‹ Cours d'économie socialeChapitre 152 sur 310 · I. Lettre de Pie X sur le Sillon (tgio · texte numérisé non relu

I. Lettre de Pie X sur le Sillon (tgio

abordèrent directement les études des questions sociales, prirent l'habitude de s'instruire, de se gouverner euxmêmes : ainsi peu à peu dans toute la région du Nord et de l'Est se formèrent les nouveaux cercles d'ouvriers. Ils essaimèrent bientôt dans toute la France. Ils eurent leurs congrès. La démocratie chrétienne existait comme parti, mais le mouvement, sous cette forme et sous cette enseigne, n'a pas continué.

Les groupes du Sillon qui se réclamaient aussi, du moins au début, de la démocratie chrétienne, se sont dispersés ou se sont transformés lors de leur pleine soumission à la condamnation qui, venue de Rome, atteignait certaines de leurs idées.

Rôle du peuple dans la réforme sociale. — Tout pour le peuple^ voilà quelle pourrait être la formule populaire de la démocratie essentielle que tout catholique doit admettre; tout par le peuple, voilà la formule de la démocratie dans un sens secondaire et accidentel c'est-à-dire politique. Il est bien entendu que nous prenons ces formules non dans un sens strict et restrictif, mais dans le sens large.

En d'autres termes, sur quelle classe Faction des catholiques doit-elle se diriger aujourd'hui et sur quelle classe doivent-ils surtout s'appuyer pour sauver la société tout entière et la ramener à l'ordre social chrétien? L'agent principal de cette réforme, répondent certains réformateurs chrétiens, doit être la classe dirigeante. C'est avant tout sur le peuple qu'il faut s'appuyer, disent les démocrates chrétiens. Quel parti prendre dans cette alternative ? Normalement, le bien social doit se faire avec le concours proportionnel de toutes les classes de la société et surtout des classes élevées. Mais si, par une déplorable perversion des idées et des sentiments, on ne peut plus compter sur l'appoint désiré et sur le concours de ces dernières, le salut du peuple en ces circonstances doit se réaliser par le moyen du peuple *.

L'Église veut sauver la société, et elle le veut à tout prix. Pour travailler à ce noble dessein, elle fait appel à toutes les forces sociales, classes supérieures, gouvernements;

I, V. TONIOLO, Rivista internazionale, n» de mars 1898.

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assemblées, et sa voix retentit dans l'univers entier « avec une amoureuse patience ».

Mais trop souvent l'aristocratie du sang et de l'argent, la bourgeoisie industrielle, les classes cultivées et instruites, les dynasties historiques, les gouvernements, les assemblées, pour des motifs divers, ne veulent pas ou ne peuvent pas collaborer avec TEglise au grand œuvre du salut social \

Et alors la Mère des nations tourne son regard vers le peuple et place en lui Tespoir de la future reconstruction sociale. Sans doute, lui aussi, en immense majorité, est gisant dans l'indifférence et dans l'incrédulité. Mais cette indifférence et cette incrédulité ne sont ni raisonnées, ni délibérées ; ce sont des préjugés artificiels et factices, pour en faire tomber beaucoup, il suffirait de détruire un mensonge, à savoir que l'Église est la triste complice des oppressions et de l'injustice. D'ailleurs, si l'on veut bien jeter un coup d'œil général sur l'histoire des temps chrétiens, on reconnaîtra, à n'en pas douter, qu'en fait la marche progressive de la civilisation est toujours dans le sens de la démocratie ; elle tend à rendre le peuple de plus en plus maître de lui-même, maître de son gouvernement. Nous voyons les classes maintenues dans l'esclavage, puis dans la condition de serf et dans celle de vilain, successivement élevées à la liberté civile et politique. Le mouvement pour la paix de Dieu et le mouvement communal au moyen âge nous montrent le peuple arrivant à l'exercice du pouvoir et constituant des cités démocratiques, dont plusieurs sont des modèles. Ensuite est venu le mouvement qui tend à transporter les formes du mouvement démocratique du gouvernement municipal au gouvernement de l'Etat. L'évolution, d'ailleurs, est liée à un ensemble de conditions d'ordre moral et d'ordre économique, qui, à travers des vicissitudes, indiquent une constante ascension populaire. Qu'on maudisse cette loi historique tant qu'on voudra, elle n'en existe pas moins! Que la poussée démocratique ait

