‹ Cours d'économie socialeChapitre 164 sur 310 · I. Le Capital, ch. i · texte numérisé non relu

I. Le Capital, ch. i

%, Ibid., ch. I et IT.

bonne année, le même travail peut produire deux fois plu» de blé que dans une mauvaise année, sa puissance productive est plus grande, le temps socialement nécessaire pour produire le blé est moindre, et la valeur diminue. « La même quantité de travail, dit-il encore, fournit une plus forte masse de métal dans les mines riches que dans les mines pauvres \ » Ces faits sont indéniables, mais que prouvent-ils? que la valeur d'échange est influencée parles frais de production et le prix de la main-d'œuvre. La valeur, dites-vous, dépend à la fois du quantum et de la force productive du travail, soit... Mais d'où provient la variation de la force productive du travail? Assurément ce n'est pas de la force-travail (de V Arbeitakraft) en elle même, mais bien de l'abondance ou de la rareté de l'offre et de la demande, de la fertilité du sol ou d'autres conditions extérieures. Par conséquent vous introduisez dans la force productive du travail des éléments qui lui sont étrangers et que vous aviez précédemment éliminés.

4** Le vice radical du système de K. Marx se trouve dans les fondements, dans les première» notions de sa théorie. « La valeur d'usage d'un objet, dit-il, c'est son utilité. Cette utilité, résultante des propriétés delà marchandise, n'existe point sans elle. En d'autres termes, le corps lui-même est une valeur d'usage, et ce n'est pas le plus ou le moins de travail nécessaire à l'homme pour s'approprier ces quantités utiles qui fait la valeur d'usage^ ». K. Marx confond, d'une part, la valeur d'usage et l'utilité qui en est le fondement et la condition, d'autre part, la valeur abstraite et la valeur concrète.

Rappelons la distinction des biens libres et des biens économiques. Les premiers s'obtiennent sans travail, sans frais de production ; leur acquisition ne demande que la peine très légère nécessaire pour en prendre possession. Les seconds exigent généralement un travail d'appropriation et des frais de production. Les biens libres peuvent avoir une valeur in génère, mais ils sont dépourvus de valeur économique. Les biens économiques, au contraire, possèdent une valeur économique soit abstraite^ soit concrète. La valeur

I, Le Capital, passita.

•a. Ibid., cb. XI.

3ia l'ordre économique

économique abstraite est indépendante du travail ou des frais de production. Comparez le fer, le froment, le drap, aux besoins de l'homme vivant dans un pays civilisé ; il est clair que ces différents objets ont une utilité appréciable, une valeur d'usage, indépendamment des frais d'acquisition ou de production. Il n'en va pas de même de U valeur concrète, celle dont s'occupe principalement l'économie politique, car ici le travail incorporé, qui est représenté par les frais de production ou d'acquisition, devient un facteur important de la valeur concrète.

Une simple observation fera comprendre la vérité de cette affirmation. Pour qu'un objet ait de la valeur par rapport à moi, je veux dire une valeur concrète, ne faut-il pas que l'utilité dépasse la grandeur, l'importance des sacrifices que je dois m'imposer pour en faire l'acquisition ; ou, en d'autres termes, que la valeur d'usage abstraite dépasse les frais d'acquisition ? Combien de choses ont une grande valeur d'usage pour un homme riche dont le pouvoir d'achat est considérable, et n'ont, in concreto, aucune valeur pour un pauvre qui n'a pas le moyen de les acheter ? Ceci posé, revenons à K. Marx. « L'utilité, dit-il, est indépendante du travail » ; rien n'est plus exact, et il en va de môme de la valeur d'usage abstraite. Mais il n'en demeure pas moins vrai, malgré les sophismes dont est rempli le Capital^ que la valeur concrète dépend, à la fois, de l'utilité et des frais de production ou d'acquisition.

5° Enfin il est évident que, même si la théorie de Marx était exacte, si le travail incorporé mesurait vraiment la valeur d'échange sur le marché industriel, ce ne serait pas, dans cette hypothèse, la quantité de travail qui entrerait seule en jeu. Mais la qualité àe ce travail, qualité dont l'influence est si marquée sur le résultat final (travail de direction, travail technique), reste aussi un facteur dont il serait injuste et absurde de ne point tenir compte. Et ainsi, en se plaçant dans la théorie marxiste et d'après ses propres principes, on trouverait que le patron, directeur, fournissant quantité et qualité du travail n'est pas un voleur quand il perçoit un j uste bénéfice.

