I. La Circulation, p. i^i
Que (lans le commerce et la spéculation sérieuse, il puisse arriver que, faute par le vendeur de livrer la chose, il soit condamné à payer cette différence comme dédit, rien de plus juste ; mais, dans l'agiotage, l'objet unique et total de la transaction consiste dans cette difTérence. La spéculation prévoit la variation normale des prix ; l'agiotage produit artificiellement la hausse ou la baisse et trouble profondément les conditions régulières de l'achat et de la vente.
Utilité de la spéculation sérieuse. — Nous appelons spéculation sérieuse celle qui est réelle et non fictive^ celle qui se réduit à une vente réelle, etqui, de plus, est contenue daps les limites de la prudence et de la justice. Ainsi comprise, la spéculation a trois avantages principaux :
1° La spéculation sérieuse assure les approvisionnements. L'intérêt de celui qui achète des quantités considérables de blé est de le vendre au plus haut prix possible ; pour cela il doit les offrir dans les endroits où l'offre est insuffisante. Le spéculateur sur les grains prévient donc la disette en portant les denrées dans les contrées où la récolte a manqué.
2° La spéculation sérieuse produit le nivellement des prix. En achetant de grandes quantités de blé dans les endroits où les céréales abondent, le spéculateur empêche un avilissement des prix, nuisible aux cultivateurs. En portant les denrées dans les endroits où la récolte a manqué, il prévient la cherté. Nous supposons, comme de raison, que les capitaux ne se coalisent pas pour un accaparement ou un monopole. Ce sont là des manœuvres qui restent en dehors de la simple spéculation.
3" La spéculation épargne au producteur l'embarras d'emmagasiner la marchandise en attendant la vente ; cela est surtout important pour les denrées usuelles, qui sont beaucoupmieux garanties contre les causes de détérioration dans les docks et les magasins, réunis et soumis à une surveillance constante.
Les marchés à terme, qui sont parfaitement légitimes en soi, sont imposés par les nécessités du commerce, puisqu'ils ont pour but d'assurer un approvisionnement dans des conditions avantageuses, ou de garantir un débouché à un prix rémunérateur. En prévision d'une hausse des céréales,
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j'achète au cours d'aujourd'hui loo quintaux de blé à livrer dans un mois ; ou, en sens inverse, je vends au cours actuel 100 quintaux de blé à livrer dans un mois, parce que je prévois une baisse de prix : voilà une bonne et juste spéculation.
Abus de la spéculation. — Malheureusement, ces sortes de ventes dégénèrent facilement en un véritable jeu, lorsque, l'obiet du contrat n'est que la différence entre le cours actuel et le cours à l'échéance fixée. C'est alors une vente fictive, un simple pari ; en en mot, c'est de l'agiotage. En fait, l'agiotage est un contrat dans lequel il y a toujours quelqu'un qui perd, et qui perd juste ce que l'autre gagne, exactement comme dans le jeu. La spéculation fait arriver des marchandises sur le marché, mais l'agiotage ne remue pas un grain de blé. « Par elle-même, écrit M. Funck-Brentano, la spéculation ne produit pas la moindre valeur nouvelle et n'en facilite en rien l'échange. Elle ne diminue ni augmente la somme des ressources, ni la totalité des besoins, mais elle absorbe à son profit le gain d'autrui... Ce n'est pas le vol sur les grands chemins ; mais c'est le vol selon les règles d'un art tellement raffiné que le jurisconsulte le plus consommé ne saurait déterminer le point où le dol commence et où cesse l'acte licite. Conséquences fatales de la loi qui régit tout travail : du moment qu'il est libre, l'homme va toujours au travail le moins pénible, le moins coûteux et à la fois le plus rémunérateur, qui est précisément celui de la spéculation K » Considérons donc de plus près la moralité de la spéculation.
Moralité des spéculations de bourse*. — On peut envisager les opérations de bourse à deux points de vue : i* en elles-mêmes ; 2" au point de vue social.
1° Les opérations de bourse en elles-mêmes y sous les trois formes qu'elles peuvent prendre : de comptant^ de terme et
I. Introduction de l'étude de M. du Marouasem sur le Jouet parisien, p. a5.
a Abbé Deville, les Opérations de bourse devant la conscience ; — Chanoine DiDiOT. Questions financières (Revue des sciences ecclésiastiques, 189a, t. II) , — Lehmkchl, Theol. mor., t. I, n" ii36; — • BALLERiNi-PALMiEai, Opus theologicum. wiorale, t. II, p. 799-
àe prime, n'ont rien de contraire à la justice commutative et par conséquent n'entraînent point la restitution. Le comptant est un contrat de vente, le terme une vente à crédit, le report un prêt à intérêt, le déport une location de titres, la prime un contrat d'assurance.
