie étroitement aux deux précédentes.
2° 11 va un autre point de vue à considérer. Quand on suit <lans le temps une catégorie quelconque de capital, terres, maisons, valeurs mobilières, monnaie, on constate dans le revenu ‘d la valeur vénale des capitaux des fluctuations en sens divers, des accroissements et des diminutions, qui tiennent à des causes générales indépendantes de la volonté et de l’action des détenteurs de capitaux. Ce sont les phénomènes de rente, rente positive ou rente négative. Il y a rente positive quand le revenu du capital, ou sa valeur vénale, ou l’un et l’autre ensemble, augmentent; il y a rente négative dans le cas contraire.
SECïKtX H
LE CAPITAL CONSIDÉnÉ CO.MME UNE M.ARCH.A.NDISE l’offre et la DE.MANDE de CAPITAL
Le capital se comporte comme une marchandise offerte et demandée. C’est des conditions de l’offre et de la demande du capital que dépend le taux de l’intérêt. Il faut donc d’abord
loi LA RÉPARTITION DES RIENS
se représenter clairement ce que c’est que l’offre et la demande du capital.
§4. — La formation du capital neuf. Le fait de l’épargne.
L’épargne envisagée du point de vue individuel et du |
point de vue social.
fi
El
it
Par quoi est constitué le capital en quête d’emploi.^ Il y a en a])j>arence deux sources, en réalité une seule.
11 y a d’abord le capital antérieurement placé, le capital d’ancienne formation, qui est ramené à l’état de capital liquide, de capital sous la forme monnaie, et qui clurche un nouveau placement. Cela se présente dans bien des cas. Le capitaliste vend des valeurs mobilières, une terre, une maison. Üu bien son capital lut est remboursé; les comiiagnies françaises de chemins de fer remboursent chaque année un grand nombre de leurs obligations; elles remboursent progressivement aussi, et d’autres sociétés font de même, l’apport de leurs actionnaires; be'aucoup de fonds d’Etat sont l’objet d’un amortissement régulier. Il y a ainsi chaque année des capitau.x anciens, par milliards, qui redeviennent disponibles et se mettent en quête de placement.
Toutefois, ce n’est là qu’une source apparente de capital en quête d’emploi. Pour le capital qu’une vente rend disponible, cela est l’évidence même. Si le propriétaire d’une valeur mobilière, par e.xemple, la vend à la bourse, il se procure un capital liquide, mais un capital égal qui était disponible entre les mains de l’acheteur cesse de l’être; sur l’ensemble du marché rien n’est changé. Il n’en est pas autrement, bien que la chose soit un peu moins claire, dans le cas du capital remboursé. Quand une société rembourse ses obligations, c’est dans son bilan une charge financière, et c’est par conséquent autant de moins qu’elle a à distribuer en dividendes a ses actionnaires; de même quand un Etat amortit sa dette, c’est de 1 aigent fourni par 1 impôt, et ce que le contribuable paie de ce
chef, il ne l’a plus en épargne disponible qu’il porterait sur le marché (*).
(1) foutcfois, il n’est pas toujours exact que le remboursement d’un capital ait pour contre-partie J’indisi)onibi]ité d’un capital égal. L’actionnaire ou le contribuable, avec un revenu plus large, aurait peut-être dépensé davantage, sans épargner plus. Le mécanisme du remboursement a pour effet de transformer en capital ce qui aurait pu n’étre que du revenu, et dans une certaine mesure il accroît la somme des capitaux existants.
LE REVENU DU CAPITAL
La seconde source, et la seule réelle, de capitaux en quête d emploi, c est l’épargne. L’épargne forme des capitaux neufs, elle crée des capitaux (^).
Qu’est-ce que l’épargne.» Une abstention. L’homme qui ne dépense pas l’intégralité de son revenu épargne; il transforme en capital la portion de son revenu non dépensée. C’est le plus souvent en monnaie que se fait l’éjiargne, puisque nos revenus et nos dépenses s’expriment par des mouvements; de monnaie. Mais ;I y a d’autres formes d’épargne; dans l’économie en nature, l’éjiargne se fait en biens de consommation; au lieu de vendre son blé et de mettre de côté le prix, le paysan met ce blé en réserve; ces formes d’épargne sont celles des sociétés jirimitives et elles rej)araissent parfois dans les nôtres.
L’épargne n’a pas pour conséquence nécessaire et immédiate une offre de capital apparaissant sur le marché. Le capitaliste qui garde des millions dans un coffre-fort n’exerce pas d’action sur le marché des capitaux; il thésaurise. En temps normal, dans les sociétés modernes, la thésaurisation a peu d’importance, mais elle peut en prendre beaucouj) aux périodes troublées. 11 se forme alors des amas de capitau.x stériles, j)rélevés sur la circulation monétaire, métallique ou fiduciaire.
Etant une abstention de consommer, l’épargne imjilique l’idée d’un sacrifice consenti par l’épargnant. Elle est un sacrifice du présent à l’avenir; l’épargnant retranche quelque chose de son revenu consommable dans le présent afin de le rendre jilus grand dans l’avenir. Ce sacrifice du présent à l’avenir suppose un assez grand développement des vertus de prévoyance et d’énergie chez les hommes. De ce point de vue, l’intérêt du capital pourrait être considéré comme le stimulant nécessaire et la récompense du sacrifice, et il semble que, plus 1 intérêt sera élevé, plus l’éjiargne sera abondante.
