I. Un peuple ejrpropri'p, p. i
Oliganthropie de la France. — La population de la France est en décroissance. Voilà le fait incontestable mis en lumière par la statistique.
La question de la dépopulation est à la fois absolue et relative. Voyons donc la situation comparée de la France et des nations qui l'entourent. En 1800, la population des nations européennes était de 98 millions d'habitants, et la France en comptait 26 millions. En 191 1, la population européenne était de 4^^ millions d'habitants et la France en comptait 39,6. En cent ans, elle est donc descendue de 26 à 9 p. loo de la population européenne.
Jadis le français était parlé dans le monde entier; aujourd'hui il est la langue mère de 5o millions d'habitants tout au plus, tandis que l'allemand est parlé par 100 millions et l'anglais par i3o millions d'individus. D'après les recensements officiels l'accroissement de population est descendu de 172.000 individus par an en 1872, à 85. 000 en 1891 et 67.91 1 en 1912.
Or de 1871 à 191 1 l'Allemagne s'est accrue de 24 millions d'habitants. En 1841 sa population était à peu près égale à la nôtre alors qu'en 1911 elle s'élevait à 65 millions d'habitants.
En somme la France mettait cinq ans à acquérir ce que l'Allemagne gagne en quatre ou cinq mois.
Jusqu'en 1841, la France avait été la seconde des nations européennes, au point de vue de la population; aujourd'hui, elle est la septième des grandes puissances, et l'Italie la suit de si près qu'elle l'aura bientôt dépassée. A moins d'admettre qu'un Français vaut deux ou trois étrangers, on est bien forcé de reconnaître que le nombre constitue la force économique, militaire et nationale, et qu'il est l'élément primordial de la grandeur des nations.
Le recensement de 191 1 n'a pas donné de meilleurs résultats. Non seulement il a constaté la faible augmentation de la population française pendant la dernière période quinquennale, mais il a mis en évidence d'autres phénomènes démographiques de la plus haute importance. Si l'on met â part la Seine, la population constatée dans le pays, le 6 mars 191 1, était de 35 millions et demi d'habitants. L'acrroissement annuel moyen, pendant la période 1872-1911, a
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été de 87.477 habitants. Pendant la période 1906-1911, l'accroissement annuel moyen a été de 69 852 hal)itants. En réalité il y a eu diminution sauf dans les départements où se trouvent les grandes villes.
Actuellement le mal est bien plus grand encore. 11 y a d'abord les i.doo.ooo morts de la guerre qui ont ouvert une brèche dans la population française. Et la natalité très faible durant la guerre ne semble pas se relever beau(;oup depuis. Au dernier congrès de la natalité à Rouen (septembre 1920), M. Isaac, alors ministre du Commerce, disait : « Le gros problème de l'après-guerre... c'est la reconstitution de notre population décimée. »
Et la statistique officielle donne pour 1919 un excédent de 220.679 décès sur les naissances.
L'oliganthropie dont souffre la France provientde la diminution volontaire de la natalité. Ceci a été mis en évidence par les savantes discussions qui ont eu lieu à TAcadémie de médecine et à l'Académie des sciences morales et politiques ^
Quant aux causes de cette pénurie de naissances, elles sont au nombre de trois principales^ :
1° La diminution de la religion et de la moralité — Le Français moderne veut être libre et jouir. On lui a donné des droits : il prétend en user, et largement. On a supprimé les devoirs : il ne veut pas en assumer pour son compte La morale indépendante lui permet d'user à son gré de la vie, du plaisir, du bien-être; le mariage civil ne lui impose aucune obligation de conscience, la loi ne met aucun (rein à ses besoins d'indépendance et d'égoïsme. Pourquoi donc prendrait-il le mariage avec toutes ses obligations, de[)uis la stricte chasteté de lajeunesse jusqu'aux devoirs complets
I. Cf. Lerot-Beauliec, La question de la population, igiS ; — Charles Benoist, Séances et travaux de F Académie des Sciences morales et politiques.
a. Y. sur cette question, Levasseur, La Population française ; — Bertheau, Esta tur les lois de la population ; — P. Toulemont, Etudes religieuses, iS^J, l. I et II; 1S74, t. I; 1878, t. I; — P. BuRNicHON, ibid., 1890, t. III ; — P. Fortin, ibid. 1895, t. I, II, m (documents et statistiques); — La Dépopulation de la France êet causes morales, ses causes sociales, Ass . cath., 1891, t. II, p. 34y, 58i ; — - Mï» d'HuLST, Conférences de Notre-Dame, 1894; — P. Bcheau, L'Indiscipline de mœurs. Paris, Bloud, 1930.
de la fécondité conjugale? Pourquoi, s'il n'y a ni au delà ni religion, ni loi supérieure^ l'homme?
2° L'impôt. — A égalité de revenus, le père de famille payait encore naguère deux, trois, quatre fois plus d'impôts, suivant le nombre de ses enfants. La législation récente est entrée dans la voie de certaines exonérations en faveur des familles nombreuses. Ce sont surtout les impôts indirects qui pèsent sur les familles nombreuses, car ils sont proportionnels à la consommation et, partant, au nombre de bouches.
