V. BA.STIAT, Harmonies économiques, p. 340, 35l
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Utilité de la concurrence '. — La vraie utilité que Ton peut, en toute rigueur, attribuer à la concurrence, est l'élan qu'elle donne à la production et à l'échange dans tous les genres d'industrie et de transactions. Les inventeurs de nouvelles machines, l'influence sur les marchés, l'ouverture de nouveaux débouchés à l'exportation des marchandises, la découverte de nouveaux produits en ont reçu et en reçoivent encore une grande impulsion. Par cela même, l'abaissement des prix, l'augmentation du nombre des objets de bienêtre et de luxe en sont la nécessaire conséquence. De plus, elle sert à déjouer les prétentions exorbitantes des travalleurs et des marchands et rend généralement impossible toute création d'injustes privilèges.
Parmi les bienfaits attribués à la libre concurrence, quelques-uns sont réels ; mais il faut aussi reconnaître qu'il y a, chez ses panégyristes, de l'exagération et du sophisme. C'est certainement un sophisme que d'argumenter en oppo sant à la libre concurrence un protectionnisme outré, tel que, par excès, il enchaînerait nécessairement la liberté même. La concurrence, disait Bastiat, n'est que Vabsence d'oppression. Certes, la concurrence, ainsi comprise, ne peut qu'être désirable. Qui aime l'oppression ? Mais la vraie question est celle-ci : la concurrence, pour donner des résultats salutaires, doit-elle être entièrement abandonnée au bon plaisir individuel, ou réclame-t-elle le tempérament et le frein de sages lois ^ ?
De même, c'est certainement une exagération de faire de la concurrence l'unique régulateur de l'ordre économique, une exagération de ne considérer que les avantages delà con- <îurrence sans examiner les inconvénients dont elle est la «ause ou l'occasion. Voici les principaux de ces inconvénients :
Inconvénients de la concurrence. — i° En théorie, la libre concurrence devrait être honnête et loyale, mais, en fait, la liberté du commerce et de l'industrie n'est que trop souvent unie à la fraude et à la déloyauté ;
t. Conf. Lerot-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses; — Claadio Jannet, le Capital; — Nouveau Dict. (t économie politique, art. a Concurrence » ; — DE MoLiNARi, Cours : — Dyer, The évolution of Industry.
a. V. LiBERATORE, Principes d'écon. poL, p. 237.
LA. LIBERTÉ ÉCONOMIQUE 5o7
a* Sous le régime des corporations, on se plaignait de la qualité des produits ; mais les faits de fraude et de déloyauté étaient l'exception ; de plus, il y avait une autorité capable de punir et de réprimer les abus. Sous le régime actuel, au contraire, l'abus est général, et les mailles du Code de commerce sont larges et élastiques. Citons quelques faits empruntés à M. Jules Domergue^ — Aujourd'hui on manipule si bien la soie, que i kilogramme de cette matière arrive à produire 5 kilogrammes d'étoffe. Les nouveaux procédés de teinture et d'apprêt donnent au tissu une épaisseur qui fait complètement illusion. — Le coton anglais luimême, qui est si bon marché, n'est pas exempt de falsification. — Le simili a détrôné le vrai ; celui-ci, commercialement, a cessé d'être vraisemblable. — Notre temps mériterait d'être appelé l'âge du celluloïd, de cette matière vile avec laquelle on imite une quantité innombrable de substances, depuis les marbres précieux jusqu'à la toile à faire des faux-cols. — On nous vend aujourd'hui des étoffes dites de a laine », qui sont entièrement fabriquées avec du coton.
— Les progrès de la fraude dans les denrées alimentaires ont pris de telles proportions que les analyseurs des laboratoires municipaux ne savent où donner de la tête*. — Les viticulteurs ont leurs chais bondés de vin naturel : ils ne trouvent pas à le vendre parce que le marchand, parce que le commerce gagne plus à vendre du vin fabriqué avec des raisins secs ou avec diverses matières bien moins avouables!
— On sait encore quel a été le plus beau résultat de la liberté des cabarets : l'alcoolisme et l'empoisonnement national ! Qu'il nous suffise de rappeler que la consommation de l'alcool a augmenté de 60 p. 100 en France depuis i885. — Dans le détail des bois, à Paris, la fausse mesure a été pendant un temps la condition essentielle du bénéfice des marchands.
La libre concurrence aboutit au monopole industriel, commercial et financier, en faisant disparaître la petite industrie et le petit commerce, qui sont la force des nations. Vendre à bon marché n'est pas l'unique moyen de vendre et de
I. La Réfolution économique, p. 3o4i seq. a. V. OxT, Traité, t. I, p. 262.
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faire des bénéfices ; il en est un autre : écraser ses rivaux. C'est la guerre des grands contre les petits, des forts contre les faibles. Le procédé consiste, pour les grands capitaux à faire des sacrifices momentanés, à vendre à perte [under* selUng) pendant un certain temps jusqu'à ce que toutes le* maisons qui ne peuvent supporter les mêmes sacrifices soient ruinées. Une fois la concurrence éteinte, on relève les prix, on rançonne le consommateur et on réalise d'énormes bénéfices.
C'est ce que reconnaît Claudio Jannet lui-même. Par la libre concurrence, dit-il, « les plus faibles sont ruinés et disparaissent, l'industrie se concentre et les établissements survivants, restés maîtres du marché, peuvent se trouver à même de relever leurs prix de vente au détriment des consommateurs \ »
Aussi M. Gauwès dit très justement: « Lorsque la concurrence met en présence, pour l'offre et la demande, des personnes ou des classes de personnes, entre lesquelles existent de considérables inégalités de forces économiques, les plus faibles risqueraient de subir des conditions injustes, si la coutume, la loi ou des associations de défense n'intervenaient comme correctifs'. »
3° La libre concurrence, par une sorte d'effet de réaction, a souvent pour résultat le renchérissement des denrées : — a) par les monopoles isolés ou collectifs, syndicats, trusts ou Kartelle. Un certain nombre de fabricants, de commissionnaires ou même de courtiers s'entendent entre eux. Ils commencent par faire une concurrence mortelle à ceux qui ne font pas partie de leur association, puis, quand ils sont maîtres du marché, il leur est facile de déprimer le prix des matières premières et de surélever celui des produits fabriqués. C'est surtout aux Etats-Unis et en Allemagne que ces sortes de coalitions se sont formées ; la France en a présenté un type caractéristique dans le syndicat des métaux' ; — b) par la concurrence de la foule des petits producteurs, la multiplicité des petits ateliers et des petites boutiques qui dépassentde beaucoup le besoin et encombrent
!. Réforme sociale, i6 janvier iSgS.
». V. Précis, t. I, p. 474.