Toutefois, le lien n’est pas très étroit entre l’épargne et l’idée de sacrifice. Au delà d’un certain niveau de revenu, l’idée de sacrifice s évanouit. Où est-il chez le milliardaire.» Il y a moins ici épargne au sens traditionnel et bourgeois du mot qu’accumulation automatique du capital, transformation necessaire en capital de revenus qui dépassent les facultés de consommation. Même dans la zone
(2) Sur le jiliénoruèiie de 1 éjiargnc, .M. Ch. Rist a publié une pénétrante étude dans Problèmes actuels de l'Economique (1921). Ru même auteur cf. Quelques délinitions de l'épargne; Essai de critique CRevue d’éc politique. 1921).
ISO
des revenus qui ne sont pas de cet ordre de grandeur, il y a des gens jiour qui l’épargne est moins un sacrifice qu’un penchant naturel, jtresque un jilaisir. L’avare est le type du genre. Mais bien des gens, dans notre milieu économique, à qui ne s’applique pas le nom d’avare, épargnent sans regret : soit qu’une longue habitude les y ait pliés, soit que leurs besoins soient médiocres, soit qu’ils trouvent une joie à l’idée que la sécurité de l’avenir est assurée à eux-mèmes et à leurs enfants. Ce type d’épargnant est fréquent dans certaines classes de la population française, notamjnent chez le paysan propriétaire, dans la bourgeoisie de province; il y a des familles qui amassent silencieusement et dont l’avoir s’accroît chaque année sans que le train de vie change. L’épargne ainsi ])ratiquée est presque une fonction naturelle.
Dans le milieu des affaires, l’épargne sur les bénéfices de l’entreprise est, dans une certaine mesure, une nécessité. 11 faut que l’entreprise puisse se développer sans avoir recours, à chaque occasion, au capital extérieiu'; qu’elle ait de larges réserves pour parer aux liesoins imprévus et aux périodes de crise. I.es prélèvements pour ces divers objets sur les bénéfices bruts sont bien uu sacrifice, mais un sacrifice que la prospérité et la continuité même de l’entreprise imposent et que l’on ne ]M'ut pas ne pas faire.
11 ne faut donc pas s’en tenir à la notion que l’épargne est un sacrifice dont l’intérêt serait le prix : notion d’une simplicité séduisaide, mais qui n’exprime pas la léalité. Alors même que l’intérêt aurait disparu, il y aurait encore des épargnes. Les hommes ayant un vif souci de l’avenir, loin d’exiger un intérêt poui' épargner, consentiraient à payer pour obtenir la pleine sécurité et conservation de leurs épargnes improductives. A plus forte raison est-il impossible de dégager une lelatioii précise entre le taux de l’intérêt et le montant de l’é])argne. De même qu’une marchandise est d’autant ])lus offerte sur le marché que le prix en est plus élevé, il paraîtrait naturel, à première vue, d’admettre que la somnfe de l’éjiargne augmente avec l’intérêt. Mais la psychologie de l’épargne est trop complexe pour qu’il soit jiossible de déterminer, par le raisonnement, la relation entre le montant *de l’épargne et le taux de l’intérêt. Aon seulement il n’est pas du tout certain que le montant de l’épargne doive nécessairement varier dans le même sens que le taux de l’intérêt, mais il se peut que, dans certains cas, il varie en sens inverse; la chose est parfaitement concevable. L’homme qui s’est fi.xé, comme fin économique, un chiffre de revenu à atteindre avant de se reposer, de se retirer, comme on dit, des affaires, aura besoin d’épargner plus si le taux
LE REVENU DU CAPITAL
de l’intérêt est bas que s’il est élevé. Pour avoir 2d.<X)0 francs de rente, il suffit d’amasser un capital de 500. (XMt francs quand l’in- [ térêt est à 5 p. 100, et il faut en amasser un d’un million si l’in-
; térêt est à 2,50 p. 100. L’observation des faits ne donne pas sur ce
f‘ point plus de lumières que le raisonnement; les données statisti-
ques que l’on a sur la formation de l’épargne ne sont pas assez i précises ni assez nombreuses. Il y a eu dans les vingt-cinq der-
I nières années du xi.x^ siècle une baisse notable de l’intérêt sans
j que la formation de l’épargne ait paru se ralentir. Enfin le montant
de l’épargne, s’il dépend du taux de l’intérêt, dépend aussi de diverses autres causes, et l’action d’une seule cause ne pourrait pas être déterminée isolément.
La formation de l’épargne dépend, plus que du taux de l’intérêt, de la mentalité et du mode de vie. Chaque jieuple à cet égard a sa physionomie propre, et chaque classe sociale. Le niveau de la ricbes.se générale et la répartition de la richesse sont aussi des éléments déterminants. Une richesse moyenne plus élevée donne une faculté plus étendue d’épargne, en agrandissant la marge entre les revenus et les dépenses strictement nécessaires. Mais une même richesse moyenne fera, selon la façon dont elle est répartie, des milieux économiques plus ou moins favorables au développement de l’épargne. 11 semlile que les milieux les plus propres à l’épargne soient d’une part la petite et moyenne bourgeoisie, rurale ou urbaine, menacée, si elle relâche sa stricte discipline de vie, de retomber dans le prolétariat, d’autre part la grande bourgeoisie d’affaires, à qui l’ampleur des profits d’entreprise permet à la fois de vivre largement et d’accumuler des capitaux, en même temps que cette accumulation de capitaux est pour elle une sorte de nécessité, parce qu’il lui faut, pour ne pas déchoir, développer sans cesse ses entreprises ou en fonder de nouvelles. L’épargne populaire ne peut être que relativement jieu de chose: outre que, ne se formant en général ({u’aux dépens du nécessaire ou du quasi-nécessaire, elle est le fait des individus extrêmement énergiques et prévoyants, une fois formée elle est une réserve précaire constamlyent menacée par les risques suspendus sur le gain quotidien : le chômage, l’accident ou la maladie. La seule forme sous laquelle, dans les conditions jirésentes, l’épargne populaire puisse prendre une sérieuse importance, c’est la forme de l’assurance; l’assurance est une sorte d’éjiargne eollective; beaucoup y mettent leur mise sans en rien retirer en échange; mais tous par contre y trouvent une garantie contre les risques de l’existence, une garantie bien plus complète que ne ])eut la donner l’épargne individuelle.