3° Les lois successorales. — Un des effets du partage forcé, c'est, suivant une expression pittoresque, d'éviter les cadets pour n'avoir que des aînés. Les économistes catholiques de l'école de la paix sociale placent dans la liberté testamentaire le principal remède à la dépopulation de la France. Cette manière de voir nous paraît exagérée. Que le partage égal soit une des causes delà stérilité systématique du mariage, nous l'accordons volontiers; mais que ce soit la cause dominante, nous ne le pensons pas. Le régime successoral du Gode Napoléon est en vigueur dans plusieurs pays où la natalité est élevée et bien supérieure à celle de la France; et dans la France elle-même, ce sont les départements les plus religieux et souvent les plus pauvres, qui offrent un chiff're de natalité plus élevé.
Législation et population. Action directe. — De la discussion que nous venons d'établir, il résulte qu'en matière de population le devoir de tout gouvernement sage et honnête est double :
I* Par sa législation sur les effets civils du mariage, la propriété familiale, la puissance paternelle et la morale publique, il doit protéger la religion et la famille;
2° Partout où les conditions particulières de la famille l'exigent, il doit faciliter l'immigration ou l'émigration suivant les circonstances.
Mais réglementer directement le mariage des pauvres, le retarder ou l'interdire : voilà une atteinte formelle a la loi naturelle. Le droit au mariage est un droit inaliénab'^î, contre lequel ne prévaut pas le danger de la misère pour un certain
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nombre. Le mariage, de plus, est souvent une obligation pour ceux qui n'ont ni la vocation religieuse ou sacerdotale, ni la force de garder la chasteté dans le célibat. Cette obligation de conscience, l'Etat doit la respecter; tout empiétement sur ce domaine réservé est un crime contre l'individu et contre la société.
Action indirecte. — En outre, l'Etat peut contribuer indirectement au développement de la population de deux manières, suivant que son action atteindra les moyens d'existence ou la vitalité des membres de la société.
1° Action sur les moyens d'existence. — Le Gouvernement peut favoriser le développement des ressources naturelles du pays, agriculture, mines, industrie, commerce, et empêcher toute production ou consommation contraire aux intérêts de la société. A cette fin, il peut établir des tarifs protecteurs, arrêter, par des lois sagement édictées, le gaspillage de la fortune nationale. La propriété est-elle concentrée en un petit nombre de mains, sans restriction et sans contrôle : facilement la culture de luxe remplacera la culture utile, de grandes étendues resteront incultes, l'intensité de la production diminuera. Qu'un certain nombre de propriétaires fassent un tel usage de leurs propriétés, et la masse du peuple se trouvera dans la misère; la population se trouvera gravement atteinte dans son développement. Tel est ie cas de l'Irlande, de l'Ecosse et jadis de la Russie.
Citons un exemple emprunté à Devas : Supposons le propriétaire d'un grand domaine qui fournit la substance de cent familles de tenanciers et de celle du propriétaire. Chacune de ces familles produit des denrées pour une valeur moyenne de 5o livres par an, qui servent à payer la rente au landlord et laissent un revenu net de 4° livres par famille. Voilà donc une propriété occupée par ici familles fournissant un revenu net de S.ooo livres, dont 4 ooo vont aux tenanciers et i.ooo au propriétaire. Une société commerciale se forme pour l'exploitation de ce domaine, transforme la culture intensive en culture extensive, les terres arables en pâturages. Par ce nouveau mode de production, 5o familles suffisent à l'exploitation du domaine au lieu de loo; chacune
produit une valeur de 65 livres par an au lieu de 5o, paie 25 livres pour la rente au lieu de lo. Le l'evenu du propriétaire s'élève de i.ooo livres à i.25o livres; mais, au point de vue du revenu social et du bien-être commun, le revenu net est tombé de S.ôoo à 3,25o, et la population a diminué de moitié ^ »
Résumons en un seul les devoirs de TEtat en ce point : le pouvoir suprême doit diriger indirectement la production et la répartition des richesses, de telle sorte que le plus grand nombre possible de citoyens trouvent sur le sol de la patrie leurs moyens d'existence.
Voilà, direz-vous, du socialisme le plus pur. Quoi! l'Etat pourrait niveler les fortunes et rétablir parmi les citoyens l'égalité dans le revenu en foulant aux pieds le droit sacré de propriété? Pour bannir ces craintes chimériques, lisez et méditez le profond enseignement de Léon XIII. Après avoir rappelé la fin propre de la société, « le bien commum des membres, riches et pauvres », il continue en ces termes : « Gomme donc il serait déraisonnable de pourvoir à une classe de citoyens et de négliger l'autre, il devient évident que l'autorité publique doit aussi prendre les mesures voulues pour sauvegarder le salut et les intérêts de la classe des prolétaires (ordinis proletarium). Si elle y manque, elle viole la justice, qui veut qu'à chacun soit rendu ce qui lui est dû [nifiat, violatumiri justitiam^ suum cuique tribuere prœcipientem). A ce sujet, saint Thomas dit fort sagement : De même que la partie et le tout sont en quelque manière une même chose, ainsi ce qui appartient au tout est en quelque sorte à chaque partie. C'est pourquoi, parmi les graves et nombreux devoirs des Gouvernements qui veulent pourvoir, comme il convient, au bien public, celui qui domine tous les autres consiste à avoir soin également de toutes les classes de citoyens, en observant rigoureusement les lois de la justice dite distributive, »
Et plus loin : o Sans nul doute, le bien commun, dont l'acquisition doit avoir pour effet de perfectionner les hommes, est principalement un bien moral. Mais, dans une société bien constituée, il doit se trouver encore une certaine