RENTE POSITIVE ET RENTE NÉGATIVE
Quelle que soit la forme ejue revête le capital, biens fonciers, biens mobiliers, monnaie, entreprises ou parts d’entreprises, créances, etc., si on l’envisage dans une période de temps assez
loDfuie, on voit qu’il subit la réperrussion (k' tout ce qui se passe dans le milieu économique. 11 la subit dans sa faculté de donner un revenu et, en tant que composé de biens pouvant s’échanger contre d’autres biens, il la subit dans sa valeur vénale. A certaines époques, la valeur vénale et le revenu des terres en France ont baissé, à d’autres époques ils ont monté. Dans une ville en croissance, le prix des terrains et des maisons s’élève ainsi que le taux des loyers; dans une ville qui se déplace, c’est le contraire. 11 y a des catégories d’entreprises qui, à un certain moment, à la suite par exeiu{)le de la découverte de nouveaux procédés tecbniques ou d’un changement dans les goûts du public, sont emportées dans une vague de prospérité, tandis que d’autres
catégories d’entreprises, au môme moment, subissent une crise. Le milieu économique favorise les uns et nuit à d’autres. De cette influence du milieu, en tant qu’elle est indépendante de la volonté et de l’action des hommes considérés individuellement sortent les phénomènes appelés phénomènes de rente. 11 y a rente positive quand le milieu économique apporte des chances heureuses, rente négative quand il apporte des chances contraires.
Les chances heureuses ont été mises en lumière, pour la propriété foncière, dans une théorie formulée par Ricardo au début du xix'' siè<‘le ; la théorie de la rente du sol (*^). Ricardo se place dans l’hypothèse d’un pays neuf où les hommes viennent de s’éta- Idir. Au début, dit-il, il suffit de cultiver une petite étendue du sol pour nourrir la population, et comme il y a de la terre fertile en quantité surabondante, cette terre est sans valeur; les produits de la terre, le blé par exemple, ne valent que le prix (pii suffit à rémunérer le travail et le capital mobilier appliqués à la culture. Fuis la population s’accroît, et pour la nourrir il faut, après que les midlleures terres ont toutes été mises en culture, avoir n^cours aux terres de qualité inférieure. C’est alors qu’ap- I>araît la rente. Sur ces terres moins bonnes que les premières, le travail est moins productif, soit qu’oii ne puisse y obtenir une
(Ki) Ricanlo, Principes de l’économie politique et de l’impôt (1817). Pour Ricarilo, la théorie de la rente dérogeait à la théorie générale de la valeur : la valeur des choses ayant pour fondement le travail et la partie du revenu foncier correspondant îi la rente n’ayant pas sa source dans le travail, il fallait en faire l’ohjet d’une théorie spéciale. A mesure que la tluViric qui fonde la valeur sur l’utilité s’es't substituée à celle qui la tonde sur le travail, la théorie de la rente n’a plus été qu’un cas particulier de la théorie généraje.
LE REVENU DU CAPITAL
récolte égale qu’au moyen d’une plus grande dépense de travail et de cajtilal, soit que pour une dépense égale la récolte soit moindre. Les terres de la première catégorie donneront donc un revenu plus grand, et la différence entre leur revenu et celui qu il est possible d’obtenir sur les terres de la seconde catégorie forme la rente. Si la population continue à croître et qu'il soit nécessaire de mettre en culture une troisième catégorie de terres, j)ar hypothèse moins bonnes que les précédentes, puis d’autres encore, de moins en moins fertiles, les rentes anciennes croîtront et de nouvelles rentes ap})araîtront.
Ce qu’il y a d’essentiel dans cette théorie, abstraction faite de riivpothèse originelle et de la forme de l’exjKisition, c est 1 idée d’un revenu croissant à raison des changements qui surviennent dans le milieu économique. Les propriétaires de terres bénéficieront du fait que la demande des produits agricoles va en augmentant et qu’il n’est jiossible de produire le su])plément requis qu à un pri.x de revient accru. Ricardo et ses contemporains avaient considéré le jihénomène de la rente comme propre à la terre, mais c’est un phénomène que les diverses catégories de capitaux et de revenus peuvent présenter et qui n’est que l’application des lois générales de la formation des prix. Toutes les fois que 1 offre d’un bien queleompie ne peut pas augmenter aussi vile que la demande, ou que l’oflre supplémentaire ne peut être apportée sur le marché qu’à un ju’ix de revient croissant, le prix de vente s’élève et il y a un surprofit, soit pour tous les producteurs, soit pour ceu.x qui ont le prix de revient le moins élevé.