Envisagée au point de vue de l’épargnant, l’épargne est une abstention de consommer et, par suite, la transformation d’un revenu en capital. Mais, au point de vue de la collectivité, qu’est-elle ?
Si le placement de la richesse épargnée la transfère à quelqu’uu ipii la consomme, comme eût pu le faire l’épargnant lui-mème, il n’y a dans l’ensemble de la société rien de changé. La transformation faite par le prêteur Primus d’une partie de son revenu en capital a donné à l’emprunteur Secundus la possibilité de consommer ce que Primus avait épargné. C’est l’hypothèse du crédit à la consommation, mais elle tient peu de place dans la vie moderne. Les demandeurs de capitaux sur le marché sont le plus souvent des producteurs : entreprises individuelles de toutes catégories et sociétés par actions, qui ont besoin de capitaux neufs pour se constituer ou se dévelopjier. Les capitaux épargnés, cela devient des fermes, des usines, des machines, du matériel, des améliorations foncières, toute espèce de biens de production. Par là se révèle la fonction économique de l’épargne; elle consiste à permettre la formation de biens qui ne sont pas des biens immédiatement utiles, mais qui servent à produire en quantités croissantes les biens de consommation.
Cette fonction économique de l’épargne est d’une importance capitale. Dans notre organisation économique, cette fonction est assurée par l’avantage personnel que les épargnants trouvent à la remplir, parce que l’épargne accumulée procure à son détenteur des intérêts, des dividendes ou des profits. Dans une société organisée d’après le principe collectiviste, c’est-à-dire où la propriété privée du capital serait abolie, ce serait un problème difficile à résoudre que celui de la formation des épargnes. L’épargne est nécessaire dans n’importe quelle forme de société économique, puisqu’elle est la condition de la création des biens de production. Mais, puisqu’elle implique des sentiments développés de prévoyance et un certain sacrifice du présent à l’avenir, elle serait difficile dans une société où la propriété des capitaux et la direction de la production appartiendraient à la collectivité, car la collectivité est peu prévoyante et peu disposée à ajourner des jouissances présentes en vue d’un plus grand avantage futur.
Des auteurs ont fait remarquer qu’il y avait dans le fait de l’épargne un principe de contradiction interne, en ce sens que l’épargne porte en soi les causes de sa propre limitation. L’épargnant restreint sa consommation afin de transformer une partie de son revenu en capital. Or, il ne peut trouver de placement pour ses
LE REVENU DU CAPITAL
ISO
capitaux neufs, en tant qu’ils servent à former des biens de production, que dans la mesure où trouvent preneur les biens de consommation. La raison d’être des biens de production, c’est la production des biens de consommation, et si le débouché de ceux-ci se restreint par suite de l’excessive parcimonie du consommateur, l’épargne à son tour perd ses débouchés. 11 y a donc dans le fait de l’épargne le germe d’une sorte de contradiction économique.
La remarque est exacte, mais, dans les conditions actuelles du monde, elle a peu de portée pratique. Dans un monde parvenu à l’état stationnaire, on pourrait peut-être songer au péril d’une hyper-épargne; nous n’en sommes pas là. Depuis le début du xx® siècle, le monde était entré dans une période de grande demande de capitaux neufs et d’ernplois fructueux de l’épargne; les destructions de la guerre font que, de longtemps, c’est l’insuffisance de l’épargne qui sera à craindre plutôt que son excès L’insuffisance
de l’épargne, dans l’après-guerre, est à craindre pour diverses raisons. Outre le trouble général des affaires causé dans une grande partie du monde par la guerre, il y a le poids excessif des charges fiscales; le plus inquiétant est l’atteinte portée à l’esprit même d’épargne par l’insécurité nouvelle des conditions économiques et l’instabilité monétaire.
§2. — ^ La demande du capital; les trois catégories de demandes. Relation entre la demande du capital et le taux de l’intérêt.
