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LES GRANDS COURANTS DE LA DOCTRINE ECONOMIQUE LA QUESTION DES MÉTHODES

II est nécessaire, pour compléter les notions générales préliminaiies, de prendre une vue d ensemble des doctrines économiques. 11 ne peut pas être question de les étudier en détail et d’aborder les controverses ; ce sont choses qui siipposent la connaissance des faits économiques et ne seraient pas à leur place ici. Il ne

s’agit que de caractériser brièvement les tendances essentielles et diverses de la pensée économique (1). ,

Un aperçu même sommaire des doctrines donne l’impression d une extrême diversité. Il y a dans la plupart des autres sciences un corps de doctrines accepté à un moment donné, sujet sans doute à révision, mais ces révisions mêmes laissent subsister et accroissent peu à peu le contingent des vérités tenues pour certaines. En économie politique, il y a des luttes sans cesse renaissantes aii^sujet des mêmes idées fondannmtales, affirmées par les uns, niées par les autres. C’est qu’il est difficile aux sciences qui ont pour objet l’homme envisagé dans son activité sociale d’atteindre au même degré de sûreté dans les méthodes de recherches et liai- conséquent de certitude dans les résultats que les sciences de la nature extérieure. C’est aussi que les vérités économiques, transportées dans l’ordre des applications sociales, se heurtent aux intérêts matériels, et que les hommes inclinent à proclamer vrais les jirincipes qu’ils estiment devoir leur être profitables, et faux ceux dont ils redoutent qu’ils ne leur nuisent. On peut bien étudier le cours des astres avec une sérénité toute scientifique, mais cela est moins facile pour les faits économiques. Aux théolies de science se lient les doctrines de politique sociale qui leur

(1) On tromera I exposé plus complet des diverses doctrines économiques

<lans l’ouvrage excellent de Gide et Rist, Histoire des doctHnes économiques Taris, 3® édit., 1920.

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communiquent ce qu’elles ont elles-mêmes de contingent. Il y a cependant des essais de constituer une science de l’économie pure, détachée de toute politique sociale.

Les divergences entre économistes se sont produites soit à l’occasion des doctrines elles-mêmes envisagées dans leur contenu ou dans leurs conséquences pratiques, soit à l’occasion des méthodes à suivre dans l’étude des phénomènes économiques. Aous sommes ainsi amené à diviser ce chapitre en deux jiarties; l’une consacrée à l’étude des diverses tendances doctrinales ou pratiques, l’autre à la question des méthodes.

§ 1. — La doctrine libérale.

La première doctrine constituée en système scientifique a été la doctrine libérale ; elle s’est formée dans la seconde moitié du xvhC siècle, en opposition avec un ensemble d’idées et de pratiques qui, sans avoir la cohésion d’un svstème, dominaient la vie ■économique depuis la fin du xv« siècle et qu’on appelle, assez

improprement d’ailleurs, le mercantilisme, Le mercantilisme était caractérisé par un certain degré de confusion entre l’économie politique et l’économie domestique ; la première n’était encore conçue qu’à l’iyiage de la seconde, et cela explique les principales théories du mercantilisme. Comme l’acquisition de l’or et de l’argent fait la richesse des particuliers, il semblait qu’il en fût de même des nations : la grande affaire de l’Etat, c’est d’attirer et de retenir au dedans de ses frontières le plus possible de métaux précieux. Un marchand s’enrichit en vendant et redoute les sorties de monnaie qui sont la conséquence des achats ; de même un Etat doit s’efforcer que ses sujets vendent beaucoup aux étrangers et ne leur achètent que très peu ; il obtiendra par cette politique une balance du commerce favorable, c’est-à-dire qui se soldera par un excédent des créances sur les dettes et par conséquent une entrée de métaux précieux.

l n autre caractère du mercantilisme était de méconnaître ou de ne pas voir d’une façon assez claire ce qu’il y a de spontané dans l’organisation économique, ce qu’il y a d’éléments d’organisation dans la force de l’intérêt personnel. L’économie est conçue comme un mécanisme inerte qui ne peut être mû que par une impulsion extérieure. De là la grande part faite à l’Etat dans la direction de la vie économique et la multiplicité de ses interventions.

