‹ Cours d'économie socialeChapitre 116 sur 310 · V. Ingram, History of poUtical Economy, p. a · texte numérisé non relu

V. Ingram, History of poUtical Economy, p. a

ai6 L ORDRE SOCIAL

ne suffît point pour conduire la société à sa fin naturelle. Si elle est capable de produire les grandes actions et d'obtenir de grands biens, la liberté peut aussi causer le mal, et beaucoup de mal. Est-ce détruire la liberté que de la fortifier, la redresser, la diriger par la loi ? Est-ce amoindrir la liberté que d'en élargir le champ d'action par l'association et l'organisation sociale ? Ce que l'individu perd par la contrainte,, il le retrouve au centuple comme citoyen et comme associé. Parlons franc. Le véritable libéral, enlevant le double écueil de l'anarchie et de l'esclavage, veut la liberté grande, forte, puissante, mais il la veut protégée contre les abus, agrandie par l'association, fortifiée par la loi. Voilà pourquoi il se tient en garde contre les excès du libéralisme.

Aussi bien, tel qu'il est entendu par l'orthodoxie libérale, le principe de la liberté introduit dans la société un germe de destruction. L'intérêt privé des individus est-il, même dans l'ordre économique, la seule loi directrice de l'activité humaine, la cohésion sociale se relâche, la société se dissout et se résout en ses éléments primitifs : des citoyens isolés, égaux devant la loi. Non, la force antagoniste qui, d'ordinaire, sépare les hommes, c'est-à-dire l'intérêt personnel, ne sera jamais le lien qui les unit en un corps social. Pourquoi cela? Parce que la société n'est pas fondée sur la lutte pour l'existence, mais bien sur l'union pour la vie. C'est ce que remarque fort bien le P. H. Pesch : « Pour A. Smith, écrit-il, une collection d'individus égaux unis par des rapports d'échange [Tauschverhàltnisse)^ voilà la société. La bienveillance mutuelle s'ajoute à cette société comme une parure de luxe: elle reste étrangère à sa conception intime; et cependant comment concevoir l'harmonie des intérêts sans la subordination des intérêts personnels et de l'égoïsme*.^ »

Tels sont les effets du principe de la liberté absolue dans la société. On savait déjà quels fruits amers il a portés dans l'ordre religieux et dans l'ordre politique.

C'est le même faux dogme de la liberté absolue qui, après avoir commencé son œuvre de destruction sociale dans le domaine religieux, après avoir continué ses ravages dans

1. Die tkeoretischen Voratutetzunqen . {Stimmen, t. XLII, 189a, p. 934.) — Conf, Liberalismus, Socialismus und chrisiliche Gesetlschaftsordnung.

l'ordre politique, devrait compléter son action dissolvante dans le domaine économique. Si l'on considère et compare attentivement l'individualisme religieux (protestantisme ou rationalisme), l'individualisme politique fondé sur l'égalité des droits individuels, et l'individualisme économique, qui ramène l'ordre social à un système mécanique d'intérêts personnels sans lien interne, on reconnaîtra sans peine une parenté étroite, une sorte d'évolution nécessaire entre ces trois i'ormes de l'individualisme. Dans la théorie de la liberté absolue, la religion reçoit sa forme du libre examen^ l'Etat doit son origine à un lib?'e contrat (explicite ou implicite), la vie économique tout entière a pour principe la liberté des échanges. Partout, on le voit, c'est le domaine souverain, absolu, indépendant, du libre arbitre de l'individu.

Objections. — Contre ces attaques, l'école classique défend ses positions avec courage et habileté ; nous aurions mauvaise grâce à le nier. Un des argumente les plus spécieux apportés par les défenseurs de l'orthodoxie libérale consiste à montrer le magnifique épanouissement de l'industrie et du commerce, qui marque le commencement et surtout la seconde moitié du xix® siècle, comme un effet de la liberté économique et des théories d'Adam Smith.

C'est le sophisme non causa pro causa. Le progrès matériel incontestable dû à l'invention de la vapeur, à la division du travail, à la multiplication des voies de communication, est le résultat d'une série de circonstances, providentielles sans aucun doute, mais absolument étrangères aux doctrines du laissez faire., laissez passer.

En Angleterre, où l'organisation corporative a été plus forte, plus développée que partout ailleurs, le triomphe du système capitaliste [Geldwirtschaft) sur l'économie naturelle [Naturmrtschaft) était un fait accompli à l'heure où les économistes entraient en scène^ ; la liberté du travail n'est donc pas leur fait, pas plus que l'essor de l'industrie.

Admettons que le libéralisme économique ait favorisé la marche en avant de l'industrie et du commerce ;• en revan-

Page 1