I. a On a pu dire, — ainsi s'exprime M. de Mun, — que les classes élevées man- •juaient Irop souvent à leur mission vis-à-vis des classes populaires. Nul ne l'a dit, ne l'a répété avec une plus énergique insistance que les fondateurs de l'Œuvre des Cercles » (Discours de clôture de l'Assemblée générale de l'Œuvre de$ Cercles en i8:;j.

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atteint en ce siècle toutes les nations européennes, c'est un lait qu'on ne saurait mettre en doute, a L'opinion plus g^rande que les ouvriers ont conçue d'eux-mêmes et leur union compacte ne sont-elles pas, comme le dit Léon XIII, une des causes du conflit socal? ». « Aussi bien, comme Vaïtirme M^"" Doutreloux, le mouvement démocratique est irrésistible ; il se fera avec nous ou sans nous, et, s'il se fait sans nous, il so fera contre nous et contre le christianisme. » Et donc, christianiser le mouvement démocratique, n'est-ce pas le but et la raison d'être de la démocratie chrétienne ?

Enfin, dans un pays où la forme du gouvernement est républicaine, le peuple est souverain, par le suffrage universel, il est maître des destinées de la nation. Pourquoi donc ne pas s'adresser directement à lui pour opérer la réforme sociale? Frappés de cette pensée, des catholiques ayant à cœur la restauration chrétienne de la société se sont décidés hardiment à poser la pointe du levier sur le peuple. Mais cette conception, pour ne point tourner à la chimère dangereuse, ùe doit pas oublier la nécessité constante des cadres et des hiérarchies. Elle ne doit pas non plus méconnaître, mais plutôt mettre en pleine évidence la mission dévolue aux élites, quel que soit, par ailleurs, le milieu dans lequel elles se recrutent. Dans ce grand œuvre, quel sera le rôle spécial des classes élevées?

Rôle des classes élevées. — Y a-t-il des classes qui, par la situation de fortune ou de noblesse où les a placées leur naissance, sont investies d'une sorte de droit d'autorité et de direction sur les classes ouvrières ? Est-ce un privilège exclusif de ces classes élevées de prendre la direction du mouvement ouvrier et de la réforme sociale ? D'aucuns, parmi les réformateurs catholiques, se rangent à cette opinion combattue par le groupe de la démocratie chrétienne. La naissance et la fortune créent des devoirs parmi lesquels se trouve le soin du bien commun de la société, la soUici» tude envers les petits et les humbles. Dans notre organisation sociale actuelle les classes élevées n'ont point reçu du droit public la mission de protéger, de défendre et de diriger les classes inférieures, mission qui, au moyen âo^e, appartenait à la noblesse. Aujourd'hui les classes ont des

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droits dans la mesure même où elles accomplissent îeur^i devoirs. Ainsi quiconque se dévoue à la classe ouvrière a droit au respect, à la reconnaissance de ceux auxquels il se dévoue. Les classes nées n'ont d'autre privilège que celui de pouvoir plus facilement et plus efficacement servir, et leur droit à la direction se mesure à la valeur de leur service.

Nul ne conteste que la naissance et la fortune confèrent à ceux qui les ont une force socûale considérable. Mais cette force sociale, tout indéniable qu'elle soit et digne par ellemême de considération et d'estime, ne constitue cependant un droit que lorsque ceux qui la détiennent s'en servent non pour leur ambition, mais pour le bien commun. En d'autres termes, le droit n'existe que là où le devoir est accepté et accompli, c'est le service et non la naissance ou la fortune qui confère le droit à la direction. Ainsi il y a des classes élevées, et, par conséquent, des classes influentes; les hommes des classes influentes ont le devoir de se servir de leur influence dans l'intérêt du bien commun, l'exercice de cette influence en fait des dirigeants. La classe ellemême n'est pas dirigeante de droit ; en fait, elle peut et elle doit contenir des hommes dirigeants.