En face du capital cherchant un placement, il y a les emplois possibles du capital. Le capitaliste peut employer ses fonds en acquisition de biens déjà existants, terres, maisons, valeurs mobilières, usines, etc., nous dirons en acquisition de capitaux anciens, pour employer l’expression la plus comjiréhensive. Mais dans ce cas l’acquisition même qui élimine du marché son capital neuf le transfère au vendeur; le vendeur de la terre, de la maison, de la valeur mobilière, etc., a désormais en mains un capital liquide et va en chercher l’emploi. 11 ne faut donc pas comjiter, comme débou-
(2 bis) i>i importante eue .<«oit la fonction économique ilo l’épargne, on no peut cependant pa.s considérer l’esprit d’épargne comme un bien sans mélange; c c.st une vertu que l’intérét économique conseille de ne point pratiquer i' l’excès. En tant* que l’épiu-gne devient parcimonie, comprime à l’excès les besoins et nuit au complet développement des facultés individuelles, elle est plus dommageable qu’utile. L’homme est une force productive, et il est de l’intérét social que cette force soit en aussi bon état que possible.
ché offert aux capitaux neuf? en quête de placement la masse des emplois antérieurs, puisque le ca])ital ne peut y accéder qu’à la condition d’en chasser un capital placé qui cesse de l’être et qui se substitue sur le marché à son remplaçant. De même qu’il ne faut compter comme offre de capital que l’offre du capital neuf formé par l’éitargne, de même il ne faut compter comme demande de cajiital (}ue la somme de ce qu’on peut appeler les emplois neufs, les emplois qui viennent accroître la somme des emplois déjà existants.
Quels sont donc ces emplois neufs P Les demandes nouvelles de capitaux qui, à tout moment, viennent sur le marché sortent de trois sources :
«) 11 V a les demandes de crédit à la consommation. C’est
riiomme momentanément dans la gêne qui anticipe par un emprunt sur ses ressources futures, ou tout simplement le pauvre diable qui cherche à emprunter parce qu’il faut vivre. C’est le fils de famille qui consomme par avance des héritages espérés. Cela ne forme pins dans le grand courant des demandes de capitaux qu’un mince filet.
h) 11 Y a les demandes de crédit à la production, les demandes de capitaux destinés à fonder, soutenir, agrandir les exploitations économiques de toute espèce. Une grande part de ces demandes va aux bourses de valeurs, sous la forme d’émission d’obligations et d’actions : une société industrielle qui émet, des 'Unes ou des autres crée une demande de caiiital neuf pour la production.
c) 11 y a enfin les emprunts faits par les Etats, les provinces, départements, communes. On ne peut les ranger ni dans le crédit à la consommation, ni dans le crédit à la production; tantôt ils se rapprochent plus de l’un et tantôt i)lus de l’autre. Le fait que l’Etat, quand il emprunte, poursuit des fins d’intérêt collectif, suffit à mettre à part des autres cette demande de capitaux. Les emprunts d’Etat ont pris une très grande importance; crédit à la production et emprunts d’Etat forment la quasi-totalité des demandes de capitaux neufs, les demandes de crédit à la consommation pouvant être tenues pour négligeables.
Le principal marché des capitaux est celui des valeurs mobilières, où se font les émissions de fonds publics, d’obligations et d’actions. Pour tout ce qui ne prend pas la forme de valeurs mobilières, le marché des capitaux n’est pas aussi fortement constitué; il est constitué par les diverses catégories de banques et, pour les prêts fonciers, par certains officiers ministériels tels que les notaires.
LE REVENU DL' CAPITAL 191
Le crédit à la production et les emprunts d’Etat sont donc les deux grandes sources de demande de capitaux neufs, et la somme de ces demandes subit l’iiifluence de tout ce qui jieut agir sur le crédit privé ou le crédit public. Par exemple, une guerre détermine un grand apiiel de capitaux, et d’autant plus, bien entendu, qu’elle met aux prises plus de nations et dure plus longtemps ; ajipel de capitaux par les Etats en guerre, pour leur permettre de la soutenir et, une fois terminée, d’en effacer les conséquences; appel de capitaux ])ar les industries pour réparer les dommages qu’elles ]>euvent avoir subis. D’autre part, tout ce qui détermine un essor de l’activité économique, découverte de procédés techniques comme l’iititisation de la vapeur, de l’électricité, de l’énergie hydraulique, mise en valeur de pays neufs, exploitation de nouveaux gisements miniers, a sa répercussion sur la demande des capitaux.
Les variations mêmes du taux de l’intérêt agissent sur la demande. En ce qui concerne les emprunts d’Etat, il ne semble pas que rinlbience des variations de l’intérêt puisse être très forte. 11 est vrai que les Etats sont idus disposés à contracter des emprunts quand le taux de l’intérêt est bas, puisque cela charge moins leurs finances. Pour élaborer et exécuter, par exemjile, un programme étendu de travaux publics, un Etat choisira de préférence une période d’argent à bon marché. Mais, d’autre part, les faits de la vie nationale qui obligent l’Etat à emprunter l’y obligent quelles que soient les circonstances et la situation du marché de l’argent : !a guerre notamment ne i)ormet pas à l’Etat de choisir son heure. En outre, les ressources de l’Etat ont bien plus d’élasticité que celles d’une entreprise; la jiart que l’Etat prélève des revenus jirivés, par l’impôt, diminue ou grandit selon les nécessités du momeni; la cherté d’un emprunt n’est que bien rarement pour un Etat une objection dirimante.
L’influence du taux de l’iulérêt est bien jdus forte sur les demandes de capitaux faites par lés entreprises. Pour une entreprise, l’intérêt à jtayer est un élément de son coût de production. Des ex]>loilalions qui n’étaient pas profitables à un taux d’intérêt de 7 à 8 p. 100 le deviennent si le taux s’abaisse à 6 p. 100, et s’il s’abaisse à o p. 100 c’est encore des exjiloilations nouvelles qui vont surgir. On a souvent cité le jiassage où Turgot décrit cet effet des variations de l’intéièl : « ttn peut regarder le pri.x de l’intérêt comme une sorte de niveau au-dessous duquel tout travail, toute culture, toute industrie, tout commerce cessent. C’est comme une mer réiiandue sur une. vaste contrée : les sommets des montagnes s’élèvent au-dessus des eaux et forment de?