Nous venons d'exposer la notion de la valeur et de la défendre contre les attaques du coilectivisme scientifique.

ANALYSE DE LA PRODUCTION 3l3

Qu'importent, dira-t-on, ces conditions abstraites et ces discussions inutiles ? Ce que demande avant tout l'économie politique, c'est la connaissance des variations de la valeur. Pour satisfaire à ce désir, nous allons étudier les lois de la formation des prix et de la valeur. Un mot d'abord sur la monnaie.

ARTICLE 3. — De la monnaie.

Notion delà monnaie ^ — La monnaie est un produit qui est employé comme mesure commune des valeurs et comme moyen général d'échange et de paiements. Comme moyen d'échange, la monnaie supprime les difficultés du troc, pour lequel il faut qu'il existe une réciprocité parfaite entre les besoins des co-échangistes, tant au point de vue de l'espèce, de la qualité et de la quantité des richesses qu'au point de vue du temps et du lieu de l'échange. Au contraire, celui qui vend une richesse d'une utilité immédiate a pleine liberté de choisir le temps, le lieu, l'espèce, la qualité et la quantité des produits qu'il voudra acheter dans la suite. Celui, par exemple, qui vend un mouton argent comptant a la plus grande facilité de choisir le temps, le lieu, l'espèce, la qualité et la quantité des produits qu'il désire obtenir en échange du prix de son mouton.

Comme mesure des valeurs, la monnaie simplifie les relations économiques en servant de terme de comparaison entre les valeurs de toutes les autres richesses. Cette propriété subsiste alors même que la monnaie n'agit pas comme moyen d'échange (par exemple, monnaie de compte, compensations, titres fiduciaires).

En dehors de ces fonctions économiques principales, la monnaie en a d'autres accessoires : elle sert d'instrument pour le prêt des capitaux, elle est employée comme moyen pour la conservation des richesses et pour leur transmission dans l'espace.

Propriétés juridiques de la monnaie. — Au point de vue iuridique, la monnaie est le moyen légal d'extinction défi-

f. Conf. Stanlet-Jevows, La Monnaie elle Mécanisme de rechange. — Shaw, Bittoire de la monnaie; — Ahmauné, La Monnaie, le Crédit et le Change.

3l4 l'ordre ECONOMIQUE

oitive des dettes et des obligations ; à cet effet, elle possède ie cours forcé et légal. Le cours forcé comprend l'obligation de recevoir la monnaie pour les paiements publics et, sauf convention contraire, pour les paiements particuliers (cours légal). La réunion de ces qualités économiques et juridiques constitue la monnaie parfaite. Le défaut de l'une de ces qualités la rend imparfaite.

Monnaie imparfaite. — Parmi les monnaies imparfaites, il faut ranger :

I* La monnaie métallique à cours libre (monnaies étrangères, monnaies commerciales facultatives) ;

a* La monnaie métallique à cours forcé (monnaie d'appoint) ;

3* Le papier-monnaie, qui, ayant une valeur effective presque nulle et une valeur nominale dépendant de l'autorité qui la met en circulation, constitue une mesure toujours variable et partant anormale de la valeur.

Rôle de la monnaie. — La monnaie se distingue de toutes les autres richesses par son utilité purement indirecte. La monnaie, instrument d'échange, offre quelque analogie avec les moyens de transport, parce que les uns et les autres sont des instruments de la circulation. La matière et la forme des monnaies ont varié avec les progrès de la civilisation. Au début, on choisit des produits d'un usage commun (bétail) ou faciles à transporter (peaux, coquillages) ; on monnaya les métaux (fer, cuivre), et de préférence les métaux précieux (or et argent) ; on s'en servait en les réduisant en poudre ou en les travaillant en forme d'anneaux et de barres ; plus tard, ils reçurent de l'autorité publique une forme et une dénomination déterminées ; l'autorité certifia leur poids et leur titre par le moyen de l'empreinte et leur attribua le cours forcé.