Ce n’est pas seulement la terre cultivable qui peut donner une rente; quelle que soit raffeclation du sol, terrains a bâtir ou bâtis, terrains enqiloyés à l’usage industriel ou commercial, la rente apparaît dès que la demande surpasse l’offre. Le prodigieux développement des agglomérations urbaines au .vix*^ siècle a fait, des terrains dans les villes ou autour des villes, des exemples saisissants de rente : la rente ici se manifeste soit par l’accroissement des revenus du sol, soit par le seul accroissement de sa valeur vénale s’il ne donne aucun revenu, ce qui est le cas des terrains nus non encore construits. Etant une quantité strictement limitée par l’emplacement même des villes, le sol urbain reçoit de l’afflux de la population un surcroît de valeur qui se déverse en renies sur les propriétaires fonciers.
Voici quelques exemples de rentes du sol urbain ; à Chicago, un terrain d’une étendue d’un quart d’acre (1 acre égale 40 ares), acheté en 1830 iKuir 20 dollars, en valait ^23.000 en 1830 et
1.250.000 en 1894; à Paris, un terrain appartenant à l’Hôtel- Dieu valait G francs le mètre carré en 1775 et 1.000 francs au début du XX® siècle; le terrain de Hyde-Park, à Londres, acheté en 1G52 pour une somme équivalente à 425.000 francs-or, était estimé à }>lus de 200.000.(X)0 de francs-or à la fin du xix® siècle (**).
Les entrepreneurs de commerce ou d’industrie, même non-propriétaires du sol affecté à l’entreprise, pourvu qu’ils en aient en vertu de contrats la disposition pour un temps assez long, bénéficient de la rente foncière; elle prend pour eux la forme d’une hausse de leurs profits. Le commerçant au détail qui a la chance de se trouver établi dans un quartier où se porte un large courant de circulation urbaine, voit croître le chiffre de ses affaires : il détient un emplacement que les circonstances favorisent et qui lui assure une sorte de monopole. De même en est-il de l’industriel que la construction d’un canal, d’une voie ferrée, d’un port, rapproche des marchés d’achat de ses matières premières ou des marchés de vente de ses produits : rente d’emplacement.
Comme le sol cultivable ou affecté soit à l’usage de l’habitation, soit à l’usage de l’industrie ou du commerce, le sous-sol, en tant qu’il se prête à l’exploitation par les hommes, donne des occasions de rente. Les produits du sous-sol, houille, minerais métalliques, pétrole, en même temps que le développement économique en fait l’cbjet d’une demande croissante, ne peuvent pas être accrus à volonté par le travail de l’homme. Le déséquilibre de la demande et de l’offre, ici encore, est une source de rentes qui sont perçues, soit comme revenus fonciers par les propriétaires du sous-sol, soit comme profits par les entrejjrises minières.
Les biens mêmes que le travail de riiomme, à la différence du sol, peut créer donnent lieu à des phénomènes analogues à la rente. Le capital d’entreprise, sous forme d’installations industrielles et d’outillage, en fournit de très nombreux exemples. Sans doute ce capital peut être accru pour faire face à l’accroissement de la demande, mais l’accroissement n’est pas instantané, l.a technique moderne requiert des installations compliquées et ? coi'iteuses qui ne peuvent être pirêtes à fonctionner que dans un
I assez long délai, et en attendant qu’etles le soient les choses se
I passent comme si le capital ne pouvait pas être accru. Les rentes
I (li) On trouvera ce? exemples et quelques autres dans le livre de Gide et
» Rist, Histoire des doctrines économiques, o® édition, l'.126, et dans eelui dd
I Laiulry, Manuel d’économique, I90S.
LE REVENU DU CAPITAL
qui se forment alors par suite de l’adaptation incomplète de l’offre à la demande profitent à la catégorie entière d’entreprises où ce défaut d’adaptation se produit. Par exenaple, une demande grandement et rapidement croissante de fonte et d’acier hausse le prix de ces produits et donne un bénéfice extra aux entreprises métallurgiques, tant que de nouvelles entreprises attirées par la hausse des prix ne se seront pas fondées ou que les entreprises existantes n’auront pas accru leurs installations.
