L'ordre naturel, ch. xtiii, p
demandez à la loi qu'une seule chose : permettre aux hommes de prendre leur intérêt personnel pour seul guide. Dans tout ce qui ne nuit pas à la liberté d'autrui, laissez faire, laissez passer.
Tel est, dans les grandes lignes, le système de la physiocratie. Quel jugement mérite-t-il ? Par l'ensemble de leur doctrine, les physiocrates ont imprimé à la science de la richesse une direction fausse et dangereuse. Par leurs principes sur la destinée humaine, ils ont fait descendre la science sociale dans les eaux boueuses du sensualisme et de l'utilitarisme. Par leur hypothèse d'un ordre naturel conduisant infailliblement la société au bonheur, ils ont égaré cette science dans les sentiers trompeurs d'un optimisme sentimental. Par la théorie absolue du laissez faire, laissez passer^ ils l'ont engagée dans un libéralisme dont les conséquences ont été aussi fâcheuses pour le bien-être matériel que pour les intérêts moraux de la société ^
L'école anglo-française. — Adam Smith, le chef de l'école anglaise, s'est inspiré, comme il l'avoue dans ses écrits, des travaux et des idées des physiocrates pour construire un système d'économie politique d'après un ordre de liberté naturelle, dans lequel tout se meut sous la loi de l'intérêt*. Toutefois la conception de l'ordre économique qu'il développe diffère à plus d'un titre de celle des physiocrates ; il n'est plus question d'un code général de la vie sociale et du droit naturel ; il n'est question que de la richesse produite par l'individu et le travail. En 1776, A. Smith publia son traité célèbre intitulé : Recherches sur la Nature et les Causes de la richesse des Nations. Cette publication est considérée comme l'acte de naissance de l'économie politique, à titre de science distincte. L'économiste anglais pose, comme mobile unique de l'activité économique, l'in-
I. V. Périn, op. cit., 34. — Pour la physiocratie, consultez H. Denis, Histoire de» $ystèmes économiques et socialistes ; — Espijjas, Histoire des doctrines économiques; — Ingram, Histoire de C Economie politique; — Léon Say, Turgot; — ScBELLE, Dupont de Nemours et Vécole physiocratique ; Vincent de Gournay ; — L. DE. Laveegne, les Economistes français du xviii» siècle.
a. V. Weiss, 0. P., Sociale Frage. p. 77, seq., 327 ; — D' K. Wagner, Lehr-und Bandbuch, t. I, ch. i, § i et a ; — D' Emile Sax, Grundlegung der theoretiêche» StaaUwirthschaft. p. 418.
térêt. Quel est cet intérêt? On a beaucoup discuté pour savoir s'il le fallait appeler amour de soi, intérêt personnel, égomanie, égoïsme; self-love, self-interest^ selfishness. Question de mots, affaire de dictionnaire*. Ce qui est certain, c'est que le père de l'économie politique, dans la Théorie des sentiments moraux^, défend et développe la thèse de la morale utilitaire fondée sur l'intérêt, basée sur la recherche du bien-être temporel et de la richesse. Voilà pour Tordre moral. Quant à l'ordre économique, il résulte spontanément de la liberté naturelle, de la non-intervention de l'Etat dans le régime du travail, du libre jeu des lois économiques et de la concurrence pleinement affranchie de toute barrière artificielle. « En écartant, dit-il, tous les systèmes de préférences et d'entraves, relativement à l'emploi des forces productives, le système simple et facile de la liberté naturelle se présente de lui-même et se trouve tout établi ; tout homme, tant qu'il n'enfreint pas la loi de justice, demeure en pleine liberté de suivre la route que lui montre son intérêt'.»
Dans la formule qu'il donne du rôle de l'Etat, aucune sauvegarde n'est accordée aux intérêts supérieurs de la morale publique ou de la protection des faibles*.
Au lieu de considérer la richesse comme un moyen d'améliorer la condition des membres du corps social et de les aider à accomplir leur fin dans l'ordre moral, Adam Smith se contente de déterminer les lois suivantlesquelles s'accroît la richesse collective des peuples et donne tous ses soins à l'étude de la production et de l'échange. Quant au problème de la répartition, il se résout de lui-même, comme le remarque M. Gide, dans la thèse libérale : « Il n'y a pas lieu de rechercher comment on doit répartir la richesse, mais simplement d'observer comment elle se répartit. La richesse se distribue naturellement par des canaux secrets qu'elle se fait à ellemême, comme une eau qui suit sa pente. Ici comme ailleurs,
I. H. Pesgh, Die theoretischen Voraussetzungen der klassischen Natîonalôkonomie. (Sttnimen, 1892, t. XLII, p. 379, seq.). a. Conf. t. I, p. 354, 372.
3. Richesses des Aaiions, t. II, liv. IV, ch. jx. — Faut-il observer que la loi de justice est singulièrement restreinte par A. Smith et qu'elle ne s'occupe que du ressort de la justice commutative ?
4. Ibid. — Conf. Périn, les Doctrines économiques depuis un siècle, p. 44, seq.
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il n'y a qu'à laisser faire. — Mais il faut répondre que, quoique l'eau suive sa pente, cela n'empêche pas le jardinier ou l'ingénieur de la distribuer où il lui plaît par des canaux artificiels, si d'ailleurs il sait les disposer habilement et conformément aux règles de l'hydraulique. Le législateur peut avoir la même puissance en ce qui touche la distribution des richesses '. » MalthusS Ricardo'ontété les continuateurs d'A. Smith; Stuart Mill * ne diffère de ses prédécesseurs ni sur le principe de la jouissance ni sur le déterminisme des lois économiques. Il se rattache cependant par un certain nombre de points aux doctrines socialistes. Talent original et puissant, il tient à toutes les écoles, et toutes revendiquent son appui.
L'école orthodoxe en France. — Tout en rejetant un certain nombre de théories trop aprioristiques des économistes anglais, l'école française est restée fidèle aux principes fondamentaux du libéralisme classique.
D'après J.-B. Say, produire et consommer, c'est tout l'homme, toute la société; au chiffre des consommations se mesure le degré de civilisation d'un peuple; le principe de tous les progrès se trouve dans le développement de tous les besoins'.
Rossi*, Gherbuliez"' tiennent un langage semblable.
Bastiat, le plus populaire et le plus brillant écrivain de l'école libérale en France, se rattache plutôt au groupe des physiocrates qu'à celui d'A. Smith. Pour lui, le but suprême de l'homme, c'est la jouissance, principe de toute civilisation. Il aime à comparer la mécanique sociale et la mécanique céleste; toutes deux sont appelées par une loi naturelle à produire l'ordre et l'harmonie dans leur sphère respective*. Sous une autre forme, il reproduit la formule célèbre des physiocrates : le monde va de lui-même. « Laissons les