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DES ENTREPRISES

L’importance croissante des grandes entreprises, le mouvement qui, dans bien des catégories de production les porte au premier plan et refoule les entreprises plus petites, sont parmi les faits économiques du temps présent de ceux qui s’imposent le plus fortement à l’attention. Grands magasins, grandes compagnies de navigation, grands réseaux de chemins de fer, grandes usines, attestent la puissance de ce mouvement de concentration (1). Les plaintes des petits commerçants, des petits industriels, des artisans, sont, d’autre part, un témoignage sans cesse renouvelé de la pression redoutable qu’exercent sur eux les grandes entreprises. Au cours du xix® siècle, la concentration a fourni au socialisme quelques-unes de ses thèses fondamentales.

Ce n’est pas un fait entièrement nouveau que les grandes entreprises; dès le XIV® siècle, sinon même avant, il y a eu en France de grands marchands qui faisaient le commerce avec les pays lointains, gens hardis qui couraient des risques et réalisaient de gros gains; les Manduel, les Raymond Seraller, les Digue Raponde, les Eonis, les Jacques Cœur, ont été de puissants personnages; les merciers grossiers, c’est-à-dire les marchands en gros, formaient entre eux des associations dont les chefs étaient investis de pouvoirs étendus (2). La grande industrie est venue plus tard; il suffira ici de rappeler la politique de Colbert à l’égard des manufactures et l’effort fait par lui et après lui pour en encou-

(1) On applique aussi le terme de concentration au groupement d’une categorie d'entreprises dans une région; on dira, par exemple, que l’industrie de la soierie en France est concentrée dans la région lyonnaise. C’est dans une acception différente que nous prenon^î ici ce mot, comme signifiant raccroissernent de l’importance moyenne des entreprises.

(2) Levasseur, Histoire du commerce de le France, 1911, t. I, liv. III, 'Chap. VI.

T. — Écon. pol. — I.

TTintr

L ORGANISATION’ DE LA PRODUCTION

rager le développement (1). Mais ce n’est qu’au xix« siècle que la grande entreprise est devenue un élément essentiel de l’organisation economique; la grande industrie surtout, sous sa forme moderne nee des progrès de la technique, a commencé à se former en Angleterre a la fin du xvni® siècle, et seulement au siècle suivant a commencé à prendre dans les pays les plus avancés la place prééminente qu’elle occupe maintenant (2).

Il n’y a pas bien longtemps que les statistiques dressées dans un certain nombre de pays fournissent des données précises sur le classement des exploitations par catégories de grandeur. Pour 1 agriculture, la donnée principale, mais non d’ailleurs suffisante •

est la snrtace occupée par l’exploitation; pour l’industrie, le commerce, les transports, le classement des exploitations est fait sur la base du personnel occupé, élément que les statistiques loiirnissent^ aussi, dans certains cas, pour les exploitations agricoles. Il s en faut d ailleurs que les statistiques permettant de classer les exploitations par catégories de grandeur existent en tous pays, et que, là où elles existent, elles soient toujours d’une étendue et d’une précision suffisantes. L’importance du personnel occupé n est pas, d autre part, une base de classement qui puisse être tenue pour bien satisfaisante; la considération des forces mécaniques employées a une importance au moins égale à celle du pinsonnel, sinon même supérieure; or, les notions fournies sur ce point sont assez incomplètes et souvent ne peuvent être qu’imparfaitement combinées avec celles qui sont relatives au personnel occupé. Dans cette matière si importante, la documentai ion statistique présente encore de graves lacunes.

La question des grandes et petites exploitations se ]>ose en matière d’agriculture d’une façon qui n’est pas du tout la même qu’en matière de commerce ou d'industrie; le mouvement de concentration, très sensible dans l’industrie, bien moins dans le commerce, sauf en quelques branches, ne se manifeste pas dans l’agriculture. Aussi ne parlerons-nous d’abord que de l’industrie et du commerce; la question des grandes et petites exploitations en agriculture ne sera examinée qu'à la fin de ce chapitre ('3').

CI) Germain .Martin, La r,raudc huhtstrie en France sons le rèt/nr île Louis: XIV, Paris, 1899; La grande industrie en France sous le règne de Louis .XT Paris. I‘JOO.

\,2) Mantoux. La, révolution industrielle au Al7//e siècle. Essai sur les coinviencenients de la grande industrie moderne en Angleterre^ Paris, 1900.