Des accroissements de revenus dus au milieu, aux circonstances, on n’en trouve pas seulement dans l’ordre des revenus de capital et des profits d’entreprises, mais aussi dans l’ordre des revenus de travail. Les circonstances économiques font qu’à un certain moment la demande d’un genre déterminé de travail est en forte hausse; les ouvriers capables de fournir à ce momentlà ce genre de travail auront des salaires accrus. Après le tremblement de terre qui, au xi.x® siècle, détruisit en partie la ville de San- Francisco, il \ eut une telle demande de travail dans les industries du bâtiment que les salaires des maçons, charpentiers, etc., atteignirent pendant un temps des hauteurs jusque-là inconnues; on cite des salaires de 40-50 francs par jour, chose extraordinaire pour le temps; ce sont là des phénomènes tout à fait comparables à la rente du sol. Les salaires extrêmement élevés payés au cours de la dernière guerre dans les usines d’armement, de munitions, etc., sont aussi des cas de rente.
Tous les cas de rentes que nous avons exposés jusqu’ici sont des cas de rentes positives. Qu’est-ce donc que la rente positive.^ Elle est la partie du revenu en sus du revenu marginal. Le revenu marginal est celui qui est nécessaire et suffisant pour attirer le capital ou, dans les cas de rentes de travail, l’activité humaine vers tel ou tel emploi. Un emploi du capital ou du travail qui ne donnerait pas le revenu marginal serait plus ou moins rapidement délaissé. Dans l’emploi du capital ou du travail qui donne plus que le revenu marginal, l’afflux des capitaux neufs et des activités humaines attirés par ce surplus devrait être tel que, par suite de la concurrence, celui-ci disparaîtrait. S’il ne disparaît pas ou ne disparaît que lentement, s’il y a, par conséquent, une rente positive durable ou temporaire, c’est que l’afflux des capitaux ou des activités humaines ne peut pas se faire librement, c’est-à-dire qu’il y a un certain élément de monopole au profit des occupants actuels. Le fondement de la rente positive, c’est le monopole : monopole de droit on de fait, absolu ou partiel, durable ou éphémère.
JJP
La théorie ricardienne de la rente du sol ne fait apparaître que les chances heureuses; elle n’a pour objet que la rente positive. Cela s’explique par le fait que pour le propriétaire foncier la somme des chances heureuses l’emporte de beaucoup sur celle des chances défavorables. Le sol est une grandeur donnée que le travail de l’homme ne peut pas accroître. Si on envisage une longue période de temps, il apparaît clairement que tout le développement économique contribue à accroître le revenu des pro- ]>riétaires fonciers et la valeur vénale de la terre, parce que tout accroissement de la population et de la richesse accroît le besoin que nous avons du sol, soit pour l’utilisation agricole, soit pour les divers usages à quoi il est propre. La civilisation travaille jiour le propriétaire foncier (’*).
Cependant, si au lieu de se lilacer au point de vue de la société dont le développement engendre la rente du sol, on se place au point de vue des propriétaires successifs du sol, la rente change d’aspect. L’homme qui acquiert une terre, bâtie ou non bâtie, la j)aie à un prix calculé sur la base du revenu qu’elle donne ou peut donner à ce moment. Quelle que soit l’importance de la rente comprise dans ce revenu, pour l’acquéreur elle cesse d’être une rente puisqu’il en a payé la valeur; elle fait partie de l’intérêt du cajiital jtlacé. Dans le revenu d’un terrain situé au centre de Paris, il y a une rente beaucoup plus élevée que dans quelques arpents de pâturages dans un pays de montagne. Mais qu’importe à l’acquéreur.^ Pour lui, la seule chose qui compte est le rapport entre son prix d’acquisition et son revenu. Il n’y a de rente, au regard du propriétaire actuel, que celle qui s’est formée depuis son acquisition. phénomène ainsi morcelé perd beaucoup de son ampleur et de sa (wntinuité.
