Refut des Deux Mondes, t. CX.WII, i8g5, p
2. Dans un livre q'.ii a fait beaucoup de bruit, A quoi tient »a supériorité des Anglo-Saxons, M. Demolins fait un panégyrique enthousiaste de self-help an^losaxon, qu'il oppose à l'esprit n communautaire u des races latines.
ai4 L ORDRE SOCIAL
La liberté physique, c'est le pouvoir de se déterminer, en l'absence de toute contrainte physique, interne ou externe. Et la liberté morale, la vraie liberté morale, consiste à agir conformément à la raison, à exercer ses droits sans entraves. De là cette conclusion manifeste : tout acte de la volonté contraire à la raison et au droit, opposé à la morale, se trouve rejeté hors des frontières de la liberté morale dans la région de la licence et des abus. L'anarchiste a-t-il la liberté morale de supprimer par la bombe ou la dynamite le bourgeois ou le capitaliste? Aucun homme sensé ne soutiendra une pareille énormité.
Ces notions établies, demandons au libéralisme comment il entend la liberté morale.
La liberté morale, dans la théorie libérale, c'est le pouvoir de faire ce qui n'est point défendu par la loi. Cette formule, en soi, est exacte; mais le malheur est que, pour les mêmes théoriciens, la loi n'est que l'expression de la volonté nationale représentée par une majorité de circonstances et n'ayant d'autre effet que d'imposer la contrainte physique. Par conséquent, tout ce qui échappe à la contrainte physique de la loi est permis et, dès lors, tombe dans le domaine de la liberté morale. Comme le remarque fort justement le P. Liberatore, « ce principe que l'homme est à luimême sa propre loi, appliqué à l'économie politique, amène nécessairement la collision des intérêts privés et, par suite, la A^ctoir* des plus forts. Et, parce qu'en économie les plus forts sont les plus riches, il faut que tous les autres se plient sous le joug de ceux-là. C'est bien le despotisme de la richesse, la tyrannie de l'argent \ »
La liberté et l'harmonie des intérêts. — Prétendre que, sous la seule influence de la liberté, les intérêts opposés s'harmonisent entre eux, soutenir que le bien particulier de chacun conduit par une pente irrésistible au bien de tous, c'est se bercer d'une illusion naïve*. Portez vos regards sur le monde économique, et dites si la liberté tient la balance
t. Principii cCEconomia poUtica, p. 447-
a. V. A. Mii.LET, Sophisme de l'identité de.t intérêts individuels et de l'intérêt ^^ néral (Rei>ue d'écon. polit., 1889, p. 412, seq.)..
L ECOLE LIBERAXE ai5
égale entre les exigences du producteur et du consommateur, de l'usurier et de l'emprunteur, de l'agriculteur et de l'industriel ? Le self-interest des landlords d'Irlande a-t-il amené la prospérité ou la misère des tenanciers ? A-t-on pris au sérieux les silvermen des Etats-Unis, forçant, au nom des intérêts nationaux, le Trésor à leur acheter d'immenses quantités de métal blanc de jour en jour plus déprécié?
Autant vaudrait dire que le trésor amène l'ordre spontanément, par je ne sais quelle mystérieuse loi de nature. En vérité, l'école individualiste se trouve dans une alternative sans issue. D'une part, les faits l'obligent à reconnaître, il le faut bien, que le libre jeu des forces individuelles engendre les antagonismes sociaux; d'autre part, elle affirme solennellement que le laissez-faire doit être la seule règle économique et amènera infailliblement l'harmonie sociale^
La liberté n'e&t pas une solution — D'ailleurs, comme le disent Roscher et Ingram : Freiheit ist keine Lôsung, la liberté ne saurait être une solution de la question sociale, car elle est un élément purement négatif pour l'individu comme par la société. La liberté est la condition nécessaire qui précède la solution des problèmes dépendant de l'activité humaine; elle permet aux forces naturelles de se développer: elle facilite leurs tendances spontanées o.u acquises; mais, en elle-même, elle ne contient aucun principe d'organisation ou de direction, aucune solution de la question sociale*.
Qu'on ne se méprenne point sur ma pensée : je ne dis en aucune façon : la liberté est mauvaise, il faut la supprimer. Détruire la liberté, ce serait briser le noble moteur de l'activité humaine, anéantir les viriles initiatives, effacer le trait divin qui rehausse et embellit les actions de l'homme, l'indépendance et la personnalité, abaisser le citoyen, à la condition de l'esclave. Je dis que la liberté individuelle toute seule, abandonnée à elle-même sans direction et sans frein,