CAPITAL ET REVENI
Il y a une aiilie disüiiclioii entre les liiens qui a une grande inij.orlance, lliéori(fueinent et rratiquemenl ; c’est la distinction du capital et du revenu. C’est une distinction qui s’est formée dans la vie domestique, qui est d’ordre patrimonial et qu’il faut replacer dans son milieu originaire pour la bien conii.rendre Du patrimoine privé la distinction du capital ,-t du revenu s’est étendue a . aidres domaines; on parle du capital national, du revenu national. En s’étendant, tes notions de capital et de revenu se sont nuancées et diversiliées. La notion du capital n’est pas la même dans 1 ordre de la production et dans l’onlre de la réparlilioir elle est plus large dans celui-ci, comme nous le verrons plus tard’ Vu point de vue fiscal, dans tes impôts sur le capital et les impôts sur le revenu, la délimitation du ca])ital et du revenu ne coïncide pas non plus nécessairement avec ce qu’elle est dans les affaires e ce qu elle est dans les palrimoiiies jirivés. Celte multiplicité es notions de capital et de revenu, la diversité des acceptions que 1 on donne a ces deux mots, entretiennent beaucoup de coulUsioii et d obscurité eu lu niulicrc.
Cejiendant il y a dans la dislinction du capital et du revenu quelque chose de fondamental, une idée qui demeure vraie dans les acceptions diverses que ces deux mots peuvent recevoir J e capital est, dans un ensemble de biens, ce qui dure, et le revenu est ce qui se renouvelle ou peut se renouveler. Cela ne peut tdre bien oomiaas qu’en considérant les notions de capital et de revenu dans le milieu où elles se sont formées, c’est-à-dire dans les patrimoines privés. Pour l’individu, personne phvsique ou pei sonne morale, le revenu est la portion de ses biens qu’il espere voir se renouveler à mesure qu’il la consomme, et que par conséquent, il peut consommer sans s’appauvrir; le capital est la partie durable du patrimoine, celle que l’administrateur diligent, réalisant le type de ce que le droit français appelle le bon pere de famille, doit s’efforcer de garder intacte et, si possible d accroître. Le capital ainsi compris se présente sous les espèces des biens les plus divers; le capital, c’est une maison de rapport c est un domaine agricole, c’est un jardin, un parc, un bois, c’est une collection de tableaux, de meubles, de, livres, ce sont des valeurs mobilières, rentes sur l’Etat, actions ou obligations de sociétés, c est une part d’intérêt ou une commandite c’est une
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somme d’argent })rêtée à un tiers ou gardée dans un coffre-fort.
Quant à ce que les hommes appellent leur revenu, cela peut provenir de deux sources : le capital et le travail, en entendant par ce dernier mot toute activité économique à lin de gain, l'ne maison donnée à bail à des tiers, un domaine rural loué à un fermier. un titre de rente, une oldigation ou une action émise par une société industrielle, donnent un revenu qui s’appelle un loyer, un fermage, un intérêt, un dividende. Un médecin, un ingénieur, un directeur d’usine, un employé, un ouvrier, un fonctionnaire, considèrent comme revenu les honoraires, gains, salaires, traitements, appointements, que leur procure l’exercice de leur jirofession.
Il faut bien prendre garde à ce que signifie cette idée de durée qui forme la base de la distinction entre le capital et le revenu. 11 ne s’agit pas ici d’une qualité physique de durée qu’auraient les Inens formant le cajûtal et que n’auraient pas les biens formant le revenu, beaucoup d’économistes se sont évertués vainement à classer les biens dans l’une ou l’autre catégorie selon que, physiquement, ils paraissent plus ou moins durables. Cela ne peut conduire à rien. La différence de durée entre le capital et le revenu n’existe pas dans l’ordre physique, mais seulement dans l’ordre des valeurs. Expliquons-nous sur ce point.
Les biens qui forment ce que les hommes appellent leur capital sont, physiquement considérés, très inégalement durables. La terre est le bien qui a le plus fortement ce caractère; les maisons d’habitation et les usines ne l’ont que déjà très amoindri; un outillage industriel bien plus encore. Ce qu’il y a de durable dans le capital, ce n’est jtas le liien dans sa matérialité, c’est la valeur du bien; et comment la valeur du bien est-elle durable.^ Elle ne l’est (pie par le fait de l’homme (jui jirend soin de la reconstituer à mesure que par l’usage du bien ou par l’effet du temps elle s’amoindrit. Le sol cultivé s’épuise; les bêtes d’un troupeau, les arbres d’uii verger ou d’une forêt périssent; les machines se détériorent et se démodent; les bâtiments se dégradent. Il faut que le propriétaire rural entretienne la fertilité de la terre par des apports d’engrais et par les façons données au sol; que le propriétaire d’une maison la répare; que l’industriel renouvelle son outillage. Le capital n’est durable que par une incessante reconstitution, et la reconstitution se fait par un prélèvement sur le revenu, par la transformation d’une fraction du revenu en capital.
A l’inverse, les biens qui sont communément considérés comme formant notre revenu ne sont pas nécessairement des biens phy-
Jo NOTIONS GENERALES
siquenieiil périssables à bref délai. La monnaie, qui est la forme nsnelle sons laquelle le revenn est perçu et consommé, est nn bien durable, à l’envisafier dans ses caraidf'res i)hysiqnes. Nous manions des écus d’arg(“iil frappés dans la première moitié dn xi.x® siècle, el même la monnaie de papier résiste à un usage assez prolongé.
