‹ Cours d'économie politique [microform]Chapitre 174 sur 209 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

LE MOUVEMENT OUVRIER

Dans les questions propres à la classe ouvrière salariée, relatives aux conditions et a la rénuinéralioii île son travail, les deux forces essentielles en jeu sont l’action ouvrière elle-même et l’action de 1 Etat. Il est cependant nécessaire de noter l’influence exercée par les institutions patronales sur la condition des ouvriers, et celle du public consommateur, se manifestant par des institutions comme les ligues d’acheteurs. Bien que ces influences ne soient pas comparables, même de loin, à celle de l’action ouvrière, elles ne sont ciqiendant pas une chose négligeable.

§ 1. — Les institutions patronales.

C’est une doctrine de haule inspiration morale que celle qui ])roclame les devoirs des patrons envers les ouvriers. Un grand industriel de Mulhouse avait dit, dès la première moitié du xix'’ siè<de : « Le fabricant doit à ses ouvriers autre chose que le salaire. » Le IMay a fait du rôle du patron, du devoir et du droit pali'onal de diriger l’ouvrier, de le protéger matériellement et moralement, un des fondements de sa doctrine; dans sa doctrine, le l'espert et le dévouement des ouvriers envers les chefs d’entreprises, la (( jirolection affectueuse » qu’ils en reçoivent, sont les éléments les plus pi'opres à assurer la j)aix sociale et la prospérité commune par l’harmonie f^). Le patron est dans l’usine comme un père dans sa famille. Une belle floraison d’institutions patronales (‘St sortie de cette conception. Des vues utilitaires ont pu contribuer à ce dévelop})ement; les a-uvres patronales qui entoul't'uf 1 ouvrier, lui procurant des soins s’il est malade, une pension

(I) Le Play, La réftj'-me sociale, t. II de la 7^ édition, liv. VI.

LE .MOUVEMEXT OUVRIER

s’il devient invalide, une retraite lorsqu’il est vieux, une habitation salubre et des vivres sains à bon marché, des écoles pour ses enfants, c’est un moyen d’attirer à l’usine uue inain-d’œu\Te choisie et fidèle, d’aller à la lutte industrielle avec des troupies solides et bien en main.

Les institutions patronales ont paru, à certaines é{)oques, apporter la solution des questions ouvrières. Elles sont importantes et belles sans doute, mais il faut se rendre comjite de ce qui limite leur action ; il y a, d’une part, les conditions mêmes de leur développement dans les milieux patronaux, d’autre part, divers éléments du milieu social.

«) Les institutions patronales ne peuvent guère sortir du domaine de la grande industrie. Une grande exploitation solidement assise est seule capable de supporter les frais des institutions patronales, et elle a, à un bien plus haut degré que les e.xploitations modestes, ce sentiment de la durée et de l’avenir qui seul peut susciter des créations coûteuses et à rendement lointain; d’ailleurs, toutes celles de ces institutions qui sont fondées sur le principe de l’assurance, comme les caisses de secours en cas de maladie ou les caisses de retraites, ne peuvent correctement fonctionner qu’appliquées à un nombre assez grand d’intéressés. Il y a une autre raison pour laquelle les œuvres patronales ne peuvent

être le fait (jue d’une minorité très petite. Si les vues utilitaires

peuvent y avoir quelque part, cependant leur fondf'nient vrai c’est

un sentiment élevé du devoir social, et on ne i)eut pas espérer que

ce sentiment soit très commun; dans une élite î^uileinent il se

traduit en actes.

b) Pour ce qui est des éléments du milieu social, la diffusion des idées démocratiques crée un milieu peu favorable aux institutions patronales. Les devoirs du patron impliquent des droits pour lui, droit de diriger l’ouvrier en même temps que devoir de le protéger ; sorte de hiérarchie sociale sur le modèle de la hiérarchie familiale. Or les conceptions démocratiques modernes font les hommes égaux entre eux, impatients de toute contrainte cpii n’est pas celle de la loi, si même ils sont disjiosés à suj)porter celle-ci. Si discrète que se fasse la tutelle patronale, elle est malaisément supportée, et elle n’a pas toujours été discrète. La notion socialiste de la lutte de classes a beaucoup accru encore les méfiances ouvrières. Ainsi les chefs d’entreprises sont de moins en moins encouragés à envisager leurs rapports avec le personnel employé autrement que comme purement professionnels. La pratique du contrat collectif, traité conclu de- puissance à puissance,

LES QL’ESTI0>'3 SOCIALES

tend à faire disparaître tout ce qui, dans le contrat de travail, serait comme une concession gracieuse du supérieur à l’inférieur. Enfin l’action des pouvoirs publics tend à se substituer à celle des i)atrons; la loi étend sans cesse le domaine de l’obligation et empiète sur ce qui était celui des œuvres patronales (accidents du travail, retraites de vieillesse, etc.). Volontairement dans certains cas, pour cesser de donner prise aux méfiances ouvrières, dans (1 autres cas, parce (}u’une défense prononcée par la loi les y force (exemple ; les économats), les patrons renoncent à certaines œuvres qu ils avaient créées, ou bien les transfomient en

sociétés coopératives et en remettent la direction aux ouviiers eux-mèmes (’).

Page 1