Pour le ]uopriétaire individuel qui a acheté et qui un jour revendra, la rente du sol, au sens d’un accroissement de revenu formé automatiquement par le développement économique, n’est nullement un fait nécessaire. Le revenu de la terre, comme le revenu des entreprises, varie au gré des circonstances. Il y a des événements économiques qui le font grandir, et sans doute, à la longue, ceux-cT l’emportent de beaucoup; mais il y en a d’autres qui le diminuent, et dans l’intervalle entre deux acquisitions il
nt») Lo s'entinient de cette situation privilégiée de la propriété foncière cultivable ou bâtie a été le point de départ de diverses théories proposant soit la nationalisation du sol, soit l'attribution à l’Etat, au moyen de l’impôt ou autromcnt, la rente du 60l.
LE REVENU DU CAPITAL
I est fort possible que ce soit l’action de ceux-ci qui l’emporte.
D.ans bien des cas, le propriétaire foncier voit son revenu fondre ; entre ses mains et tomber au-dessous de ce que serait l’intérêt,
au taux du moment, de son capital d’acquisition. Dans la période de baisse des prix qui couvre lesî vingt dernières années du xix® siècle, beaucoup de propriétaires ruraux en Europe ont perdu le quart, le tiers, parfois la moitié de leur revenu, et ont clairement senti que la hausse de la rente du sol n’était pas une nécessité économique.
' L’accroissement du revenu et de la valeur vénale du capital par
le fait des circonstances et du milieu forme la rente positive. La rente est négative quand les circonstances et le milieu font baisser ce revenu et cette valeur vénale. La rente négative est l’expression économique des chances défavorables comme la rente positive est celle des chances heureuses.
Tandis que celle-ci est un surplus qui s’ajoute au revenu marginal, la rente négative est un déficit par rapport au revenu marginal. Le capital engagé dans un emploi cesse de donner un revenu égal à celui qui a été nécessaire et suffisant pour l’y attirer; mais, puisqu’il a été engagé dans cet emploi, il faut, ou que le capitaliste se contente de ce revenu diminué, ou qu’il vende son capital à un prix moindre que le prix d’achat et consolide ainsi la perte subie.
Si la rente du sol est plus souvent positive que négative, et si elle est nécessairement positive lorsqu’on envisage une longue période de temps, on ne junit pas en dire autant des autres formes de rentes. Les rentes positives qui se produisent dans l’ordre des revenus du travail sont tout à fait précaires; pour l’homme qui fournit un genre iléterminé de travail, rentes négatives et rentes positives se présentent avec des chances sensiblement égales. 11 arrive souvent qu’une catégorie de travail se trouve, par suite des circonstances, déchue du rang de salaire qu’elle occupait. Métiers qu’on ne fait p’ius, marchandises qui perdent la faveur du public, procédés techniques nou- ! veaux qui bouleversent les situations acquises, bien des risques
ï guettent le revenu du travail. Un des exemples les plus remar-
quables de rentes négatives, dans l’ordre des revenus du travail, est fourni par la situation faite depuis la fin de la guerre aux fonctionnaires français de rang moyen ou supérieur; leurs traitements, sur la base de l’or, sont réduits à peu près au tiers de ce qu’ils étaient en 1914.
Los phénomènes do rente dans les entreprises industrielles ont aussi des allures très capricieuses. Le revenu attendu et jusque-là constamment obtenu peut, d’un moment à l’autre, les circonstances économiques venant à changer, s’amoindrir et disparaître. De nouveau.x procédés tecliniques, l’emploi d’une autre matière première, et voilà une entreprise prospère qui périclite. C’est la rente négative. Le capitaliste qui achète des actions à la bourse achète le risque des rentes négatives en même temps que la chance des rentes positives.
11 y a une forme de capital ])oiir laquelle les mauvaises chances paraissent bien l’emporter, à la longue, sur les bonnes, de sorte que la rente y est, en principe, négative : c’est le capital sous forme de droit à une somme fî.xe, exjnirnée par un nombre déterminé d’unités monétaires.