Choix des métaux précieux. — L'or et l'argent frappés constituent la matière monétaire des peuples civilisés. La raison de ce fait se trouve dans les qualités naturelles des métaux précieux qui les rendent, de préférence aux autres objets, aptes à cet usage. Ces qualités sont :

ANALYSE DE LA PRODUCTION 3l5

I* Une valeur intrinsèque universellement reconnue, à raison de leurs emplois différents, soit dans l'industrie, soit dans la fabrication des ornements ;

2** Une valeur à peu près invariable dans des temps et dans des lieux peu éloignés ;

3° Une valeur considérable par rapport à leur poids et à leur volume. C'est grâce à cela qu'on peut les manier, les transporter et les cacher facilement ;

4° Une grande inaltérabilité au point de vue physique et chimique, ce qui leur permet de durer longtemps ;

5** Une grande divisibilité qui les rend aptes aux petits échanges : cette divisibilité, combinée avec une grande facilité de recomposition sans perte, est telle que la valeur des parties réunies égale parfaitement la valeur du tout ;

6° Une parfaite homogénéité, car il s'agit de corps simples qui restent identiques malgré la diversité des lieux de production;

7° Une fabrication facile et peu coûteuse ;

8** Une grande facilité à être reconnue par la couleur, par le poids et par le son. Dans le doute, on peut facilement employer l'essai chimique arrivé aujourd'hui à une très grande perfection.

Condition fondamentale d'nne bonne monnaie. — Le principe dominant la question de la monnaie est le suivant. Toute monnaie légale doit avoir une valeur intrinsèque rigoureusement égale à sa valeur nominale. Toute pièce de monnaie doit être considérée à un double point de vue :

i** En tant que pièce de monnaie frappée, elle a une valeur déterminée, qui est inscrite sur l'une des faces;

a° En tant que lingot, elle a une valeur proportionnelle au prix du métal sur le marché des métaux précieux. Toutes les fois que les deux valeurs coïncident, la monnaie est bonne; suivant l'expression technique, elle est droite. C'est ainsi que, par exemple, le petit lingot d'or de 6 grammes 45 milligrammes au titre de 9/10, qui constitue notre pièce de 20 francs, a, sur le marché une valeur de 20 francs.

Pour maintenir l'équivalence entre la valeur du lingot et celle de la pièce, il est de règle, dans tout bon régime monétaire, de laisser à quiconque voudra transformer un lingot

3i6 l'ordre économique

en monnaie, la faculté de le faire par l'intermédiaire de l'Hôtel des Monnaies. C'est ce qu'on appelle la liberté du monnayage onla frappe libre. Aussi longtemps qu'elle existe, elle garantit l'équivalence, car, si le prix du lingot d'or diminue, on s'empresse d'apporter le métal précieux à la Monnaie, pour le transformer en pièces frappées, jusqu'à ce que la raréfaction du métal or ou l'augmentation de l'or monnayé ait rétabli l'équilibre entre les deux valeurs.

Monnaies conventionnelles. — La garantie de l'Etat permet la circulation de certaines pièces dites monnaies conventionnelles, qui ne contiennent pas une quantité de métal fin, proportionnée à leur valeur nominale. En France, par exemple, toute la monnaie de billon (c'est-à-dire les pièces de I, 2, 5, lo centimes), est frappée dans des conditions telles que sa valeur intrinsèque n'est guère égale qu'au tiers de sa valeur légale. A un moindre degré, les monnaies divisionnaires d'argent sont dans une condition semblable. L'Etat se réserve le droit exclusif d'émettre ces monnaies pour empêcher que leur quantité ne devienne excessive, et il ne leur accorde le cours légal que dans une mesure très restreinte. Ce sont seulement des monnaies à^appoinl, c'està-dire qu'un créancier n'est tenu de les recevoir que jusqu'à concurrence d'une certaine somme : 5 francs pour les monnaies de cuivre et 5o francs pour les monnaies divisionnaires d'argent.

Monométallisme et bimétallisme' — Le monométallisme, ou système de l'étalon unique, est un régime monétaire dans lequel un seul métal, l'or par exemple, reçoit le cours légal illimité; les autres, argent, cuivre, nickel n'étant admis qu'à titre de monnaie d'appoint ^

Le bimétallisme, ou système du double étalon, admet au contraire au cours légal plein l'or et l'argent '.

