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CHAPITRE XVIII

Dans la question sociale et ouvrière, l'étude des principales formes de la rémunération du travail de l'ouvrier est d'une importance qui n'échappe à personne. Pour subvenir à son existence, entretenir sa famille, se ménager une ressource contre les infortunes et les mauvais jours, le travailleur de l'usine ou des champs n'a que son salaire. Aussi, pour traiter cette matière avec le développement qu'elle mérite, nous la diviserons en deux chapitres, l'un consacré à la théorie du salaire, l'autre réservé au juste salaire. Pour plus de clarté, nous partageons le présent chapitre en six articles, dont voici les titres : I. Théorie rationnelle du salaire ; II. Exposé de quelques théories défectueuses; III. Défense du salariat: IV. Les formes du salaire ; V. Variations des salaires ; VI. Salaire et population.

Article i. — Théorie rationnelle du salaire.

Définition. — Le salaire est le prix convenu entre le patron et l'ouvrier, en échange du travail fait ou à faire par le second pour le premier. Cette rémunération est réglée à forfait par le contrat de louage de services conclu entre l'employeur et l'employé*. Cette notion contient les éléments de la théorie rationnelle du salaire. Mettons-les en relief.

I. V. Conradi Uandwôrterbuch, t. I, p. 670, seq. ; — Walker, The Waçe» question; — Beaurecard, Essai lur la théorie du salaire, p. 148; — Villet, La Question des salaires, p. 109; — Emile Chevallier, Les Salaires au xix* siècle f — DB Marolles, Le Salaire (Ass. cath., i5 décembre 189a et 18 février 1893); ^ d'Richthal, La Théorie du salaire {Reçue des Deux Mondes, i" octobre 1888) ; — Vbbmeersch, Quœstiones de Justitia. Paris. Lethielleax, 1904.

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Théorie du salaire ^ — La théorie rationnelle du salaire n'est qu'une conséquence, une application immédiate de la thèse du contrat de travail que nous avons exposée longuement au chapitre xii. Il nous suffira de résumer en quelques mots et de conclure.

Le salaire est le prix d'un travail, c'est-à-dire de l'effort musculaire et intelligent appliqué à un but utile. Le salaire n'est donc pas le prix d'une marchandise. Qu'est-ce qu'une marchandise ? une chose matérielle susceptible de domaine parfait, un objet dont le propriétaire peut user à son gré sans violer la stricte justice; or, à n'en point douter, tel n'est pas le travail de l'ouvrier. Ne porte-t-il pas l'empreinte de la personnalité humaine.

Il est une autre considération. La force-travail n'est pas entièrement séparable de l'ouvrier. Celui-ci, parce qu'il est une personne et non une chose, un bien économique réel, ne peut tomber sous le droit de propriété. L'ouvrier n'est pas une marchandise, la force-travail qu'il met au service du patron ne l'est pas davantage et, par conséquent, ne peut être la matière d'un contrat de vente ou de location de chose.

Toutefois le contrat de salaire offre, avec la vente-achat^ plus d'un trait de ressemblance qu'il est bon de relever.

Contrat de salaire et contrat de vente. — l'Le contrat de salaire, comme le contrat de vente, consiste dans l'échange de deux valeurs économiques, échange soumis aux prescriptions de la justice commutative. Le travail est, en effet, un bien économique personnel, il a une valeur d'échange ; non, sans doute, d'échange réel, mais d'échange virtuel : do ut facias^ facio ut des ;

2** Le travail musculaire de l'homme subit des variations de valeur analogues à celles de la force mécanique ;

3* Le prix du travail, comme celui des marchandises, oscille dans les limites de la justice entre un maximum et un minimum ; il est aussi influencé par l'offre et la demande de main-d'œuvre. Rappelons enfin les obligations propres aux contrats de louages.

I. Conf. D» Karl Eberle, Arbeit und Lohn, Thflil li; — StatUsUxikon, aiV « Arbeit », n» IV; — Michel BoDEtJX, Du Salaire.

Obligations du contrat de salaire. — Le contrat delouage^ de services, étant bilatéral, impose des obligations aux deux parties. L'ouvrier loue son travail, ses forces, son intelligence pour un temps convenu, à des conditions qui doivent être librement fixées ; il n'a aucun droit sur le produit ni sur le bénéfice, qui appartiennent entièrement au patron; mais il est rémunéré de son travail par le salaire, qui doit satisfaire aux prescriptions de la justice. De son côté, le patron, qui reste maître du produit, doit payer le salaire convenu et le juste salaire, et, en outre, il doit placer l'ouvrier dans les conditions de salubrité matérielle et morale auxquelles- 11 a un droit naturel. Telle est, dans ses traits généraux, la thèse générale du salaire ; elle sera mieux comprise si on la. compare aux principaux systèmes qui lui sont opposés.

Article a. — Exposé de quelques théories défectueuses.