Cependant le jeu de bourse, alors même qu'il est exempt d'injustice, peut devenir immoral lorsqu'il excite les passions mauvaises, alimente un luxe sans frein, détourne les citoyens du travail honnête, les expose à des ruines désastreuses.
Pour être légitime, le jeu de bourse doit remplir les conditions de justice auxquelles est soumis le jeu en général, à savoir : i" que les joueurs disposent des choses engagées au jeu ; on ne peut en effet, sans injustice, exposer le bien d'autrui ; 2° qu'ils consentent vraiment à jouer, c'est-à-dire qu'ils ne soient circonvenus par aucune sollicitation captieuse ou fausse promesse ; 3° qu'ils observent avec fidélité les règles du jeu, sans fraude ni supercherie ; 4° enfin qu'il y ait entre eux égalité, c'est-à-dire qu'en dehors de l'habileté particulière à chacun, les chances de gain et de perte se balancent des deux côtés.
Ajoutons que les spéculations de bourse peuvent être une occasion de scandale ou un acte de coopération à des transactions injustes et frauduleuses. Le monde de la bourse ne contient qu'un trop grand nombre de financiers entièrement dépourvus de conscience et d'honnêteté.
2° Au point de vue social, l'agiotage a les plus graves conséquences. Nous ne voulons point tomber dans l'exagération en condamnant le commerce des valeurs mobilières ; dans l'ordre économique actuel, le marché de l'argent est nécessaire. Mais que ce marché soit contenu dans les limites rationnelles du commerce, les ventes au comptant, les ventes à terme fermes. Les transactions par différences et par primes sont inutiles et dangereuses.
Si une spéculation isolée peut être honnête, la masse des spéculations avec le cortège des manœuvres qui les altèrent, des dangers et entraînements qu'elles provoquent est un péril et un mal social. Ces inconvénients et ces dangers sont multiples. Les opérations de bourse immobilisent des capitaux importants, en couvertures et en paiements d'inter* médiaires. La bourse détourne des travaux infiniment plus
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Utiles à la société des esprits souvent habiles et ingénieux, puisqu'ils sont capables de calculs très compliqués. Elle aboutit à des déplacements de richesses très brusques, à des élévations rapides et des chutes instantanées. Des fortunes anciennes s'ébranlent et s'effondrent, tandis qu'il s'en crée de nouvelles tout artificielles, qui souvent sont éphémères et se dépensent dans les inutiles prodigalités d'un luxe de parvenu. Les classes sociales sont fréquemment bouleversées par les résultats inattendus de ces agiotages. La fièvre du gain enlève aux agioteurs de profession le sens moral; ils se livrent à des combinaisons et à des manœuvres souvent frauduleuses, dont les bruits de bourse sont les plus connues, mais non les plus malhonnêtes. Les spéculateurs de profession élèvent le prix de vente de certaines marchandises à des taux exorbitants et injustifiés ; ils se laissent entraîner à des opérations hasardeuses, qui compromettent leurs patrimoines et ruinent leurs familles^ Les spéculations à la hausse sont d'ordinaire les plus nuisibles de toutes, parce qu'elles entretiennent la fièvre.
En réalité, la bourse, telle qu'elle est, n'est pas le libre marché des valeurs; ce marché est sous la domination de la haute finance, qui, sans être toute-puissante, possède une influence énorme, grâce aux syndicats et coalitions.
Au nom de la moralité, comme au nom de la paix sociale, on ne peut assez condamner cette fièvre de l'or, qu'une cupidité étrange suscite sur les marchés. Ce n'est point là une source de richesses pure et féconde, et l'on ne peut trop répéter aux honnêtes gens et aux chrétiens : ne touchez point à l'agiotage.
Répression de l'agiotage . — Que l'Etat doive, dans l'intérêt du bien commun de la société, réprimer l'agiotage, les abus de la spéculation, et moraliser le marché, c'est là une vérité incontestable. Deux moyens principaux ont été proposés, la prohibition des marchés à terme et l'exception de jeu.
i" La prohibition des marchés à terme. — Pour mettre fin aux abus de la spéculation, on a proposé l'interdiction pure