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La docHine libérale a dégagé clairement la notion d’économie politique comme distincte de celle d’économie domestique et elle a conçu un ordre économique spontané, qui se réalise par’le libre jeu des interets individuels sans que l’Etat ait besoin d’intervenir Le sont la les deux nouveautés fondamentales qu’elle a apportées.

ette doctrme a trouvé son expression d’abord dans l’école P lysiocratique, puis dans une lignée d’auteurs qui, d’Adam Smith jnsqu a nos jours, se sont transmis la notion de l’ordre naturel avec les doctrines de politique sociale qui y sont attachées.

.ecole physiocratique a eu poiu- chef un médecin philosophe attache a la cour de Louis XV, Quesnay ; à côté de Qiiesnay, on J)cut citer Dupont de xXemours, Mirabeau, Le Mercier de la Ri- Jiere. Les écrits de l’école se placent dans la période 175G-1780 Deux autres économistes français, sans appartenir à l’école phvsiocratique, ont a la même époque beaucoup contribué à la formaion des Klees liberales : Vincent de Gournay et Turgot. La plupart des Ibeones de 1 ecole physiocratique sont aujourd’liiii caduques a les prendre dans leur signification étroite. La thèse phvsiocra- Dque fondamentale est que le travail agricole crée seul plus de >aleur qu il n’mi consomme, que seul il laisse une plus-value, un produit net. L industrie et le commerce ne sont pas sans doute mutiles a la société, mais l’un et l’autre ne font que reproduire la valeui des richesses qu’ils consomment; industriels et commerçants sont des classes stériles. De là se tirait dans la doctrine phv- .locratique une curieuse théorie de l’impôt r puisque le produit ne ciee par 1 agriculture est la seule richesse véritable qui alimente tm.t le corps social, le seul impôt rationnel est celui qui preleve a la source, entre les mains des propriétaires fonciers les sommes necessaires à l’Etat. Il faut donc établir Vimpôt unique sur la terre, et 1 Etat devient une sorte de copropriétaire qui, tous les ans, touche sa part. D’autre part, puisque l’industrie et le commerce sont des travaux, non pas sans doute inutiles, mais qui ne créent pas la richesse, il ne faut pas que l’Etat les favorise par jm système d intervention et de privilège comme il le faisait sous empire des principes du mercantilisme. C’est par ce détour que les physiocrates en arrivaient au libéralisme, à l’idée de la nonmtervention de l’Etat dans l’ordre économi.iue. Bien que les principales theses de l’école physiocratique soient, comme on vient de le dms caduques, il lui reste le mérite d’avoir conen comme un ensemble systématique le mouvement économique, 'la formation et la distribution de la richesse dans le corps social ^ l’œuvre capitale de Quesnay, le Tableau économique (1758), marque à cause

de cela une grande date dans l’histoire de l’économie politique. La doctrine nouvelle s’est traduite dans la formule devenue célèbre : laissez-faire, laissez-passer, formule dont l’origine d’ailleurs est incertaine, mais qui, pour le public, est restée la devise des économistes libéraux (1).

Adam Smith (1723-1790), en Angleterre, a, presque en même temps que les physiocrates, donné de la doctrine libérale une formule jilus souple, moins guindée que la leur, et c’est lui qui jieut être considéré comme le vrai fondateur du libéralisme. Il fut d’ailleurs en relations suivies avec Turgot et quelques jihysiocrafes, et, s’il les dépasse, ce n’est pas sans avoir subi leur inlluence. Son iirincipal ouvrage est : .1» inquiry into the nature and causes of the icealfh of nations (Recherche sur la nature et

les causes de la richesse des nations) publié en 1770. Ce qui fait 1 unité de l’ouvrage, c’est la notion partout répandue d’une organisation économique spontanée qui se réalise par la seule action des intérêts individuels ; les choses vont d’elles-mêmes dans un système de liberté naturelle. Cette organisation spontanée est sinon bonne absolument, du moins la meilleure possible ; elle est meilleure que celle que le gouvernement chercherait à instituer jiar des réglementations ; les intérêts individuels laissés libres concourent à l’intérêt général. La doctrine de Smith est donc naturelle-

ment optimiste, d’un optimisme qui n’a d’ailleurs rien de systématique et qui est plutôt une orientation générale de la pensée qu’une thèse fortement établie.