J,a disliiiclion du cajiilal et du revenu ne doit donc pas être cherchée dans la nature physique des choses; elle n’existe que dans l’ordre des valeurs; le cui>ital et le revenu sont des catégories de comptabilité. Dans la somme totale des valeurs formant à nn moment quelcompie leup jiatrimoine, les hommes distinguent ce qu’ils peuvent consommer et ce qu’ils doivent garder; la première fraction est le revenu et la seconde est le capital. Beancouj) d’hommes d’ailleurs n’oul (pie du revenu, ou du moins ne possédait de cajiital ([ii’une quantité insignifiante, sous la forme de quelques biens de consommation tels que des meubles meublants.
Dans l’eiLsemble des patrimoines individuels s’opère une incessante Iransformation dn revenu en capital et dn capital en revenu. L’homme ipii, an lien de consommer tout son revenn disponible, en met en réserve nue part, se crée du capital; il épargne, et c’est en ce sens qn’on lient dire que l’épargne est la source du caiiital. Inversement, l’homme qui vend sa terre, sa maison, ses valeurs mobilières, on (pii emprunte en donnant ses biens en gage et qui consomme improductivement le prix de vente ou la somme empruntée, traite son capital comme dn revenn; on dit de lui, familièrement, qu’il mange son capital. D’une façon moins ostensible et ]ilns lentement, mange aussi son capital le propriélair(‘ qui n’entretient pas en bon état sa terre on sa maison, ou l’industriel (pii laisse dépérir ou démoder son outillage; la valeur de la terre, de la maison, de l’outillage s’amoindrit progressivement, et ainsi périt le cajiital qui n’est une chose dnralile que ]iar le fait de riiomme.
Puiscpie la distinction du capital el du revenu doit être chercbé(', non dans la malérialiré des biens, mais dans l’ordre des valeurs, il n’est pas surprenant qn’il y ait des biens qui, selon les cas, sont considérés comme étant de la catégorie dn capital on de celle dn iM'venn. Les produits achevés destinés à la consommation immédiate ou proche sont du capital dans le magasin dn commerçant qui les vend au public (le sucre chez l’épicier, la viande chez le boucher, les vêtements chez le tailleur, les chaussures chez le cordonnier), mais ils cessent en général de l’être au.v mains du consommateur. Un particulier qui lient soigneusement ses comptes
LA CLASSIFICATION DES BIENS
de maison fera sans doute figurer cette sorte de biens dans l’iiivenlairc complet de son patrimoine, mais ce ne sera jias sons l’article capital; ces menus biens destinés à nn renouvellement rajiide sont pour lui une forme de sa dépense courante, l’emploi normal du revenu.
Le bien pour lequel cette dualité de fonction est le plus visib'le est la monnaie. La monnaie est, d’une part, la forme usuelle de perce})lion des revenus; d’autre part, une des formes possibles du capital. Mode neutre de la richesse, elle, est essentiellement apte à jouer le rêde que son possesseur lui assigne. Elle opère la transformation du revenu en capital ou celle dn capital en revenu. L’industriel qui, tirant de son exploitation un revenu net de 100. 000 francs, en dépense une moitié et jilace l’autre, transforme du revenn en capital. Le prodigue qui dissipe l’héritage de ses parents transforme du capital en revenn. Cela se fait par l’intermédiaire de la monnaie.
L(‘s notions de cajiilal el de revenu ont été jiréseulées ici sous leur forme la plus générale. Nous les retrouverons et nous aurons à les ajijirofondir en d’autres occasions. Il est question du capital dans l’organisation de la jiroduction : capital agricole, capital commercial ou industriel, en termes généraux capital d’entrejirise. Le cajiilal et le revenu reparaissent aussi dans la matière de la réjiarlition : revenus du capital et revenus du travail. 11 sera nécessaire, à l’occasion de chaque (jueslion, de jiréciser le sens et les contours des notions de capital et de revenu.
Telles (ju(* nous les avons étudiées, les notions de cajiital el de revenu sont des notions d’économie jirivée. Nous nous sommes demandé ce que les individus apjiellent capital el ce qu’ils ajqiellent revenu. Mais on a transporté ces notions de l’individu à la collectivité; on parle du cajiital national et du revenu nalional; on essaie d’en calculer la grandeur.
Transportées de l’individu à la collectivité, les notions de cajiital et de revenu gardent le même caractère essentiel : le cajiital est ce qu’il y a de durable dans l’ensemble de la richesse sociale, et le revenu est la jiarlie mobile de celte richesse, ce ijue la nation jieut consommer sans s’apjianvrir. Toutefois, il n’est jias (rum* bonne méthode d’étendre les notions de capital el de revenn hors de l’économie privée qui est le lieu on elles se sont formées à l’origine; cela prête à des confusions; le cajiital envisagé au jioint de vue national ne coïncide pas avec le capital envisagé au jioint de vue individuel, et il en est de même du revenu; il est fàcheu.x d’emjiloyer le même terme pour désigner des choses différentes.
NOTIONS générai ES
Mieux vaudrait, par conséquent, éviter les expressions de capital
national et de revenu national, si elles n’étaient pas consacrées
par un usage déjà ancien. Lorsque nous emploierons dans la
suite ces exiiressions, nous préciserons le sens qu’il convient de leur (lomier (1)
(I) La notion de capital c.st, avec celle de valeur, une des plus contro parmi les économistes. On trouve un exposé complet des principales uefiniüons (.ans Irving Fisher, De la nature du capital et du revenu, traduc-
t d^h^^ra l V '''agaer- Les fondements de l’économie politique, 1. I de la traduction fran<:aise, liv. K, chap. n; Clark, Principes d’écononuque, traduction française, 19H, chap. ii. ^
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