Journal des économistes, septembre
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Abticlb 7. — L'attaque et la défense de l'ordre social.
Tactique des socialistes. — Les orateurs et les chefs du j»arti socialiste ont sur les masses une influence incontestable. Rien d'étonnant, d'ailleurs.
Faire un tableau saisissant des misères de l'ouvrier, mettre en relief les contrastes de la société actuelle, ouvrir à des auditeurs crédules des horizons enchanteurs ; voilà plus qu'il n'en faut pour exciter la haine et attirer la convoitise. N'est-ce pas Lafargue qui démontrait aux ouvriers de Fourmies que, sous le régime du socialisme, l'ouvrier, en travaillant trois heures, gagnera 10 francs par jour? Un autre n'afTirmait-il pas, pièces en mains, que la nationalisation de la richesse rapporterait 2.000 francs de rente par tête ?
Prenons comme exemple de cette tactique un discours prononcé par Jules Guesde. En voici quelques idées :
Il y a séparation de plus en plus tranchée entre le travail qui incombe tout entier à une classe, et le capital qui est exclusivement détenu par une autre. De ce divorce entre les deux facteurs de la production découlent tous les maux de la société, car la tendance sera toujours, pour diminuer les frais de production, de réduire au minimum les salaires des ouvriers. Cette loi fondamentale suffit à briser toutes les bonnes intentions ou volontés des employeurs, prisonniers de l'ordre social dont ils bénéficient.
Conséquences sociales de la rupture entre le capital et le travail : la guerre de tous contre tous, guerre entre prolétaires et capitalistes pour le partage du produit, guerre entre prolétaires et prolétaires pour le partage des salaires, guerre entre capitalistes et capitalistes pour le partage des profits ; insécurité générale devenue la condition normale de la société.
Le remède surgit de lui-même, s'impose de toute évidence ; c'est la réunion dans les mêmes mains des deux facteurs de la production aujourd'hui séparés ; la seule forme possible de cette réunion, c'est la forme collective^ non pas même communale ou corporative, mais sociale. Cette expropriation est rendue de plus en plus facile par le collectivisme d'en haut.
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Conséquence de cette transformation sociale : a) plus de classes, plus de luttes de classes, c'est la grande paix ; — 6) au lieu de V exploitons-nous les uns les autres, V entr' aidonsnous les uns les autres, Homo hominl Deus (l'homme est un Dieu pour l'homme) ; — c) la liberté se trouve créée de toutes pièces ; car la liberté, c'est le moyen d'accomplir sa volonté, et, par suite, de satisfaire ses besoins ; — d) en même temps que l'effort à faire par chacun sera réduit au minimum, le temps de travail social à fournir par chacun des membres valides de la collectivité sera immensément réduite
Stratégie de la défense. — Il serait puéril de nier en bloc tous les faits apportés par les docteurs du socialisme. Les documents nombreux qui figurent dans le Capital de Karl Marx sont empruntés à des sources ofRcielles. Engels est un statisticien de haute valeur. La science et la loyauté de Schaffle et de Henry George ne sauraient être mises en doute.
Fermer les yeux aux maux provenant de l'ordre économique actuel, c'est de l'optimisme. Laissons cette illusion aux médecins tant mieux de l'école classique. Aux statistiques complaisantes, qui montrent la classe des travailleurs privilégiée entre toutes, les collectivistes répondent en haussant les épaules et exposent la situation réelle du prolétaire vivant.
Avouons-le, les remèdes proposés par l'école socialiste ne sont pas tous entachés d'injustice ou d'utopie^. Lorsqu'on réclamait la protection des femmes et des enfants, la réglementation du travail de nuit, la réglementation de la spéculation, des monopoles et accaparements, la législation du travail, etc., nous ne pouvions qu'approuver ces mesures et plusieurs sont, en effet, depuis cette époque, heureusement passées dans notre code.
S'il est dangereux de tout rejeter dans les revendications
1, Discours reproduit par la Société libérale pour Tétude des sciences et des oeutre^ êociales [Bulletin, n° 3).
a. V. par exemple les résolutions du Congrès socialiste de Marseille, septembre 1892.
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socialistes, il est imprudent de trop aeoorder. Entre ces deux extrêmes, la ligne de démarcation doit être tracée d'après les principes de la science sociale, les données exactes de l'économie politique et les prescriptions de la justice.
Pour combattre efficacement le socialisme, il faut tenir compte d'un fait important, l'existence d'un mouvement démocratique universel. Que l'on discute tant qu'on voudra sur Tétymologie, la valeur, la convenance, l'opportunité du mot .démocratie^ le fait de ce mouvement démocratique universel n'en demeure pas moins certain ; il était déjà affirmé dans ces termes mêmes par Léon XIII à ]\P'^ Doutreloux*. Or une opinion erronée, qui, jetée dans la circulation par des politiciens habiles, s'est vu accepter très rapidement, fait confondre le mouvement socialiste avec le mouvement démocratique et ouvrier.