La dépréciation de la monnaie est un i)hénomène à peu près continu, attesté par l’expérience, qui comporte sans doute des temps d’arrêt, parfois des retours eu arrière sous la forme de périodes au cours desquelles le pouvoir d’acquisition de l’unité monétaire augmente, mais dont la réalisation est certaine à la longue. Au jeu des forces économiques, le créancier de sommes fixes est à coup sûr le perdant, au lieu ijiie le propriétaire foncier est à coup sur le gagnant. Il y a des époques où, par suite de la déjtréciation rapide de la monnaie, la perte pour le créancier de sommes fixes prend l’aspect d’une catastrophe; nous sommes, depuis 1914, dans une de ces périodes. Les créanciers de l’Etat français anlérieuis à la guerre, les porteurs d’obligations industrielles émises avant la guerre, d’une façon générale les créanciers chirographaires et hypothécaires antérieurs à 1914, perdent, au cours actuel du franc, les cinq sixièmes de leur revenu et de leur capital. Voilà un bel exemple de rente négative O®).
Qu’il s’agisse de propriété immobilière ou mobilière, l’aspect théorique du phénomène est le même. Le détenteur d’un capital
(Ifi) La perte .«iibie par les eréanciers <le soinme-.s fixes est bien plus grande encore si l’on tient compte, pour les titres cotés en bourse, de la bais.se des cours. Le fi ji. 100 français i»erjiétuel valait, à la fin de 1913, environ 83 francs; en novembre 192G, il valait environ 50 francs, soit, avec 'a livre à l’iO francs, environ 8 francs-or. Le ]>orteur antérieur à la guerre a donc perdu plus des neuf dixièmes de son eai)ital de 1913. De même, le fiorteur d’une obligation 3 p. 100 des chemins de fer français a maintenant un titre qui vaut environ 240 francs-papier, soit 40 francs-or, contre environ 410 francs-or à la fin de 1913.
LE REVENU DU C.APIT.AL Zl9
immobilier ou mobilier ressent dans sa propriété, dans le revenu et la valeur vénale de sa propriété, la répercussion de tout ce qui affecte les prix, la répercussion par conséquent de toute la vie économique. Sur de longues périodes, il est certain qu’en ce qui concerne la propriété du sol les chances de hausse dépassent les risques de baisse, tandis que pour les capitaux qui consistent en une créance de sommes fixes les risques de baisse l’emportent. Mais les prévisions et les opérations des hommes ne s’étendent d’ordinaire que sur d’assez courtes périodes et, pour celles-ci, il est le plus souvent impossible de savoir à l’avance ce qui l’emportera, des bonnes chances ou des mauvaises,
La rente positive est la conséquence heureuse des changements qui surviennent dans le milieu économique : accroissement de la population, areroissement de la demande, lorsque l’offre du sol ou du produit ne peut pas être accrue ou ne peut pas l’être à la mesure de la demande, c’est la source des rentes du sol ou des rentes d’entreprise. Le bénéficiaire de la rente profite de faits qu’il n’a pas créés; il recueille le fruit d’un développement économique qui lui est extérieur et comme étranger; en ce sens, la rente est un accroissement de revenu qui n’est pas gagné par le mérite personnel du bénéficiaire : tmearned incrément, selon l’expression des auteurs anglais. Il semble que, par là, le gain dû à un phénomène de rente positive soit tout à fait distinct des autres sortes de gains. Il y a entre les hommes, capitalistes, propriétaires fonciers, 'industriels, entrepreneurs, salariés, des différences de gain et de succès qui ne sont pas dues aux circonstances extérieures, mais qui ne sont que le reflet de l’inégalité des aptitudes et de l’énergie. De deux propriétaires fonciers exploitant des terres semblables, l’un végète et l’autre prospère; de deux entrepreneurs dans la même branche d’industrie et placés dans des conditions sensiblement égales, l’un ira à la fortune et l’autre à la ruine. Dans les professions à honoraires ou à salaires, au-dessus de ceux qui y gagnent ce qu’on peut appeler le taux marginal d’honoraires ou de salaires, le taux à défaut de quoi la profession ne vaudrait plus la peine d’être exercée, il y a ceux qui gagnent plus, quelquesuns beaucoup plus. Ces différences dans le revenu des hommes, dues à la différence de leurs qualités naturelles ou acquises, paraissent d’une tout autre nature que la rente : ne sont-elles pas l’effet du mérite personnel des individus. ® En réalité, il n’y a pas une opposition si tranchée qu’on pourrait le croire entre la rente proprement dite, effet des circonstances extérieures, et les différences de revehus dues à la diversité et à l’inégalité des aptitudes. Une
1 habileté supérieure est un peu comme une terre plus fertile; il y a
. pénurie relative, en chaque profession, des capacités les plus hau-
les, comme il y a pénurie des meilleures terres, et c’est cette pénurie qui fait le revenu plus élevé. D'ailleurs, être mieux doué que '• les autres en facultés de comprendre et en facultés d’agir, n’est-ce
pas après tout une heureuse chance, comme d’être possesseur par héritage d’un terrain dont la prospérité urbaine augmente la valeur.^ Inversement, les rentes mêmes qui paraissent entièrement dues aux circonstances extérieures, les'hommes d’esprit actif s’efforcent de les prévoir, et au besoin de créer les circonstances propres à les faire naître. Le spéculateur sur terrains n’achète pas au hasard les terrains dont il espère une plus-value; il les achète dans les lieux où il calcule que la poussée urbaine se fera sentir; la rente à son égard n’est pas simplement la chance heureuse. La société immobilière qui veut lancer une station balnéaire fait plus : par une réclame organisée, elle s’efforce de provoquer l’afflux du public au lieu choisi par elle; elle crée le milieu qui créera la rente. Ainsi la barrière n’est pas si haute qu’on est d’abord porté à le croire entre la plus-value qu’il faut attribuer au mérite personnel et celle qu’il faut considérer comme unearned incrément (”).