îles ferliles et ciillivées. Si celle mer vient à s’écouler, à mesure qu’elle tlesceiul, les terrains en pente, puis la plaine et les vallées paraissent et se couvrent de productions de toute espèce. Il suffit que l’eau monte ou descende d’un pied pour inonder O'U pour rendre à la culture des plages immenses (®). »
§ 1. — Comment est déterminé l’intérêt des capitaux neufs.
Examen de quelques formules.
V e CI Ite à ramasser dans une formule rigoureuse
la façon dont se détermine l’intérêt des capitaux neufs qu’il y en a a trouver les lois du salaire. Pour le capital comme pour le travail, et pour les mêmes raisons, le mécanisme de la formation des prix a beaucoup plus de jeu que lorsqu’il s’agit des autres biens. Le capital, sous la forme abstraite et générale de l’épargne à la recberobe d’un placement, se comporte à certains égards comme une marchandise, mais ce n’est pas une marchandise exactement pareille aux autres. La notion d’un coût de production de l’épargne n’a pas plus de consistance que celle d’un coût de production du travail et. de même que pour le travail, il est imjiossible d’établir une relation précise entre le prix qui en est donné sur le marché et l’offre qui en est apportée. Il manque doue deux des éléments qui, pour les marchandises, font de la détermination des prix une sorte de mécanisme de précision.
L’examen de quelques formules proposées pour expliquer la détermination de l’intérêt va nous faire saisir sur le vif les difficultés de cette matière.
1” Le fait que l’épargne en quête de placement se présente au inai'ché sous foi me de monnaie a conduit assez naturellement à croire que le taux de l’intérêt dépend de la quantité de monnaie en circulation; il baisserait quand le stock monétaire s’accroît et s’élèverait quand le stock décroît. Le langage usité sur les marchés financiers est fait pour confirmer cette croyance; on y parle d’argent abondant et à bon marché, d’argent rare et cher; le taux de l’escompte et des reports est bas quand l’argent est abondant et il est élevé dans le cas contraire. En réalité, l’idée que le taux
(3) Turgot, Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, § 89.
LE REVENU DU CAPITAL
de l’intérêt dépend de la quantité de la monnaie est inexacte et il faut l’éliminer.
Tout d’abord, en fait, il n’v a aucune relation saisissable entre les stocks monétaires des divers pays et les taux d’intérêt qui y sont pratiqués. Les pays où il y a les stocks monétaires les jilus amples ne sont pas nécessairement ceux où l’intérêt est le plus bas. 11 n’y a pas non plus de relation entre la production de l’or dans le monde et son accumulation d’une part, les variations du taux de l’intérêt d’autre part. Dans les périodes de grande production de l’or et d’accroissement des stocks de ce métal, il devrait y avoir une baisse de l’intérêt, si la théorie qui relie le taux de l’intérêt à la quantité de la monnaie était exacte. Or c'est le contraire qui se produit; dans les périodes d’accroissement rajiide des stocks d’or, en même temps qu’une hausse des prix, il y a une hausse de l’intérêt.
L’est être dupe d'une illusion que de croire à une relation de cause à effet entre la quantité de la monnaie et le taux de l'intérêt. La monnaie n’est qu’un moyen d’échange et une représentation de la richesse. Qu’elle soit plus ou moins abondante, cela ne ]H*ut modifier ni le volume de l’épargne, ni le volume des emplois offerts au capital neuf, mais seulement l’expression monétaire de ces deux grandeurs, et, comme l’expression monétaire change également pour les deux, le taux de l’intérêt n’en est pas modifié. Quand on jmrle, sur les marchés financiers, d’argent ahondanl ou d’argent rare, il ne faut pas entendre par là la inonnai(>' métallique ou fiduciaire ou les dépôts en banque sur lesquels des chèques peuvent être tirés, mais la portion du capital qui est à la recherche d’emplois à court terme.
Est-ce à dire qu’il ne puisse jamais y avoir d’influence exercée sur le taux de l’intérêt par le volume de la monnaie métallique ou fiduciaire.* En certains cas, cette influence est concevahle. Supposons, par exemple, qu’au cours ou à la suite d’un grand ébranlement national, tel qu’une guerre, se jiroduise une thésaurisation abondante des moyens de paiement; le calme et la confiance revenus, si les moyens de paiement thésaurisés sont jetés brusquement sur le marché à la recherche des placements, il pourra y avoir là une cause de baisse de l’intérêt; c’est une épargne longtemps retenue et accumulée qui se met tout à coup en quête d’cnqdois. Dans d’autres cas encore, on peut démêler une influence de la monnaie sur l’intérêt. Mais ce sont là des phénomènes secondaires. Le principe essentiel est que les. variations du volume de la monnaie, agissant à la fois et également sur les deux gran- T. — Écon pot. — If. i;j
int
fleurs dont l’intérêt exprime le rapjiort, n’agissent pas sur le taux de l’intérêt.