Grâce à cette confusion, de bons et honnêtes ouvriers, qui ne partagent nullement les doctrines collectivistes, se rallient cependant au parti ouvrier socialiste pour faire triompher les revendications ouvrières qu'ils regardent comme justes. Le mouvement ouvrier est la conséquence de l'évolution sociale et de la transformation économique du monde moderne. Le mouvement socialiste, au contraire, est Tentreprise de quelques meneurs qui se font du peuple un tremplin politique. Leurs agissements ont, un jour, arraché ce jugement à un écrivain qui avait pu les suivre de très près : « Le socialisme n'est pas un but, ce n'est qu'un instrument. »
Voilà pourquoi la lutte contre le socialisme ne doit pas être entreprise avec un programme purement négatif ; elle ne peut être efficace que si l'on montre aux masses ouvrières que le catholicisme est un programme positif pour l'amélioration de leur sort. Il ne suffit pas de tourner en ridicule le programme des socialistes, il faut opposer à leurs utopies les réformes pratiques qui découlent des principes chrétiens ; il ne faut pas laisser croire aux ouvriers que les catholiques s'intéressent à leur sort, parce qu'ils veulent les arracher à d'autres théoriciens qui prétendent s'y intéresser
I. M«f DouTRELoux, évèque de Liège, Lettre pastorale, 14 janvier 1894, p. ai.
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également. Le mouvement social chrétien devrait exister alors même que le socialisme n'existerait pas*.
Au reste, en y regardant de près, on s'aperçoit vite que la plus grande partie de ce qu'il y a de bon et d'acceptable dans le programme socialiste est inscrit depuis longtemps dans les revendications des catholiques sociaux. C'est la remarque de M. de Mun : « Si les socialistes, dit-il, n'avaient fait qu'exciter les passions et provoquer des violences, ils auraient pu troubler, agiter le pays, et ils n'y auraient pas conquis une si large place ; ils l'ont conquise par leurs idées, dont plusieurs, pour le dire en passant, nous appartiennent, qu'ils nous ont dérobées et que nous nous sommes laissé prendre... Aujourd'hui qu'ils sont les maîtres du pouvoir et que leurs chefs commandent aux ministres et à la majorité, leur faiblesse éclate ; et cette faiblesse c'est qu'ils ont relégué dans l'ombre des commissions ou dans la pompe des harangues sonores, les réformes promises, c'est que pouvant tout faire et tout obtenir pour le peuple, ils ne lui ont rien donné, et qu'ils n'ont rien ou presque rien ajouté aux lois sociales que nous avions, nous, les catholiques, proposées, soutenues, malgré la résistance d'une partie de nos amis, et qui, grâce à nous autant du moins qu'à eux-mêmes, sont entrées dans les mœurs et dans les codes '^ ».
Catholicisme et socialisme. — Des esprits craintifs sont pris de peur et se demandent avec effroi si le mouvement social chrétien n'est pas une forme déguisée du socialisme, tout au moins du socialisme d'Etat. A cela nous répondrons qu'il ne peut y avoir ni socialisme catholique, ni socialisme chrétien. 11 est vrai que plusieurs écrivains ne laissent pas de ranger le prétendu socialisme catholique parmi les différentes formes du socialisme. Cette classification repose sur une erreur. Le socialisme est une doctrine qui a été formellement condamnée par l'Eglise (v. le Syllabus, § 4 ; les Encycliques de Léon XllI, Quod apostolici, 28 décembre 1 878, et Rerum novarum). Le socialisme s'appuie sur deux fonde-
I. Msf DouTBELOUx, Lettre pastorale, 14 janvier 1894, p. ao. a. Discours prononcé au Congrès de Besançon, igoS.
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inenls : la destruction de la propriété stable privée et la confiscation des droits privés- au profit de l'Efat, Aucun catholique ne peut souscrire à pareille doctrine. En outre le collectivisme prêche la guerre des classes, la lutte du prolétaire contre le patron, du travail contre le capital ; le catholicisme veut rétablir la paix, l'union, l'harmonie entre les classes sociales. En vérité, comment assimiler deux réformes sociales radicalement opposées quant aux principes dont elles partent, quant aux moyens qu'elles mettent en œuvre, quant au but qu'elles se proposent ? Autant vaudrait identifier la lumière et les ténèbres.
On ne s'étonnera donc pas que le socialisnie catholique soit une appellation contre laquelle les catholiques ont protesté d'une voix unanime : évêques, prêtres et laïques, le cardinal Langénieux, W de Gabrières, M. de Mun et M. Gh. Périn, le Gongrès de Liège et celui d'Angers, le P. de Boylesve et le P. Gathrein, les catholiques de France, comme ceux de Belgique, d'Allemagne et d'Angleterre. Seuls, deux ou trois écrivains catholiques ont paru faire bon accueil jadis à l'épithète de socialiste-catholique.
Catholiques et socialistes d'Etat. — Le socialisme d'Etat n'est pas moins incompatible avec les principes catholiques. Attribuer à l'Etat la réforme sociale, en lui accordant un droit d'intervention illégitime dans l'ordre économique privé ou dans le régime du travail : voilà, dans ses éléments essentiels, le socialisme d'Etat. Mais aucun catholique ne peut accorder à l'Etat la mission de promouvoir ou de protéger l'ordre social, à l'exclusion de l'Eglise et des libres initiatives privées ou collectives ; aucun catholique ne peut autoriser l'Etat à s'immiscer dans les affaires d'ordre privé (telles que la famille, le régime de la propriété, le contrat de travail), sous couleur que son intervention est simple^ ment utile au bien général.
D'autre part confondre le socialisme d'Etat avec toute intervention de l'Etat dans l'ordre économique, c'est tomber dans une équivoque manifeste*. Non, il n'y a pas l'ombre de socialisme à réclamer de l'Etat une intervention dans