Théorie du salaire naturel ^ — L'école anglaise a formulé la théorie du salaire naturel minimum^ ou nécessaire^ comme une conséquence des principes fondamentaux de l'économie classique. Ce salaire nécessaire comprend ce qui est strictement nécessaire pour vivre ou, plus exactement, pour ne pas mourir de faim et de misère et pour se perpétuer dans la même condition. 11 ne s'agit pas ici, qu'on le remarque, du salaire minimal prescrit par la justice.

Voici le raisonnement de cette école. Le travail est une marchandise ; par conséquent le prix du travail, le salaire, doit obéir à la loi naturelle, qui détermine le prix des marchandises, la loi de l'offre et de la demande. D'ailleurs le prix des marchandises ne peut descendre au-dessous des frais de production, et ces frais de production représentent, pour l'ouvrier, ce qui est strictement néressaire à son existence, en d'autres termes le minimum de subsistance. L'ouvrier est encore une partie de l'outillage ; mais l'outillage doit être renouvelé par une prime d'amortissement ; donc le

I. Voir l'exposé des principales théories modernes du salaire dans Aldo Con— TEMTO, Z.a Teoria del Salaria nel concetto dei principali economisti, perte spéciale, p. 53, seq. ; — Essai sur la protection du salaire, par Lambert ; — Essai sur Iceontrat de travail, par Michel Bodeux.

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salaire naturel devra comprendre la somme nécessaire pour que l'ouvrier produise et élève un remplaçant.

La conclusion de cette analyse est aussi manifeste que nécessaire : le salaire naturel est représenté par la somme indispensable à l'ouvrier pour vivre et se perpétuer dans sa condition.

Ecoutons le langage de l'Ecole : « En tout genre de travail, dit Turgot, le salaire de l'ouvrier doit s'abaisser à un niveau déterminé uniquement par les nécessités de l'existence. » Adam Smith, dans des termes différents, développe la même pensée. Ricardo défend la doctrine du père de l'économie politique : « Le travail, ainsi que toute chose qu'on peut acheter ou vendre, a un prix naturel et un prix courant. Le prix naturel du travail est celui qui fournit aux ouvriers, en général, les moyens de subsister et de perpétuer leur espèce sans accroissement ni diminution... Le prix courant du travail est le prix réel qu'on leur paie selon la proportion dans laquelle il est offert ou demandé. » Telle est aussi la théorie de J.-B. Say, de Cobden et de H. George.

La formule du salaire naturel est inexacte, parce qu'elle est la déduction nécessaire d'un principe inadmissible, à savoir que le travail est une marchandise soumise fatalement aux pressions et aux dépressions de la dynamique des prix. Présentée sous forme de loi universelle, elle est en opposition flagrante avec l'observation des faits, un grand nombre de salaires étant supérieurs au minimum nécessaire de subsistance.

La loi d'airain [Das eherne Lohjigesetz). — Le socialiste allemand Lassalle a déduit de la théorie du salaire nécessaire la fameuse loi d'airain. Voici comment il la formule : « La loi de fer, qui, dans les conditions actuelles de la production, met le salaire dans la dépendance de l'offre et de la demande du travail s'énonce comme il suit : « La moyenne du salaire reste toujours réduite à l'entretien nécessaire, communément en usage chez le peuple, pour la conservation de la vie et sa reproduction. Tel est le point autour duquel s'agite continuellement, en oscillations de pendule, le salaire réel, sans jamais pouvoir s'élever longtemps au-dessus, ni s'abaisser longtemps au-dessous. Il ne peut s'élever longtemps au-

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dessus de cette moyenne ; car autrement, par suite de l'amélioration du sort des travailleurs, il se produirait bientôt un accroissement de population ouvrière, suivi d'une offre plu? grande de bras, laquelle ferait retomber le salaire du travail à son premier état de baisse. Le salaire du travail ne peut non plus rester longtemps fort au-dessous de cet entretien nécessaire à la vie, car alors on voit apparaître l'émigration, le célibat, l'interruption de la génération des enfants, et finalement par une suite naturelle de la misère, une diminution dans le nombre des travailleurs suivie d'une offre moindre de bras, laquelle a pour conséquence de ramener le salaire du travail à son premier état de hausse. Le salaire moyen réel du travail consiste donc dans le mouvement perpétuel autour de ce centre de gravité, où il faut qu'il retombe continuellement chaque fois qu'il est resté tantôt un peu au-dessus, tantôt un peu au-dessous ^ »

La loi d'airain est abandonnée par l'école classique moderne et tournée en dérision. « Avouons-le, écrit M. Leroy- Beaulieu, si les trois principes de Malthus, de Ricardo et de Turgot sont vrais en tant que lois universelles, et non pas seulement entant qu'accidents passagers, le cri de désespoir des pessimistes et des socialistes est presque justifié. Heureusement, les trois principes de Malthus, de Ricardo et de Turgot ne sont pas des vérités universelles ; ils n'ont pas le caractère de lois ^ » M. Maurice Block admet que le salaire est régi par la loi de l'offre et de la demande ; mais il soutient que la loi d'airain « n'est pas d'airain », parce que la demande du travail croît plus vite que l'offre, c'est-à-dire que l'accroissement du nombre des ouvriers coïncide avec l'extension plus rapide encore de l'industrie*.