I. Les principaux monométallistes sont MM. Michel Chevalier (Revue des Deux Mondes, avril et août 1876) ; — Bonnet [ibid., iS-jS) ; — Leroy-Beaulieu, Arnauné, Bamberger, Haupt, Stanley- Jevons, R. Giffea {Nineteenth Ceutury, nofîmhre 1889).

a. Le bimétallisme est défenda par Wolowski, Carey, Gernuschi, de Laveleye [Revue des Deux Mondes, i5 août 1878, la Monnaie et le Bimétallisme international, 1891) ; Dana-Hornton, Cucheval-Clarigny {Reçue des Deux Mondes, novembre i8ga); Edmond Thirg, H.-S. Foxwell {Revue d'économie politique, juin i8g6).

Il faut alors, pour assurer l'unité, établir un rapport légal de valeur entre ces deux métaux. On s'arrête de nos jours au rapport de i à i5 1/2; c'est-à-dire que, à valeur nominale égale, les pièces d'or contiennent quinze fois et demie moins de métal fin que les pièces d'argent. En France, par exemple, la pièce d'or de 5 francs ne contient que i gr. 45 de fin, tandis que la pièce de 5 francs en argent en renferme 22 grammes, et l'on extrait cent cinquante-cinq pièces de 20 francs de 1 kilogramme d'or, alors qu'on ne découpe dans I kilogramme d'argent que quarante pièces de 5 francs.

Les économistes qui tiennent pour le monométallisme prétendent que ce système est plus logique. N'est-il pas plus simple de n'admettre qu'un étalon, une seule mesure? En réalité, le meilleur système monétaire n'est pas toujours le plus simple, mais bien celui qui est exposé aux moindres variations. Assurément, si l'on pouvait trouver un métal précieux assez abondant pour satisfaire au besoin de monnaie exigé par les transactions du monde entier, et d'une valeur parfaitement constante, le bimétallisme serait un non-sens. Mais il n'en va pas ainsi. D'ailleurs, si le régime du double étalon risque de rendre les variations plus fréquentes, il ie«î atténue quand elles se produisent. Lorsqu'on effet l'un de* métaux, l'or par exemple, devient l'objet d'une production plus abondante qui en abaisse la valeur, l'autre, l'argent, tend à disparaître de la circulation ^ En disparaissant, l'argent laisse le champ libre à l'or au moment même ou celuici devient plus abondant; les emplois offerts à l'or se multiplient donc et la hausse des prix résultant de la raréfaction de la monnaie se trouve enrayée. C'est là un avantage extrêmement précieux, que le monométallisme ne saurait procurer; car il oblige à dubir sans atténuation toutes les variations de la valeur du métal choisi.

I Ce curieux phénomène est le résultat d'une loi économique appelée loi de Gresham. — Cette loi. — renouvelée d'Aristophane, — dit que dans tout pays où deux monnaies légales sont en circulation la mauvaise monnaie chasse la bonne : Elle trouve son application dans les cas suivants :

I» Quand une monnaie usée se trouve en circulation avec une monnaie neuve ; a» quand une monnaie de papier dépréciée se trouve en circulation avec une monnaie métallique; 3» quand une monnaie métallique dont la valeur intrin* sèque est en baisse se trouve en circulation avec une monnaie métallique de valeur constante. Ce cas se présente dans presque tous les pays qui ont adopté à la fois la monnaie d'or et la monnaie d'argent.

3i8 l'ordre économique

Le bimétallisme, malgré les vives attaques auxquelles il est aujourd'hui en butte, est bien loin d'être condamné en théorie. Si tous les peuples de l'Europe et de l'Amérique arrivaient à s'entendre pour l'adopter, la grande étendue du marché qui se trouverait ouvert aux deux métaux rendrait très rare la rupture de l'équilibre ainsi établi, et l'on obtiendrait le meilleur système monétaire actuellement réalisable.

Système monétaire de l'Union latine- — Aux termes de la loi du 7 germinal an XI, la France a été placée sous le régime du bimétallisme avec adoption du rapport de i à i5 1/2. Or, vers i85o, Tor est brusquement déprécié. La découverte de& mines de Californie et d'Australie jetait sur les marchés du monde des quantités énormes de ce métal qui en firent baisser la valeur. L'argent hausse, émigré, et cette disparition du métal blanc atteint non seulement la pièce do 5 francs, mais aussi les monnaies divisionnaires d'argent qui partent pour l'étranger au grand embarras du commerce français. Celui-ci, manquant de pièces de 2 francs, de i franc et de 5o centimes, ne savait comment régler ses comptes. C'est alors que se fonda, en i865, V Union latine.