2“ La notion de productivité du capital a paru offrir une formule commode de la détermination de l’intérêt. Il v a certainement des remarques utiles à tirer, en ce qui concerne l’intérêt, de la productivité espérée ou réalisée du capital. Le prix que le demandeur du capital est disposé à payer, quand il s’agit de crédit à la production, dépend évidemment de la productivité espérée du capital dans l’entreprise, et le capital est très inégalement productif selon les époques et selon l’état de la technique. Dans un pays neuf, les premières applications du caj)ital fournissent un très grand surcroît de richesses, par exemple le premier réseau de voies ferrées; le taux de l’intérêt est alors très élevé. Il est plus bas quand l’abondance du capital conduit à l’apiiliquer à des emplois moins ]»roductifs; d’ailleurs, tout progrès important réalisé dans l’ordre de la technique, ouvrant au capital nouveau des emplois nouveaux, en accroît la productivité et relève l’intérêt. Mais ces observations, pour exactes qu’elles soient, ne fournissent pas une loi de l’intérêt. La productivité dont il est ici question, ce n’est ]ias tant la productivité propre du capital que la productivité de l’activité économique considérée dans son ensemble. La part absolue du capital, comme celle du travail, varie avec cette profluctivité globale; on se reportera, sur ce point, aux remarques qui ont été présentées à l’occasion de la théorie des salaires.
On a cherché à donner plus de précision à la théorie de la productivité en la coulant dans le même moule que nous avons eu déjà l’occasion d’étudier à l’occasion de la productivité du travail. C’est la théorie de la productivité marginale, applicable au capital comme au travail (cf. supra, même liv., chap. ii); mais elle est aussi décevante dans un cas que dans l’autre.
Il" Une autre idée a été proposée comme principe d’explication, et du fait même de l’intérêt, et des variations du taux de l’intérêt. Les biens futurs ont moins de valeur pour les hommes que les Inens présents; il y a ce qu’on a appelé une dépréciation du futur, fî’est pour cela, a-t-on dit, qu’il y a un intérêt du capital, et c’est le degré de dépréciation du futur qui détermine le taux de l’intérêt.
Considérons. d’abord l’emprunteur qui fait un emprunt, non pas en vue de la production, mais-en vue de la consommation. Pourquoi, recevant à l’heure actuelle une somme de 1.000 qu’il va
LE REVENU DU CAPITAL 19o
employer à se nourrir, ou à se vêtir, ou à se loger, consent-il à rendre dans un an l.OoO.® C’est que les biens qui servent à le nourrir, à le vêtir, à le loger, ont pour lui, dans le moment présent où il les consomme, plus de valeur qu’ils n’en ont considérés à l’échéance d’une année. Quand on a faim, ce n’est pas la même chose de dîner tout de suite ou d’avoir l’espérance de dîner dans un an.
(.onsidérons maintenant l’entrepreneur. La concurrence entre les entrepreneurs tend à abaisser le prix de vente des produits jusqu’au point où, en plus des dépenses faites pour la production, il jiaie tout juste la rémunération de l’activité propre de l’entrepreneur et l’intérêt du capital engagé. Pourquoi le prix de vente ne descend-il j)as normalement plus bas, jusqu’au point où il ne couvrirait plus l’intérêt du capital.^ La production reste techniquement possible tant que le produit permet de reconstituer le capital consomme dans les operations de production. Pourquoi, outre l’amortissement, ce surplus qui est l’intérêt .3 Ici encore apparaît la dépréciation des biens futurs. L’entreprise consomme des biens présents et fournit, mais après un délai, d’autres biens. Si elle consommait aujourd’hui 100 et ne rendait dans six mois que 100, il n’y aurait pas véritablement équivalence; il n’y a équivalence que si, dans six mois, l’entreprise rend 100 -rn.
La terre peut donner indéfiniment des récoltes. Si les biens futurs valaient autant que les biens présents, la valeur actuelle de la terre en capital serait égale à la valeur de toutes les récoltes qu elle ju'oduira dans 1 avenir. II n’y aurait pas de revenu foncier, puisque le jiropriétaire aurait précisément déboursé, comme j)rix d acquisition, la valeur de toutes les rentrées futures.
Enfin voici l’épargnant. S’il n’.y avait pas de différence entre les besoins actue.ls et les besoins futurs, entre le revenu actuel et le re\ enu futur, il n j aurait plus dans l’épargne, pour personne, aucune idée de sacrifice. Dans la mesure où l’intérêt a pour fonction de jirovoquer la formation de l’épargne nécessaire à la production, il perdrait sa raison d’être. 11 ne subsisterait plus de
l’intérêt que le prix du risque couru par le capital dans ses divers enijilois (Q.
(4) La notion de Ja dépréciation du futur comme base économique de fintérét a donné lieu à diverses théories d’une extrême ingéniosité. On consultera notamment : Bohm-Bawerk, Kapital und Kapitalzins, 2 volumes, Innsbruck, 1884-1889, dont le premier a été traduit en français sous lé titre Histoire cntique des théories de l’intérêt du capital; Landry, L'intérêt du capital (Paris, 1904); Irving Fisher, The rate of interest (New-York, 1907).