(1") La théorie de la rente, exposée par Rieardo dans son application à la propriété du sol, s’est par la suite étendue et transformée. La rente du sol n’est qu’un cas, le principal il est vrai, parmi bien d’autres, et tandis que Rieardo l’a oonsitlérée comme une anomalie économique, elle apparaît maintenant, ainsi que les autres formes de rente, comme une conséquence normale des lois qui gouvernent la formation des prix. Cf. sur ce point P. Frézouls, La théorie de la rente et ses extensions récentes (thèse Mont* pellier, 1908).
CHAIMÏHE IV
LE PROFIT
LE profit; son caractère CO.MPO.SITE : REVENi; DE TRAVAIL ET REVENC DE CAPITAL. LE CARACTÈRE ALÉATOIRE DL PROFIT. LA POSITION STRATÉGIQI E DE l’eNTREF'RENELR.
Dans l’entreprise individuelle, une fois les frais de toule espèce payés, achats de matières jiremières, salaires, intérêts des capitaux empruntés, etc., il reste un surplus entre les mains de l’exploitant, ou du moins il peut en rester un. Ce surplus est le profit. Cette notion de profit est complexe; le profit n’est pas quelque chose d’homogène; c’est un revenu composé, à la fois revenu de travail et revenu de capital.
L’entrepreneur n’exécute pas lui-même les opérations matérielles que l’exploitation requiert; il les fait exécuter par des salariés; mais il organise, coordonne, dirige. Dans le profit, il y a la rémunération de ce travail d’exécution ou de direction. D’autre part, en règle générale, l’entrepreneur apporte, sinon la totalité, du moins une partie du capital néce^i^jaire à l’exploitation; dans le jirofit, il y a le revenu du capital propre de l’entrepreneur. Rému-
nération de l’activité organisatrice et rémunération du capital propre, ce sont les deux éléments constituants du profit dans l’entreprise individuelle. Il en résulte que le profit n’est rien de plus que la somme de deux revenus, un revenu de travail et un revenu de capital.
La notion de jirofit ne se rencontre pas seulement dans l’enti-:*prise proprement dite, mais aussi dans l’exploitation du producteur autonome, artisan ou paysan. Comme l’entrepreneur, le producteur autonome a des paiements à faire et des iiaiemenis à recevoir. Comme dans le régime de l’entreprise, nous appellerons profit l’excédent des paiements reçus sur les paiements faits et nous décomposerons cet excédent en ses deux éléments constituants : la rémunération du travail personnel fourni par le produc-
leur autonome et la rémunération tlu capital qu’il a engagé clans son exploitation.
Les proportions respectives dans le profit de ces deux éléments constituants sont très variables. D’abord, d’une façon générale, dans l’exploitation du producteur autonome, l’élément rémunération du travail personnel est plus important que l’élément rémunération du capital, tandis que dans l’entreprise, au moins à partir d’un certain ordre de grandeur, c’est le contraire. En outre, dans l’entreprise, les proportions varient soit avec la grandeur de l’entreprise, soit avec la nature des affaires cjui y sont traitées; il n’y a ici aucune règle générale à formuler.