Et quel sera le rôle exact de ces dirigeants ? Agiront-ils sur les masses ouvrières par autorité ou par conseil ? Dans une démocratie véritable, le but des dirigeants est de développer l'initiative, la valeur morale, la responsabilité de ceux qu'ils dirigent, de les élever tellement qu'ils finissent par se diriger eux-mêmes en profitant des lumières et des conseils de ceux qui remplacent vis-à-vis d'eux le rôle « d'aînés ' ». Veut-on un exemple manifeste de cette action directrice que peuvent exercer les membres des classes supérieures ? En Angleterre c'est grâce à l'appui, aux conseils, à la direction d'un groupé de jeunes nobles tarys^ à la tète desquels se trouvait lord Ripon, que les Trade Unions conquirent leur situation légale, et fortifièrent leur organisatioa". Membres du parlement, riches propriétaires, magis-

i. Ca.lholici3me et Démocratie, jtZT G. Fonsegrive, p. 5o.

a. Le Goub-Gra.ndmaISON, le Marquit de Ripon et les Socialistes chrétien» d'ÂTigleterre (Association catholique, n» de mars 1S98) : « Quant au rôle que les intellectuels ont à jouer dans l'évolution sociale, il n'a pas besoin de démonstraiioa, fi'8Si le principe même de la division du travail. Ceux à qui la Providence ■

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trafs, avocats, ils ont respecté l'autonomie des associations ouvrières, leur rôle s'est borné à celui de conseiller discret, prudent et dévoué.

Après avoir exposé les principes de la démocratie chrétienne, il nous reste à indiquer brièvement les deux grands obstacles qu'elle rencontre.

Les obstacles. — Ce sont le nom même de démocratie et certaines hardiesses de langage ou de pensée de quelques démocrates chrétiens.

Sans doute le mot de démocratie reste malsonnant pour une foule d'oreilles. A peine est-il moins effrayant pour un grand nombre que celui de « socialisme », et plusieurs persistent à y voir le synonyme « d'anarchie » par l'idée qu'il éveille pour eux d'un bouleversement complet de l'ordre social, dont l'effet serait de déplacer en sens inverse l'assiette de toute organisation. D'autre part les philosophes font remarquer avec raison que le mot démocratie a un sens traditionnel dont on ne peut s'écarter sans danger. La démocratie étant le gouvernement du peuple souverain, parler de démocratie chrétienne serait affirmer que la forme de gouvernement républicaine est nécessairement liée au christianisme. Or ceci est une grosse et périlleuse erreur ! Pie X le faisait remarquer même dans la Lettre sur le Sillon, en spécifiant qu'il était interdit de regarder la justice comme l'apanage exclusif du régime démocratique politique. Sur ce point encore, il rappelait les enseignements de Léon XllI. «f N'est-ce pas une injure faite aux autres formes de gouvernement qu'on J'avale, de la sorte, au rang de gouvernements de pis-aller impuissants ? Au reste le Sillon se heurte encore sur ce point à l'enseignement de Léon Xlll. Il aurait pu lire dans l'Encyclique déjà citée du Principat politique que n la Justice sauvegardée, il n'est pas interdit aux peuples de se donner le gouvernement qui répond le mieux à leur caractère ou aux institutions ek coutumes qu'ils ont reçus

donne le loisir de faire des études, d'accomplir des recherches, de s'instruire et de penser, doivent apporter aux autres le fruit de ces étades et mettre à lenr pei'tée ce qui peut être recueilli pratiquement, soit daas la science, soit dans la tradilion (p. aSi). » On peut lire, sur cette question, l'article programme da comte Louis de Glermont-Tonnerre, tué à l'ennemi, comme chef de bataillon de zoaaves : Pourquoi nous ionimes sociaux J* (Correapondani, a5 Dovembre 1903).

de leurs ancêtres », et l'Encyclique fait allusion à la triple forme de gouvernement bien connue. Elle suppose donc qua la justice est compatible avec chacune d'elles. »

On peut, par conséquent, regretter l'abus de l'expression c démocratie chrétienne » à cause de l'imprécision du terme, des erreurs qu'il évoque ou plutôt des explications qu'il nécessite. Mais il est à ce mot un sens admisssible, parfaitement orthodoxe et catholique, celui d'un gouvernement orienté vers le bien du peuple et où le peuple lui-même aurait une part à la gestion des affaires pour une proportion à déterminer et dans certaines organisations économiques, régionales et politiques à instaurer ou promouvoir.