La France, l'Italie, la Belgique et la Suisse, nations bimétallistes, auxquelles plus tard s'adjoignit la Grèce, s'entendirent pour transformer les monnaies divisionnaires d'argent en monnaie conventionnelle au titre de 835 millièmes.

Elles devinrent ainsi des monnaies d'appoint qu'on ne peut exiger dans les paiements que jusqu'à concurrence de 5o francs. On empêchait ainsi l'exode de la monnaie divisionnaire, puisque la valeur réelle de ces pièces ne correspondait plus à leur valeur nominale. A partir de 1870, la situation monétaire subit un changer.ent radical. Ce n'est plus l'or qui est en baisse, c'est l'argent. La dépréciation, suite de la conversion de plusieurs peuples au monométallisme or et du rendement plus abondant des mines américaines, a été assez forte pour faire perdre au métal blanc la moite de sa valeur. Le raport de l'or à l'argent, au lieu d'être de I à i5 1/2, est de i à 3i ; la pièce de 5 francs ne vaut plus sur le marché des métaux que 2 fr. 5o. Le résultat de la baisse de l'argent, c'est l'émigration, ou tout au moins le renchérissement de l'or; car on a tout intérêt à acheter des

lingots d'argent et à les transformer en pièces d'or à l'Hôtel des Monnaies.

Un banquier de Paris se procure 3.ioo francs en pièces d'or, soit I kilogramme, il les vend à Londres sur le marché des métaux précieux et en obtient 20 kilogrammes d'argent (le rapport de l'or à l'argent étant supposé de i à 20); il les fait monnayer à l'Hôtel des Monnaies; on doit lui rendre 800 pièces de 5 francs, soit 4-ooo francs.

Bénéfice brut: 900 francs, le bénéfice net esttrès suffisant pour encourager cette opération et faire disparaître ou diminuer le stock de monnaie d'or.

Pour obvier à cet inconvénient, on limita d'abord, en 1874, 1875 et 18761a frappe des pièces de 5 francs; enfin le remède étant insuffisant, la conférence monétaire de 1878 suspendit absolument la fabrication de ces pièces. Ce moyen radical était décisif. Depuis ce jour la France est en fait monométàlliste; il reste en permanence une grande quantité de pièces d'argent qui jouissent, à l'intérieur, du cours légal illimité. On exprime ce fait en disant que l'étalon monétaire est boiteux; en effet, l'étalon n'est plus droit depuis que la valeur du lingot d'argent n'est plus égale à celle de la pièce frappée et que le métal blanc n'est plus librement convertible en pièces monnayées.

Question monétaire ^ — L'abandon presque complet de l'argent comme monnaie a engendré deux grands maux, qui sont eux mêmes la source de beaucoup d'autres : la hausse de la monnaie et l'inégalité monétaire entre les divers pays. C'est ce qui forme la question monétaire.

1° Hausse de la monnaie. — Autrefois l'or et l'argent, liés par un rapport fixe de i à i5 1/2, ne formaient, pour ainsi dire, qu'un seul métal monétaire. Or l'abandon de l'argent, en d'autres termes la suppression de l'argent en tant que métal monétaire véritable, supprime une moitié au moins du stock de métal monétaire. Par conséquent, l'offre de ce métal, c'est-à-dire de la monnaie, diminue, et son prix doit

I. Conf. La Question monétaire, par PanI Sée; — Re'tumé delà question monétaire, par E. BouTAN ; — Le Problème monétaire et la Question sociale, par Ch.- M. Limousin : — Le Bimei'allisme international, par F. Thébt.

320 l'ordre économique

hausser. Le raisonnement, on le voit, est du plus pur bon sens. Supprimez la moitié du fer existant dans le monde, est-ce que la partie restante ne va pas augmenter de valeur?