On parle parfois d’une école libérale dont Adam Smith serait le chef. L’expression est peu exacte ; il n’y a pas dans les auteurs qui, depuis la fin du xvnC siècle, ont perpétué la tradition libérale, un maître et des discijiles; les doctrines présentent, d’un auteur à l’autre, de fortes divergences. Toutefois, il y a deux conceptions maîtresses qui se dégagent et donnent au libéralisme économique sa physionomie projire ; l’une est d’ordre scientifique, l’autre est un jirincipe de politique économique qui se tire de la première.

Les phénomènes économiques sont régis par des lois naturelles, comme les phénomènes du monde physique. J. -B. Say, au début du XIX® siècle, a défini l’économie politique comme la simple exposition des lois qui gouvernent la formation, la distribution et la consommation des richesses (Traité d’économie politique, 1803). Ces lois sont aussi rigoureusement déterminantes que les lois du monde physique, et elles ont la même universalité d’application.

(1) Truchy, Le libéralisme économique dans les œuvres de Quesnay, ia Bévue d'économie politique, i809.

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Puisqu il en est ainsi, la seule tâche de l’économie politique est de connaître et de formuler ces lois, afin que les hommes y conforment leur conduite économique. Il est Aain de prétendre aller a 1 encontre des lois naturelles, et il est dangereux de l’essayer, comme il serait dangereux de se jeter du haut d’une tour avec 1 espoir (jiie la loi de la pesanteur ne s’appliquera pas. Dans 1 ordiv de lu politique économique, ia notion de loi naturelle conduit ainsi à poser le jirincipe de la non-intervention de 1 Ltat (1). L Etat ne doit pas avoir d’autre politique économique que de laisser agir les individus.

Les intérêts individuels et, par suite, les droits individuels se ti ornent donc jilacés au centre du système économique ; parmi ces droits individuels figure, au premier rang, le droit de propriété. Ln raison de rimportance qu’elle donne aux intérêts et aux droits individuels, la doctrine est souvent appelée, en même temps que libérale, individualiste. On l’a qualifiée aussi de clas- SKjiie, soit parce qu’elle a, pendant un temps, exercé sur les esprits un empire presque absolu, soit peut-être parce qu’elle a

la simplicité de lignes et la rigueur de plan des œuvres classiqnes.

L’optimisme d’Adam Smith ne se retrouve pas d’ailleurs chez tous ses successeurs. Ai la théorie de Malthus sur la population, ni celle de Ricardo sur la rente du sol, ni celle de Stuart Mill sur le rendement décroissant, ne peuvent passer pour des théories optimistes. C’est en France, notamment avec Bastiat, que la tradition optimiste a le plus prospéré, et l’optimisme a, chez cet auteur, pris un caractère nouveau ; il est devenu systématique et a été érigé en thèse absolue.

La doctrine libérale, s’est répandue au cours du .xix'^ siècle dans tons les pays, et elle avait paru, vers le milieu de ce siècle, avoir conquis pour toujours l’empire des esprits. C’est en Angleterre et en 1* rance qu’elle a eu et qu’elle a encore ses principaux repré- .œntants. l'our ne citer que les morts, on retiendra, pour l’Angleterre, les noms de Malthus (1766-1834), Ricardo (1772-1823), Stuart .Mill (2) (1806-1873), Cairnes (1824-1873); pour la France,

(1) Ci-ttc conséfinence n’est d’ailleurs nullement nécessaire ; elle est même eomidètement inexacte (in/ra, liv. II, chap. x); c’est une question complexe <Itie celle de savoir si et quand l’Etat doit intervenir ; mais elle n’est pas Irîlucheo par la notion de loi naturelle.

(2) Stuart Mill, bien qu’il ait donné dans les Principes d’économie politique (IS-i8) l’exposé le plus complet des doctrines libérales, est, à certains égards, un dissident. Il a été, dans la .seconde partie de sa vie, attiré par le socialisme et s.- trouve ainsi au connuent des deux courants de pen.sée.

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ceux de .l.-R. Say (1767-1832), Dunoyer (1786-1862), Bastiat (1801- 1830), Courcelle-Seiieuil (1813-1893), Paul Leroy-Beaulieu (1843- 1916). En Allemagne, l’innuence de la doctrine libérale a été moins prolonde et moins durable, et c’est dans ce pays que se sont formées les deux tendances qui, eu dehors du socialisme proprement dit, ont rompu avec la tradition classique : l’école historique et le socialisme de la chaire. On citera comme se rattachant à la doctrine libérale ; Rau (1792-1822), Aebenius (1784-1837), von Thiiiien (1780-1831). Roscher (1817-1894), bien que l’un des fondateurs de l’école bistoriijiie est tout à fait dans la lignée libérale jiour le fond des doctrines.