L’idée que les biens futurs ont moins de valeur que les biens présents est, en gros tout au moins, une idée vraie, et cette dépréciation du futur influe certainement beaucoup sur la conduite économique des hommes. Mais il paraît bien impossible de tirer de là toute la théorie de l’intérêt du capital. Même dans un monde où la dépréciation du futur n’existerait pas, il n’est pas sûr qu’il n’y aurait pas un intérêt du capital, ün nous dit que l’homme qui prête lUO à un autre homme et stipule le remboursement dans un an, non pas de 100, mais de lOo, ne stipule que l’équivalent de 100, car lOo payables dans un an ne valent pas plus que 100 payés aujourd’hui. Cela est peut-être vrai, mais alors même que 100 payables dans un an vaudraient aujourd’hui autant que 100 payés aujourd’hui, le prêteur stipulera lOo si les circonstances économiques lui permettent d’imposer cela à l’emprunteur, et l’emprunteur acceptera de rembourser lOo au lieu de 100 s’il lui est plus avantageux d’accepter cela que de se passer du prêt dont il a besoin. D’autre- part, à supposer que l’idée de la dépréciation du futur vaille coinine explication générale du fait économique de l’intérêt, elle ne peut pas rendre compte des différences et des variations dans le taux de l’intérêt. Dire que le taux d’intérêt dépend du degré de dépréciation du futur (®), ce n’est que déplacer la difficulté, car il faut expliquer de quoi dépend le degré de dépréciation du futur. 11 faut donc toujours en revenir à dresser le tableau des circonstances éconoimiques propres à déterminer à tout moment et dans chaque emploi du capital le taux de l’intérêt.
§ 2. — L’ensemble des faits qui agissent sur le taux de l’intérêt.
La détermination du taïux de l’intérêt des capitaux neufs ne tient ])as dans une formule. Il faut exposer, dans un tableau d’ensemble, les faits multiples qui agissent sur le taux de l’intérêt. La demande de capitaux neufs est formée de deux principaux affluents : la demande de capitaux ])ar les entreprises et la demande de capitaux par les Etats et autres collectivités publiques. Tous les faits, de quelque ordre que ce soit, économique ou politique, qui agissent sur ces doux sortes de demandes agissent par répercussion sur le taux de l’intérêt. Une demande accrue de cajjital établit entre les demandeurs une concurrence et des suren-
(;i) Le professeur Fisclier emploie l’expression de taux d’impatience : r>ïe théorie de l’intérêt fondée sur l’impatience (Scientia, vol. IX, 5® année).
LE REVENU DU CAPITAL ^
chères qui élèvent le taux de l’intérêt, puisque le capital, toutes autres chose égales, ira aux emplois dans lesquels l’intérêt offert sera le plus élevé, et que la hausse est le seul moyen d’assurer l’équilibre entre les offres e,t les demandes de capital s’il y a plus de demandes que d’offres. Une demande diminuée de capital produit l’effet contraire. Par l’intermédiaire de la demande des capitaux, c’est toute la diversité des circonstances du moment qui agit sur le taux de l’intérêt.
Les entreprises qui viennent sur le marché demander des capitaux neufs sont en situation d’en offrir un intérêt plus ou moins élevé. Cela dépend de plusieurs éléments.
C’est la somme que les entreprises, dans n’importe quelle branche de la production, reçoivent de l’ensemble des acheteurs de leurs produits ou de leurs services qui forme le fonds oh s’alimentent à la fois le salaire, l’intérêt et le profit, et plus cette somme est grande, plus il y a à partager entre ce,s trois parties prenantes. La productivité et la prospérité des entreprises sont donc des facteurs du taux de l’intérêt, comme de celui des salaires et des profits. Mais, comme il y a trois parties prenantes, elles se trouvent, pour le partage du produit, en concurrence entre elles, et les conditions de cette concurrence influent sur le taux de l’intérêt. La condition du capitaliste, dans le débat où ces concurrences s’affrontent, est bonne par certains côtés, moins bonne par d’autres.
Le capitaliste est en général moins pressé de céder l’usage de son capital que le salarié de vendre son travail; il peut plus aisément attendre, voir venir, profiter des circonstances. En outre, tandis que le travail est une marchandise peu mobile, qui ne se déplace que lentement et partiellement à la recherche de salaires plus hauts, le capital est nomade; sans quitter son pays ni même son bureau, le capitaliste peut envoyer son capital aux quatre coins du monde, partout où il y a de gros intérêts ou dividendes à gagner; il est bien moins que le travailleur sous l’emprise du milieu économique local. Cet avantage de la mobilité, le capital l’a aussi par rapport à l’entrepreneur, en tant que celuici apporte son activité personnelle.
Par contre, le capitaliste n’est pas un professionnel, tandis que le salarié et l’entrepreneur sont des professionnels. Le débat entre le salarié et l’entrepreneur est un débat entre professionnels, tandis que le débat entre l’entrepreneur et le capitaliste est, la plul>art du temps, un débat où l’une des parties a la compétence
’ii
LA
et l’activilc d’esprit d’un professionnel, tandis que l’autre n’a pas ees qualités. Le rôle du capitaliste est souvent passif; il n’a pas l’initiative des propositions; il accepte ou rejette le placement offert; c’est une cause d’infériorité et de moindre avantage. 11 y a de plus à considérer que les capitalistes, parce qu’ils ne sont pas des professionnels, sont dans l’impossibilité pratique de se concerter sur les conditions à accepter ou à imposer; la concurrence qu’ils se font est au maximum, tandis que ])ar l’organisation professionnelle les salariés se trouvent placés dans des conditions qui atténuent la concurrence entre eux, parfois même la suppriment, et cela est vrai aussi, bien que dans une mesure plus faible, des entrepreneurs.
Dans cette lutte pour le. partage du fonds commun, celui des copartageants qui a l’avantage de la rareté est celui qui obtient le plus. L’entrepreneur, le salarié et le capitaliste ont besoin l’un de l’autre, mais le besoin que chacun a des deux autres est fonction de leur rareté et celui dont on a le plus besoin est en situation d’obtenir le plus. Jusqu’à présent, ça a été généralement l’entrepreneur qui était le plus rare et qui faisait la loi aux autres. Les périodes comme celles où nous sommes, dans lesquelles la nécessité de réparer d’immenses ruines crée une e&})èce de fringale de capitaux, sont d(‘s périodes de revanche ]>our les capitalistes, et le taux de l’intérêt y est extrêmement haut.