La loi d'airain est pourtant la conséquence nécessaire de deux principes admis généralement par l'école classique : 1° que le travail est une marchandise et le salaire le prix de la marchandise-travail ; 2° que la loi de l'offre et de la demande est le principal régulateur du marché du travai' Pour nous, qui rejetons absolument ces deux faux principes, c'est à bon droit que nous en répudions les conséquences.

I. Offertes Antwortschreiben ; Arbeiterleaebuck. a. Essai sur la répartition des richesses, p. i5. 3. Le socialisme moderne, ch. xiv.

'6a2 l'ordre économique

Mais nous ne voyons pas comment les économistes qui acceptent les principes, sont fondés à en nier les conclusions, si pénibles soient-elles.

Reste l'argument irrésistible des faits. Est-il vrai que la loi d'airain soit absolument contredite par l'expérience? — La thèse s'applique surtout au travail non qualifié, celui dans lequel la concurrence s'exerce le plus facilement. Elle se rapporte au minimum nécessaire a une famille ouvrière suivant les conditions concrètes de l'ouvrier. Or, ramenée à ces justes limites, la loi d'airain à une tendance à se vérifier dans l'ordre économique actuel ; il est incontestable qu'il y a en elle du vrai, beaucoup trop de vrai en fait^ parce que, — comme nous l'établirons plus loin, — le salaire de l'ouvrier est encore, dans un grand nombre de cas, à peine suffisant à l'entretien d'une famille comprenant trois ou quatre enfants, entretien correspondant au régime normal de la classe ouvrière. Voilà le fait capital, plus important sans contredit, que l'élévation du standard of comfort qui s'est produite depuis cent ans.

Théorie du fonds des salaires. — La théorie anglaise connue sous le nom de théorie du fond des salaires, ou wagefund^ n'est que l'application de la loi de l'offre et de la demande au salaire naturel. La demande est représentée par le capital circulant; l'offre, par le nombre d'ouvriers en quête de travail. Le salaire dépend du rapport entre le capital circulant et le nombre d'ouvriers; bien plus, le salaire naturel est exactement le quotient de ces deux quantités. Veut-on un exemple ? Le capital circulant d'un pays étant de 20 milliards, et le nombre des travailleurs de 10 millions, le salaire moyen annuel de chacun d'eux sera de 2.000 francs.

Cette théorie est défendue par Smith, Malthus, Ricardo, J.-B. Say, Stuart Mill, Joseph Garnier, Fawcett et plusieurs économistes contemporains ; Mac Gulloch en tire la conclusion suivante : « Le bien-être et le confort des classes laborieuses dépendent directement du rapport que garde leur accroissement avec celui du capital qui sert à les occuper et à les nourrir. Si elles se multiplient plus rapidement que le fonds des salaires, le prix du travail sera réduit; le prix

s'élèvera si leur multiplication est plus lente que celle de la richesse qui les défraie. Il ny a pas d'autre moyen pour élever les salaires que d'accélérer V accroissement du capital par rapport à la population ; ou de retarder l'accroissement de la population par rapport au capital^. » En d'autres termes, l'accroissement du capital circulant ne dépend pas des ouvriers, ceux-ci ne peuvent améliorer leur sort que par une diminution de natalité dans leur classe.

Cette théorie est radicalement fausse et a été démolie de toutes pièces par l'écrasante réfutation de Fr. Walker^

i" Les salaires sont évalués en raison des résultats de la production, et non d'après le montant des avances destinées à la main-d'œuvre ouvrière. Le salaire est prélevé sur la valeur du produit brut; le rôle du capital consiste à payer le travail avant la réalisation du produit;

2° C'est une erreur de confondre le wage-fund avec le capital circulant; celui-ci, en effet, est employé à beaucoup d'usages en dehors du salaire; il sert de fonds de consommation, de fonds de réserve, etc.;

3' Le quotient, exprimant le rapport du salaire total au nombre des salaires, exprimerait le salaire moyen dans des circonstances données, mais non le salaire nécessaire ou minimum;

4** Ce quotient est entièrement indéterminé, pour la bonne raison que le dividende et le diviseur restent dans l'indétermination. Que représente le dividende? la part du capital que le patron veut dépenser en main-d'œuvre. Et le diviseur? le nombre de bras qui veulent se louer. Cette part et ce nombre dépendent de volontés variables, changeantes, et partant, sont des nombres indéterminés '.

Théorie de la productivité du travail. — Plusieurs écono-

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