La doctrine libérale a été, dans la première moitié du xi.x" siècle, la seule doctrine fortement constituée et fournissant, en même temps qu’une explication systématiipie de l’organisation économique, un princiiie de politique économique, celui de la non-intervention. Depuis, d’autres doctrines se sont formées qui lui disputent les esprits et la combattent sur le terrain des méthodes, sur celui des explications scientifiques, sur celui aussi de la politiijue économique. Elle ne ]»eut plus prétendre à représenter toute la science.

§ 2. — Le socialisme.

A l’opposé des doctrines libérales individualistes se présentent les doctrines socialistes. Qu’est-ce que le socialisme ?

Le mot a servi à désigner des doctrines bien différentes entre elles, et un usage surabondant en a effacé et dispersé le sens ; c’est une monnaie qui a trop circulé. Sans doute, le socialisme s’o})pose à l’individualisme, et le contraste paraît d’abord assez clair, l’individualisme plaçant au premier plan de l’activité économique l’individu, tandis que pour le socialisme cette activité doit être plutôt le fait de la collectivité. Mais, eu réalité, il y a dans toute organisation économique un mélange des deux ordres d’activité. En outre, les indivitlualisles affirment que la libre activité de 1 individu est le meilleur moyen de bien faire les affaires de la collectivité, et les socialistes ]iroclament ([ue l’intervention de la collectivité jieut seule procurer aux individus le maximum de bonheur, de sorte ([ue les individualistes seraient les meilleurs socialistes, et les socialistes les véritables individualistes. Sans doute aussi, la doctrine libérale repousse l’intervention de l’Etat, tandis que le socialisme y fait appel ; mais il y a tant de degrés possibles dans cette intervention que cela ne fournit pas un critérium assez précis.

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Quelle que soit la diversité des systèmes, les doctrines socialistes se reconnaissent à ce qu’elles présentent les deux caractères suivants :

a) Elles impliquent ta critique de l’ordre social actuel dans ses données fondamentales : propriété privée, production en vue de rechange et du profit, libre concurrence, inégalité sociale, en tant que celle-ci est le résultat des institutions économiques. Le socialisme est une protestation contre l’inégalité, envisagée non comme un fait nécessaire, mais comme pouvant et devant être abolie ou grandement diminuée.

b) Elles impliquent la suppression totale ou partielle de la propriété privée et son remplacement par la propriété collective. Le cbangenient du mode de propriété aurait pour conséquence la transformation plus ou moins complète de l’organisation économique à laquelle la propriété privée sert di' base, et la disparition ou la diminution de l’inégalité, en tant du moins que celle-ci dépend des insfitutions. C’est le mode de propriété qui est la clé du système économique, et c’est sur ce jioint que se porte l’effort du socialisme. 11 y a d’ailleurs bien des degrés concevables dans la substitution de la propriété collective à la propriété privée. Le vieux communisme autoritaire supprimait toute propriété privée 7 le socialisme moderne est orienté vers une suppression seulement liartielle, qui n’atteindrait que la propriété des biens de production . la teire, les usines, 1 outillage ; les biens de consommation resteraient objets de propriété privée. C’est ce qu’on a pris l’babitude d’appeler, par opposition au communisme, le collectivisme.

Le socialisme est, en un certain sens, aussi ancien que la propriété individuelle. La cité platonicienne est l’expression d’un idéal .socialiste. L’L’topie, de Tbomas .Morus (De optimo reipublicce statu, deque nova insula Utopia, 151G;, la Cité du soleil, de Campanella (Civitas solis, 1607), sont des plans de sociétés communistes. Il y a eu en France, au xxoC siècle, une abondante littérature socialiste, sous la forme le jilus souvent de récits d’bistoire ou de voyages, où sont célébrés des peuples demeurés heureux et vertueux parce qu’ils ignorent la propriété privée (1), et ce filon continue pendant la période révolutionnaire (2).

.Mais tout ce qu’il y a de socialisme antérieur au xix® siècle n’a guère de visées pratiques définies et n’exprime que des conceptions philosophiques ou morales, ou simplement la plainte et les

(1) Lichtenbergcr, Le socialisme au XVIlIe siècle, 189o.

(2) Lichtenberger, Le socialisme et la révolution française, 1S99.

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