Le caractère composite du profit se manifeste de la façon la plus claire dans les entreprises qui, par le fait même de leur structure juridique, partagent le profit en ses deux éléments constituants. Tel est le cas des sociétés par actions, où les deux éléments du profit sont nécessairement dissociés : les personnes à qui incombe la gestion des affaires sociales touchent la rémunération du travail de direction qu’elles ont fourni, sous forme de parts bénéficiaires, de tantièmes, etc.; le revenu du capital va aux actionnaires, sous la forme de dividende. Sans doute le groupe des dirigeants possède en fait et même est obligé de posséder des actions de l’entreprise; parfois il en possède la majorité; mais les membres du groupe réunissent alors en leur personne deux qualités distinctes; c’est en vertu de l’une qu’ils touchent un revenu de travail et en vertu de l’autre qu’ils touchent un revenu de capital. Le cas des sociétés par actions met en lumière le caractère composite du profit.
Toutefois, dans le cas de l’entreprise individuelle, le profit prend une physionomie particulière du fait que l’activité organisatrice et la qualité d’apporteur du capital sont réunies dans la même personne. Sans doute ici l’analyse économique décompose le profit, comme dans le cas des sociétés par actions, en revenu de travail et en revenu de capital. Mais ces deux sortes de revenus forment un tout qui est placé dans les mêmes mains et qui suppose le cumul dans la même personne de deux qualités distinctes, celle d’organisateur et celle de capitaliste. Cela est pratiquement très important. Il est plus difficile et plus rare de trouver des hommes pouvant apporter à la fois et le capital d’une entreprise et la capacité professionnelle nécessaire à la direction de cette entreprise, que de trouver séparément des hommes pouvant apporter le capital et d’autres pouvant apporter la capacité. Il y a donc ici, dans le profit d’entreprise, un élément de rareté qui doit influer sur sa
grandeur. En fait, le profit de l’entrepreneur individuel est, eu
moyenne, plus grand que ne le serait la somme des revenus qu’ü obtiendrait si, au lieu d’engager son capital et son activité professionnelle dans sa propre entreprise, il les plaçait séparément dans d’autres emplois. Par exemple, il entrerait comme directeur, gérant, haut employé, dans une affaire qui ne lui appartiendrait pas, et il placerait son capital en fonds d’Etat, en obligations, en actions industrielles; il aurait un revenu de travail et un revenu de capital. En moyenne ce double revenu sera-t-il égal au profit qu’il aurait tiré de sa propre entreprise.^ iS’on, pour la raison qu’on vient de dire.
Il y a encore, dans le profit autre chose qui conduit à le considérer, dans ime certaine mesure, comme une catégorie à i)art, bien qu’il se décompose en revenu de travail et en revenu de ca{)ital; et la remarque, cette fois-ci, vaut non pas seulement pour le cas de l’entrepreneur individuel, mais pour les cas mêmes où, comme dans les .sociétés par actions, les deux éléments du profit vont à des catégories distinctes de personnes. Le profit est essentiellement aléatoire; il dépend des résultats de l’entreprise, et ces résultats sont une chose variable et fluctuante qui subit directement le choc des circonstances économiques, bénéficiant des circonstances favorables et souffrant de celles qui ne le sont pas. Le profit, selon les années et selon les entreprises, existe ou n’existe pas, est positif ou négatif, est très grand ou très petit.
Sans doute, dans les revenus de travail et dans les revenus de capital considérés isolément, l’aléa se rencontre aussi, mais ce n’est pas au même degré et avec la même continuité que dans le profit. Dans l’ensemble, le profit est beaucoup plus aléatoire que la somme des revenus qui seraient tirés d’une double source, salaire et placement de capital, considérés séparément. Il contient donc le prix du risque couru à dose bien plus forte que des revenus séparés de travail et de capital.
