I. Revue socialiste, juin iSgS, p
cordes et de divisions, une source de querelles et de mécontentements.
Laissons de côté, si vous le voulez, ces difficultés de détail ; le collectivisme ne laisse pas d'être atteint d'un vice radical en supprimant un des plus puissants ressorts de l'activité humaine : Vintérêt personnel. Sous le régime de la propriété privée, la nécessité de pourvoir à la subsistance de chaque jour ou de subvenir aux besoins de la famille, le désir d'accroître les commodités de la vie, ou d'obtenir divers avantages particuliers, sont autant de stimulants au travail et même aux travaux les plus pénibles. Sous le régime du collectivisme, au contraire, le citoyen, assuré des moyens d'existence pour lui et sa famille, garanti contre les infortunes de la vie par la pro\àdence officielle, ne pouvant disposer librement des fruits de son travail forcé, apportera le minimum d'efforts et de soins à la tâche imposée. N'estce pas là un fait d'expérience journalière ?
Enfin, à quelles conditions les réformes exigées par les collectivistes pourraient-elles être exécutées ? Pour distribuer les travaux et les produits avec équité et conformément aux intérêts de la communauté, il faudrait des fonctionnaires d'une rare prudence, d'un désintéressement absolu, d'un dévouement à toute épreuve, d'une sagacité consommée. Imagine-t-on que l'Etat démocratique amène l'éclosion spontanée de pareils modèles de vertu ? Ce n'est pas tout : il est encore nécessaire que les sujets obéissent en toutes choses, qu'ils aient des goûts modérés, qu'ils acceptent volontiers des travaux rudes et rebutants, qu'ils soient contents de leur sort et qu'ils n'envient pas celui d'autrui. Vouloir réaliser ces hypothèses dans une société fondée sur l'égalité des droits et des conditions, c'est poursuivre une utopie*.
Réponses des collectivistes. — Les collectivistes ne se tiennent pas pour battus ; loin d'être effrayés par cette accu-
I. Conf. les Accidents du travail et le Collectivisme, par Bouge ; — Esquisse de littérature polilico-economique, par Bl'nge; — Le Régime socialiste, par G. Renard. — Le Socialismeet la Science sociale, par Richard ; — Handbuch des Socialismus, par Stigman ; — Socialismus, par Werner-Sombart ; — Le Socialisme conlempo rain, par Villey.
mulation de difficultés, ils prétendent montrer l'application de leur système dans plusieurs institutions existantes, dans les ordres religieux, dans les grandes industries modernes, dans les armées permanentes, dans les sociétés par actions. Suivons-les sur ce terrain.
i* Les ordres religieux. — Loin de pouvoir servir de base au socialisme, le monastère catholique en est la négation. Un abîme incommensurable sépare le socialisme des ordres religieux. Le socialisme entend faire une règle sans excep' tion d'un régime qui suppose essentiellement un grand détachement des biens de la terre et un ardent désir de la perfection, régime, par conséquent, qui dans l'ordre social actuel» ne saurait être le lot que d'un petit nombre d'hommes. Le régime économique du collectivisme n'est applicable que dans un bagne ou un monastère, mais la société civile ne doit être ni l'an ni Tautre.
1° Les grandes industries modernes. — Dans la société moderne, remarquent les collectivistes, ne voit-on pas souvent 8 ou lo.ooo ouvriers employés dans la même branche de production, sans que l'ordre se trouve le moins du monde compromis? Et cependant, dans ces fabriques, ni les matières premières, ni les outils n'appartiennent en propre aux ouvriers, ni même aux directeurs de l'exploitation ! « Le régime socialiste, écrit ^.1. Jaurès, n'aura rien à innover, rien à créer, soit pour la détermination du prix, soit pour la rémunération du travail ; il sera soumis aux mêmes lois fondamentales que le régime capitaliste ; encore une fois, il n'y aura qu'une différence, mais énorme et décisive, c'est que toute la quantité de travail fournie par les travailleurs leur fera retour*. »
Entre l'exploitation privée et l'organisation socialiste, il existe une autre différence essentielle qui échappe aux docteurs du socialisme. L'ordre qui règne actuellement dans les fabriques ou autres établissements industriels est dû le plus souvent à une contrainte morale très sévère. Le directeur de l'usine est un maître qui impose sa volonté et auquel les