L Etat emprunteur n’est pas, comme les entrepreneurs, limité dans l’offre qu’il peut faire d’un intérêt au capital par la productivité de l’entreprise, mais il l’est par ce qu’il peut tirer du
contribuable, juiisque c est l’impôt qui s»îrt à payer les arrérages lies rentiers, et iilus iirécisément encore il l’est par la portion des recettes publiques qu’il est possible d’affecter au paiement dt* ces arrérages. Il sendde qu’il n’y ait pas de commune mesure
entre ces deux limitations, celle qui s’aj)plique à l’entrepreneur et celle qui s’applique à l’Etat. Mais comme l’entrepreneur et l’Etat se font concurrence sur le marché des capitaux, ce qui agit sur l’un agit sur l’autre, et chacun, quand il demande des cajiilaux, est bien obligé de tenir conqde de l'intérêt que l’autre est en situation d’offrir.
Du coté de l’offre des capitaux, il y aussi des éléments de détermination de 1 intérêt. La rareté, comme on l’a dit plus liant, est l’arme la plus efficace dans le débat entre l’entrepreneur, le salarié et le capitaliste, et cette rareté, pour 1e capital.
LE REVEXU DU C.\I’IT.\L
dépend de l’offre comme de la demande, puisqu’elle dépend du rapport cuitre ces deux termes.
Il est sans doute impossible de saisir, entre les variations de l’intérêt et celles de l’offre du capital neuf, les relations précises qui e.xistent, pour les marchandises, entre le prix et 1 offre <cf. supra, sect. ii, § 1). Cei>endant, il y a une certaine influence de l'intérèl sur l’offre du capital. De même qu’il y a pour le travail un salaire de subsistance à défaut de quoi il disparaîtrait, il y a pour le capital neuf un minimum d’intérêt, un intérêt de
subsistance; il se formerait encore du capital neuf, probablement, si ce minimum d’intérêt n’existait pas, mais il ne s’en formerait que bien peu eu égard au besoin qu’en a la société économique. Et de même qu’au-dessus du salaire minimum il y a un taux de salaire qui permet d’obtenir du travail un rendement plus efficace que le simple salaire de subsistance, un taux plus élevé d’intérêt est, dans une certaine mesure, un encouraf^nnent à la formation du capital neuf.
Pour voir comment se détermine le taux de l’intérêt, il ne faut pas considérer seulement le marché des capitaux 'neufs, car tous b‘s capitaux neufs ne vont pas au marché chercher un emploi, et toutes les demandes de capital ne sont pas portées sur le marché. Il y a des besoins de capitaux qui sont couverts par l’épargne propre de l’exploitation. L’exploitant agricole ou industriel qui place dans sa propre, production la totalité ou une partie de son éjiargne accroît les emplois ouverts aux capitaux neufs sans qu’il y ail de ce chef une demande nulle jiarl formulée; il réunit en sa personne l’offre et la demande et les compense l’une par l’autre. 11 y a ainsi chaque année une formation abondante de capitaux neufs qui sont employés dans le patrimoine même où ils se sont formés et qu’aucune statistique ne. peut saisir. Une fraction seulement de ces capitaux peut être approximativement connue ; c’est celle qui se forme dans les socdétés jiar actions; sous des dénominations variées, résenes, provisions pour travaux, etc., les mieux conduites de ces sociétés affectent une fraction, parfois considérable., de leurs bénéfices à l’extension de l’entreprise, et la publication de leurs bilans permet de prendre une notion approchée de l’imiiortance de ces sommes. Mais lien de pareil ne peut être fait pour les sommes affectées, dans les autres exploitations, aux améliorations agricoles et industrielles, et iiui sont certainement très importantes.
hA RÉPARTITION DES BIENS
Il y a une relation certaine entre le taux de l’intérêt sur le luarché des capitaux et la rémunération, sous forme de profit, qu’obtiennent les capitaux engagés ]iar l’exploitant dans sa propre exploitation. Dans les deux cas, ce sont les mêmes influences générales qui s’exercent, et on peut se représenter ces deux sortes de rémunération du capital comme des lignes sensiblement parallèles. Le même capital, selon l’opportunité et selon l’avantage que le capitaliste y trouvera, pourra tantôt être envoyé sur le marché des capitaux à la recherche d’un emploi, tantôt rester dans l’exploitation propre de l’épargnant. Il y a un emploi du capital qui forme comme un pont entre les deux catégories d’emplois : l’emploi du capital en actions de sociétés. L’action n est pas du capital prêté et le dividende de l’actionnaire n’est pas un intérêt. Cependant, comme la société est quelque chose de distinct de la personne de l’actionnaire et que celui-ci ne gère pas les affaires sociales, le placement en actions ressemble beaucoup plus au placement dans la production d’autrui qu’au placement dans la production propre de l’épargnant. Il y a un marché des capitaux disposés à s’employer de cette façon, et des communications très étendues entre ce marché et celui des capitaux prêtés. C’est donc une vue trop étroite des choses que de chercher seulement sur te marché des capitaux prêtés les faits qui déterminent le taux de l’intérêt.
LES DIFFÉRENCES DANS LE TAUX DE l’iNTÉRÊT SELON LES PLACE.MENTS