La diminution de Voffre^ — la demande restant la même, — eût suffi à expliquer la hausse de la monnaie, car alors une demande égale eût pesé sur un stock moitié moindre de monnaie. Mais la demande a varié, elle a augmenté. Et, en effet, la population s'accroissant sans cesse, ainsi que la richesse et le volume des transactions commerciales, nécessite une augmentation de la circulation monétaire. « Ainsi, dit l'économiste Goschen, la demande de la monnaie s'est accrue de 20 millions, de 1870 à 1880. Diminution de l'offre, accroissement de la demande, comment ces deux faits réunis n'eussent-ils pas provoqué une hausse de la monnaie ? »

Le même M, Goschen donne à ce sujet des chiffres vraiments éloquents. En dix ans, de 1878 à i883, l'Allemagne a créé une circulation d'or de 80 millions (sterling). Les Etats- Unis ont eu besoin de 100 millions, l'Italie de 20 millions. Ainsi 200 millions ont été réclamés, tandis que la production entière de l'or nouveau n'excédait pas i3o millions. Dans ces conditions, la hausse était fatale. Depuis ce temps, l'Autriche, les Indes anglaises, le Japon sont en quête de métal jaune pour effectuer les paiements en or. Une bonne preuve et un effet de cette hausse de l'or ou de la monnaie^ est la baisse des marchandises ; dans une étude statistique de grande valeur présentée en 1890 à la Société Royale de statistique de Londres, un monométalliste de marque, M. R. Giffen, proclamait que le pouvoir d'achat de l'or avait augmenté d'une façon notable et que cette augmentation était la véritable explication de la baisse des marchandises. Il ajoutait : « Mesurépar quelques marchandises, l'or apparaît, sans qu'il reste un doute, avec un pouvoir d'achat supérieur à celui qu'il avait il y a vingt ans. » M. Giffen présentait ensuite un tableau statistique qui, complété par M. Sauerbeck, est devenu célèbre sous le nom de Table des index numbers de Sauerbeck. Cette table donne an par an le prix moyen de quarante-cinq objets divers. Ce prix moyen était, en 1874,

I . Les Anglais appellent ce phénomène Vffpréeiation de l'or par opposition à la dépréciation de l'argent.

ANALYSE DE LA PRODUCTION 3a«

loa ; en 1880, 88 ; en 1890, 72 ; en 1892, 68. C'est, on le voit, en 18 ans, une baisse de 3o p. 100 '.

On dira peut-être «, soit ». Mais pourquoi appeler cela un mal ? Est-ce que tout ne devra pas baisser dans la même proportion ? L'équilibre de tous les prix ne finira-t-il pas par se réaliser ? Et alors nous n'en serons ni plus riches, ni plus pauvres qu'autrefois !))Acette opinion M.Allard répond fort bien : « Ce que Ton oublie, ce sont les inég-alités et les souffrances qui précèdent cet état de calme final-. » Ce que l'on oublie surtout, c'est que toutes les dettes et charges fixes suivent la même progression ascendante que la monnaie. Tous les propriétaires d'un immeuble hypothéqué, tous les industriels et commerçants qui ont emprunté pour un certain nombre d'années, subissent de ce fait d'énormes pertes.

2° L'inégalité monétaire entre les divers pays. — La plupart des pays d'Europe n'ont plus que l'or pour monnaie étalon, mais tous les pays d'Asie (sauf les Indes, depuis juillet 1893) et de l'Amérique du Sud sont encore monométallistes argent et n'ont que l'étalon d'argent. Mais l'argent, depuis qu'il n'est plus étalon, se comporte à l'égard de l'or comme les autres marchandises. Il a participé à leur baisse générale par rapport à l'or. Par conséquent la monnaie d'argent asiatique a baissé de prix par rapport à la monnaie européenne. C'est ce que nous appelons l'inégalité monétaire.

L'Européen achetant en Asie ou dans l'Amérique pour payer une dette évaluée en monnaie de ces pays, devait jadis débourser moins. L'Asiatique ou l'Américain achetant ou empruntant en Europe, devait débourser plus. C'était une cause de ruine pour le pays argent, car, pour payer leurs

i. Sur la baisse des prix, conf. Stanley-Jevons, /rt«'e«i/^aijon» in curreucy and Finance; — Mulha.ll, Uistory of priées, since the year 1830; — M. Denis, I9, Dépression économique et sociale et V Histoire des prix ; A . Allard, la Crise, la Saisse des prix, la Monnaie; — R. Giffen, On the fall of ^rices of commodities tm récent years, et Récent changes in priées of exports and imports ; — Thorold ROGERS, A Uistory of agriculture and priées in England ; — de Foville, Nouveau Dictionnaire d'économie politique ; — v» Prix, Nasse. Z>as Sinken der Waarenpreit* tvàhrend der letzen fiinfzehn Jahre ; — A. Lieden, Die Théorie des Preise*}. — « Wasseruab, Preise und volkswirthshaftliche Krisen aus unseren Tagen,

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