Toutefois la plus grande part des risques inhérents au profit est la conséquence de ce que la tache économique est divisée entre de multiples entreprises qui se combattent, de sorte que le caractère aléatoire du profit s’atténue quand on considère, au lieu d une entreprise isolée, un groupe d’entreprises. Dans un groupe d’entreprises du même ordre, il y en a qui ne font pas de profit, mais il y en a presque toujours qui en font; ce n’est que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles qu un groupe entier d’entreprises du même ordre, par exemple la métallurgie du fer, l’industrie houillère,- la filature de coton, est
eu perle ou tout au moins sans profit. Pour le groupe considéré eoinine un tout, le profit est bien moins aléatoire que pour l’entre- ]irise considérée individuellement, et l’aléa s’efface davantage à mesure que l’on envisage des groupes de plus en plus étendus. L’ensemble des entreprises de toute sorte existant dans un pays réalise nécessairement un certain profit, même sans qu’il v ait besoin de considérer une bien longue jiériode de temps. Ce qui demeure aléatoire pour un aussi vaste ensemble, c’est d’une part le montant du profit qui varie d’année en année, d’autre part la mesure dans laquelle, chaque entreprise y participe; mais c’est justement cela qui imjiorte aux personiuîs qui ont engagé dans une entreprise leur activité ou leurs capitaux, ou l’une*et les autres à la fois.
l.e caractère aléatoire du profit met en lumière une des fonctions économifiues de l’entreprise, qui est d’assumer les risques. Toute production, tout <‘ommerce, toute initiative économique, comportent des risques; c’est l’entreprise qui en supporte le cIick'. Le cajdtal engagé dans l’entreprise n’accepte d’assumer la charge des risques qu'en considération des profits qu’il peut recueillir si l’affaire réussit.
Mais de ce que le profit a un caractère aléatoire nettement mar- (pié, il ne faut pas inférer que c’est affaire de pure chance. Il y a dans le jirofit, à <‘ôté de l’expression de la conjoncture, le résultat <!e la façon dont l’affaire est conduite, de l’habileté, du flair, de la idarté d’esprit du chef, comme à l’inverse les pertes subies sont souvent la conséquence de son imprudence, de sa légèreté et de ses erreurs. Considérée sous cet asjiect, l’entreprise lie étroitement la responsabilité aux actes, et <'ela est un puissent moyen de sélection dans les milieux d’affaires.
Le profit est, dans la forme, un reste : l’entrepreneur paie les salairi's et 1 interet et garde la différence entre la somme des déhoiirs et la somme des recettes. Mais évidemment l’entrepreneur ne se contente pas de prendre ce que les autres ont laissé; lui qui est le personnage actif, par excellence, dans l’économie, il’se taille sa i»art et la taille aussi large que ])ossible. 11 cherche à acheter à aussi bas prix que possible les services du travail et du capital, et
à vendre dans les meilleures conditions les produits ou les services de l’exjiloitation.
La position stratégiijue de l’entrepreneur est forte. Elle l’est jiar sa connaissance professionnelle des conditions du marché et des piix. Elle 1 est aussi par la rareté relative du cumul, qu’il réalise
LE PROFIT 22o
en .«a personne, de l’aptitude à organiser et de la possession d’un capital. Du travailleur salarié, du capitaliste et de l’entrepreneur, c’est en général celui-ci qui est l’élément le plus vigoureux et le mieux armé pour la lutte. Dans les formes d’entreprise où l’aptitude à organiser et le capital sont dissociés, ce qui est le cas <les sociétés par actions, le rôle jirééminenl appartient au petit grou{.e des {(romoleurs, de ceux qui ont conçu l’affaire, qui ont réuni les jtreniiers capitaux et couru les premiers risques (jui sont aussi les jiliis grands. L’est à eux que vont les hauts profits, sous la forme notamment de plus-values réalisées sur les apports jirimitifs. Les actionnaires de la den.xième heure et des heures qui suivent représentent un capitalisme moins actif et moins audacieux et doivent
.se contenter de profits moindres qui ne dépassent pas sensiblement, en moyenne, l’iiitérèt du capital prêté.
Le qui tend à ramener les profits à un niveau moins élevé, c’est la concurrence que les entrepreneurs se font entre eux. La concurrence agit à la fois sur les prix d’achat du travail et du capital, pour les élever, sur les }irix de vente des produits ou services de l’exploitation, pour les abaisser. Elle réduit donc par les deux bouts la marge qui constitue le profit de l’entrepreneur. Si la concurrence était absolue, les profits seraient au niveau le plus ba>;
ils ne rejirésenteraient que juste ce qu’il faut pour apjieler et maintenir sur le marché la fonction d’entrepreneur. Mais il y a dans l’économie moderne des éléments très importants de monopole, et cela donne un grand essor aux profils.
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