(3) Les faits relatifs à la concentration ont été étudiés d’une façon pénétrante par Bourguin, Les sgstèmes socialistes et l’évolution économique.

LA CONCENTRATION DES ENTREPRISES

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En ce qui concerne la France, l’état actuel de la concentration dans le commerce et dans l’industrie peut être connu avec une certaine précision depuis 1896. Depuis 1896, en effet, les recensements de la population contiennent des données sur le personnel occupé dans les établissements et sur la répartition des établissements par catégories de grandeur. Des statistiques des forces motrices, établies en 1899, 1901 et 1906, permettent de compléter, au point de vue des éléments matériels, les indications relatives

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au personnel. La statistique française a pour base l’établissement, ' ■ I

défini comme étant la réunion de deux ou plusieurs personnes travaillant ensemble, d’une manière habituelle, sous la direction ||

d’un ou plusieurs représentants d’une même raison sociale. Un individu travaillant seul ne compte pas comme établissement, mais deux associés, ou bien le mari et la femme, travaillant ensemble sans aide, constituent un établissement n’occupant aucun ^

salarié. Les travailleurs isolés formaient, en 1906, 20,7 p. 100 îj

de la population active; les uns sont des petits patrons travaillant sans aide, les autres des ouvriers à domicile travaillant pour le ^

compte d’uii ou plusieurs entrepreneurs, soit moyennant un 7

salaire, soit moyennant un prix de façon. >-■

Toutes les données statistiques qui suivent remontent à 1906 Jî

jtour tout ce qui est de la France. Du recensement de 1911, on peut seulement tirer quelques indications sur les variations survenues j

dans le nombre des patrons et des salariés. Ces variations ne sont pas très importantes. Il y a une diminution du nombre des patrons, d’environ 230,000, qui provient à peu près également *

des professions agricoles et des professions industrielles. Il y a une augmentation du nombre des ouvriers dans l’industrie, d’en- ^

viron 340,000, et une augmentation moindre du nombre des employés, d’un peu plus de 130,000 (1).

3« édit., 1907; consulter les chapitres xi à xiii et les annexes placées à la Un du volume.

(l) On trouvera dans le tome I des Résultats statistiques du receyisement des industries et professions (dénombrement général de la iiopulation du 20 mars 1896) Texposé de la méthode suivie et la comparaison avec les dénombreraenis antérieurs. Depuis 1906, les recensements effectués dans les années dont le millésime se termine par un 6 renferment princijialement des renseignements relatifs aux industries et professions exercées par la population acth*e; ceux effectués dans les années dont le millésime se termine par un I, principalement des renseignements concernant les caractères

164 l’organisation de la production

§ 1. — Les données statistiques relatives à la concentration dans le commerce en France (i).

Il y a un très grand nombre d’établissements commerciaux d’importance médiocre. Sur le total des établissements commerciaux, plus du quart (26 p. 100) n’occupent aucun salarié; c’est par exemple, le mari et la femme tenant ensemble nn magasin. Là où il y a des salariés, la moyenne des salariés par établissement n’est pas tout à fait de 3 (2,8); elle était de 2,6 en 1896. de 3 en 1901 : variations faibles et sans importance au point de vue de la concentration. Le classement des établissements par ordre de grandeur, d’après l’importance du personnel occupé, fait ressortir le grand nombre des petits établissements, et cela sans modification importante entre 1896 et lî)06.

Nombre d'établissem*»nts dans chaque catégorie (p. 10.‘)00).

Établissemeats occupant

en l'.K)6

en 1896

De

là 5

salariés

De

De

Plus de 500

Les statistiques fiscales dressées à l’occasion du recouvrement de l’impôt de la patente confirment les données tirées des recensements de la population : le nombre des établissements commerciaux est considérable et n’est pas en décroissance.

Pour se donner, an point de vue statistique, l’impression de l’importance des grands établissements, il faut considérer, non plus la répartition des établissements par catégories de grandeur, mais la répartition du personnel entre ces établissements. Les établissements occupant plus de dix employés occupent plus du tiers

civils des habitants, la famille, les habitations En 1899, l’Office du travail a fait une statistique des forces motrices à vapeur et hydrauliques, qui a été mise a jour lors du recensement de 1901; une statistique nouvelle a été faite à roccasioii du recensement de 1900 (Statistique des forces motrices en 1906, Paris, 1911). Sur le mouvement de la concentration en France depuis 1914, Cf. Cauboue, La concentration des entreprises en France de 1914 à 1919, in Revue d'économie politique, 1920.