Le second obstacle est plus sérieux, parce qu'il se rapporte non plus au mot, mais à l'idée. Pourquoi le nier ? Il est vrai que certains irréguliers de la démocratie chrétienne, sont tombés dans des erreurs doctrinales regrettables. En France même quelques démocrates chrétiens se sont laissés aller à des erreurs ; ou encore, par une assimilation qui n'est pas justifiée, ils identifient l'idée de démocratie et l'idée de république. Cette erreur fondamentale a des répercussions profondes. Voici les principales opinions qui, à notre avis, ne découlent en aucune façon de l'idée de démocratie chrétienne et qui paraissent à beaucoup de penseurs catholiques hardies, voire même inexactes :

i" Au point de vue politique^ non seulement la démocratie associe le peuple tout entier à l'acte de formation et à l'exercice du pouvoir, mais encore elle se distingue de tous les autres régimes en ce qu'elle considère la souveraineté populaire comme la base et la source du droit public. En réalité son essence^ sans être uniquement ni strictement unie au régime républicain, s'adapte infiniment mieux à ce régime qu'à nul autre et le considère comme un accident auquel elle doit logiquement aboutir.

2" Au point de vue économique. — L'idéal est le gouvernement de tous par tous, l'administration de l'industrie par les coopérateurs eux-mêmes, la suppression nécessaire du patron comme patron.

3* A M point de vue social. — Sans tomber dans l'égalitarisme absolu, les démocrates chrétiens dont nous parlons diminuent dans des proportions excessives le nombre, l'im-

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portance et le rôle des classes sociales. Plusieurs nient les droits de la naissance et de l'hérédité ; ils admettent ouvertement en principe la nécessité pour chacun de correspondre hic et nunCy et toujours par ses capacités personnelles, aux avantages de la place qu'il occupe dans la société.

Voici comment Pie X résumait les erreurs les plus communes de la tendance démocratique exagérée.

a Le Sillon a le noble souci de la dignité humaine. Mais cette dignité, il la comprend à la manière de certains philosophes doni^ l'Eglise n'a pas eu à se louer. Le premier élément de cette dignité est la liberté entendue en ce sens que, sauf en matière de religion, chaque homme est autonome. De ce principe fondamental, il tire les conclusions suivantes : aujourd'hui le peuple est en tutelle sous une autorité distincte de lui, il doit s'en affranchir : émancipation politique. Il est sous la dépendance de patrons qui, détenant ses instruments de travail, l'exploitent, l'oppriment et l'abaissent : il doit secouer leur joug : émancipation éco' nomique. Il est dominé enfin par une caste appelée dirigeante, à qui son développement intellectuel assure une prépondérance indue dans la direction des affaires : il doit se soustraire à sa domination : émancipation intellectuelle. Le nivellement des conditions à ce triple point de vue établira parmi les hommes l'égalité, et cette égalité est la vraie justice humaine. Une organisation politique et sociale fondée sur cette double base, la liberté et l'égalité (auxquelles viendra bientôt s'ajouter la fraternité), voilà ce qu'ils appellent Démocratie ^. »

La guerre acharnée livrée autour de ce mot même de démocratie chrétienne, dont le sens n'avait jamais été officiellement défini, avait déjà conduit le Pape Léon XIII à expliquer, comme chef de l'Eglise, ce qu'il fallait entendre par démocratie chrétienne.

Il le fit dans son Encyclique Graves de Commune du i8 janvier 1901. Voici la définition : « Mais il serait condamnable de détourner à un sens politique le terme de démocratie chrétienne. Sans doute la démocratie, d'après l'étymologie même du mot et l'usage qu'en ont fait les philosophes,

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