(1) On trouvera dans les Résultats statistiques du recensement général de la population effectué le 4 mars 1906 l’énumération des professions que la statistique range sous la rubrique commerce.

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LA CONCENTRATION DES ENTREPRISES 165

du personnel (34,1 p. 100), et ceux qui occupent de un à cinq employés, alors qu’ils représentent plus des neuf dixièmes du total des élablissemeiits (92,63 p. 100), n’occupent qu’un peu plus de la moitié du personnel (34,4 p. 100); mais ceci encore démontre combien il serait inexact de se représenter les petits et moyens établissements commerciaux comme en décadence sensible. Voici la répartition du personnel entre les établissements en 1906 et en 1896 :

Nombre de salariés dans chaque caté^^o^ie (p. l.OOÜ).

Établissements occupant en 1906 en 1896

De 1 à 5 salariés 544 556

De 6 à 10 » 115 1^3

Plus de 10 » 341 321

De 1896 à 1906, le personnel a diminué dans les deux premières catégories et s’est accru dans la troisième, mais le mouvement a peu d’ampleur.

Il faut tenir compte de ce que les statistiques, pour ce qui est du degré de concentration, rçstent en deçà de la réalité. En effet, elles comptent comme établissements distincts ceux qui sont situés dans des communes différentes, alors même qu’ils dépendent d’une seule entreprise : il en est ainsi, par exemple, des maisons à succursales multiples. D’autre part, il y a dans la vie économique toutes sortes de dépendances que la statistique ne peut pas connaître : des débits de boissons sont installés par de grands brasseurs ou distillateurs, des boulangeries le sont par un minotier, des magasins de chaussures par une fabrique de chaussures; le magasin, en apparence autonome, est soutenu et commandité par l’usine, il n’en est, en réalité, que le prolongement. Il y a donc, au-dessous de la concentration visible, une concentration occulte. Mais cela ne modifie jias radicalement les conclusions à tirer des constatations statistiques; il est incontestable qu’il y a une foule de jietits et moyens établissements commerciaux, et rien ne permet de penser qu’ils soient en voie de disparaître.

Il y a dans certaines catégories de commerce une très forte concentration : notamment dans les banques et dans l’assurance, où quelques puissantes sociétés tiennent presque toute la place. Pour le commerce de détail, il y a un petit nombre d’établissements géants connus de tout le monde; mais la formation de ces très grands établissements n’a pas fait disparaître les petits et

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L ORGANISATION’ DE LA PRODUCTION

moyens détaillants. Il est vrai que de ces détaillants une forte proportion est fournie par les commerces de l’alimentation et particulièrement par le ooinmerce des boissons. La France comp-

débitants de boissons uS,/0i en 1913) (1), dont plus de la moitié ne donnaient lias

a manger, mais seulement à boire; les personnes disposées à se

réjouir de la grande quantité des petites exploitations indénen-

dantes que reyelent les statistiques trouveront dans ce chiffre

un sujet de méditation. Mais, abstraction faite du commerce des

boissons, le nombre des petites exploitations indépendantes demeure élevé.

§ 2. — Les données statistiques relatives à la concentration

dans l’industrie en Fiance (2).

L’industrie offre un plus haut degré de concentration que le commerce, ependant il y a dans les statistiques la constatation un grand nombre de petits établissements industriels En 1906 10 p. 100 des établissements industriels n’occupent aucun salariétans ceux qui emploient des salariés, le nombre moyen de personnes salariées par établissement est légèrement supérieur à 6 (6 1), contre o,3 en 1896. Le classement des établissements par categories de grandeur, d’après l’importance du personnel occupé, donne le tableau suivant :

Nombre d’établissements dans chaque caté^îorie (p. lO.OOO).

Établissements occupant

1 à 5 salariés De G à 5t> n De 51 à 500 Plus de 500 »

en 190G

en 18%

En rapprochant ce tableau de celui qui est relatif aux établissements commerciaux, on voit clairement que la concentration est plus forte dans l’industrie; dans le commerce, la première catégorie tient une plus grande place que dans l’industrie, et les trois

(1) Apn's la guerre, dans les frontières nouvelles, leur nombre est un peu

moindre (411.000 en 1919) ‘

(2) L’industrie comprend ici : les industries extractives et de transformation, les transiiorts moins les chemins de 1er, les services publics indus- ' triols.

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