‹ Cours d'économie socialeChapitre 275 sur 310 · I. Congrès des Œuvres sociales à Liège · texte numérisé non relu

I. Congrès des Œuvres sociales à Liège

très faible partie des malheureux incapables de gagner leur pain ; et il faudrait inscrire au budget de la charité une subvention permanente qui permette aux ouvriers valides, pleins de santé et de force, de nourrir leur famille ! Ne serait-ce pas un renversement de l'ordre social?.

Puis, de bonne foi, on peut se demander comment, si les patrons qui ne peuvent pas donner à leurs ouvriers, à titre de salaire, la somme nécessaire à la subsistance de la famille, pourraient la leur donner à titre de charité.

Ni l'action directe de TEtat, ni la charité ne sont donc des remèdes suffisants contre l'abaissement des salaires. C'est aux trois forces concourantes, le patron, l'association, le pouvoir indirect de l'Etat, qu'il faut demander le relèvement du salaire, sinon du salaire nominal, au moins du salaire réel. /

Action individuelle et collective. — L'action individuelle et collective peut contribuer de p^lusieurs manières à l'amélioration des salaires :

1° Les unions professionnelles, ayant comme objectif de déterminer le salaire familial moyen, poursuivront la revendication par tous les moyens légaux, chaque fois qu'il apparaîtra avéré que ce salaire n'est pas obtenu et que cependant l'entreprise pourrait le fournir. Les associations professionnelles s'efforceront encore de former des réserves corporatives destinées à fournir des suppléments de salaire; elles pourront surtout assurer la stabilité du salaire en organisant l'assurance contre le chômage elle placement des ouvriers. L'association bien comprise et restant dans sa sphère apparaît comme le plus puissant moyen de faire relever les salaires. Sa puissance est même si forte qu'elle pourrait, dans certains cas, passer la limite, faute d'être soumise aux lois de la justice et d'être équilibrée par une autre association d'intérêts plus ou moins opposés à ceux qu'elle représente;

2° Les institutions qui sont capables de diminuer le coût de la vie de l'ouvrier, entre autres les sociétés coopératives de consommation, les sociétés pour la construction et la location à bon marché des maisons d'ouvriers pourront augmenter le pouvoir d'achat du salaire et, par conséquent, sa valeur réelle;

^o4 L ORDRE ÉGOIfOMIQUE

3* Un autre élément, c'est la science de Temploi de l'argent, l'économie du ménage. L'école primaire, on le sait, forme des institutrices non des femmes de ménage. Des écoles ménagères ont été fondées par l'initiative privée, avec un grand succès, en Allemagne et en Belgique; on commence, chez nous à entrer dans cette voie ;

4° Entente des patrons pour faire bénéficier les ouvriers des progrès de l'industrie et de la machinery. Que la diminution du prix de revient serve, en partie du moins, à augmenter les salaires insuffisants.

Action indirecte de l'État. — De son côté, l'Etat peut employer les moyens suivants :

1° La diminution des impôts qui directement ou indirectement, tombent sur la consommation^; remplacement de ces impôts par l'impôt sur la fortune mobilière et sur Talcool;

2* La limitation des excès de la concurrence. La concurrence n'est-elle pas la grande raison invoquée, — très souvent à juste titre, — par les patrons pour refuser une augmentation de salaire?

3" Relèvement de l'agriculture de manière à diminuer le prix des subsistances de première nécessité, dans des limites telles que cette diminution ne ruine point l'agriculture.

Enfin il est un autre résultat auquel l'Etat peut coopérer pour sa part, dans les limites de ses attributions, c'est la fixité, la stabilité des salaires.

Fixité des salaires. — Il importe que les salaires soient librement débattus et fixés par les parties contractantes, c'està-dire les patrons et les ouvriers.

Cette convention ào'il ë\.Te publique, s^aè/c. Voilà pourquoi l'Encyclique réserve la détermination des salaires aux syndicats ou corporations. Telle était l'opinion du cardinal Manning : « Je ne crois pas, disait-il, qu'il soit jamais possible d'établir, d'une manière efficace et durable, des rapports pacifiques entre patrons et ouvriers, tant qu'on n'aura

I. Les impôts directs ou indireeti absorbent un pea plus du tiers du salaire de l'ouvrier.

DU JUSTE SALAIRE JoS

pas reronnu, fixé et établi publiquement une mesure juste et convenable, réglant les profits et les salaires, mesure d'après laquelle seraient réglés tous les contrats libres entre le capital et le travail*. »

M. de Mnn n'est pas d'un avis différent: «A aucun moment, écrit-il, quoi qu'on en ait pu dire, je n'ai pensé ni admis qu'un salaire minimum dût être déterminé etfixé directement par une loi de l'Etat : si la solution de ce problème redoutable peut se rencontrer, ce n'est, à mon sentiment, que dans l'accord formé au sein de la profession par un conseil d'arbitrage représentant les parties intéressées, ou même encore par la corporation régulièrement organisée^. » D'après cela, le juge autorisé de la fixation des salaires sera, ou bien un conseil d'arbitrage nommé par les deux syndicats professionnels de patrons et d'ouvriers, ou bien le conseil permanent d'usine composé de membres représentant le patron et les ouvriers.

I. Lettre du cardinal Manning à M»' l'évêque de Liège, «887. a. Quelqueê moi» d'explication.

AlfTOIPfB.

Quelle que soit la forme de la répartition des richesses, il y aura toujours dans la société civile des riches et des pauvres. C'est là une loi économique et sociale démontrée par l'expérience des siècles. Etudier le fait et les causes de la misère, rechercher les remèdes qui peuvent prévenir ou atténuer les effets de ce mal social, telle est la matière de ce chapitre : nous le diviserons en cinq articles, dont voici les titre : I. Le paupérisme; II. Concentration des fortunes; III. Charité et assistance; IV. Les assurances ouvrières; V. La mutualité.

Article i. — Le paupérisme.

Misère et paupérisme. — La pauvreté est l'état de ceux qui manquent de ce qui est nécessaire à l'existence, dans la condition à laquelle ils appartiennent.

La misère est le manque de l'indispensable pour vivre.

he paupérisme^ est l'état d'un certain nombre d'individus manquant d'une manière permanente de ce qui est absolument nécessaire à la vie. Il est essentiel de bien distinguer le paupérisme de la misère. Le paupérisme n'est pas seulement la pauvreté, état accidentel et souvent momentané, c'est la misère permanente, jointe au découragement, à l'insouciance, et très souvent à l'immoralité. Le paupérisme,

I. Conf. Henry Geobge, Progress and Pocerly; — Ch. Pébin, La Richesse dam let ioeiétés chrétiennes ; — d'Haussonville, La Misère à Paris ; — Babon Le Paupé. ritme, ses Causes et ses Remèdes ; — Coste, Hygiène sociale contre le paupérisme — Naville, La Charité légale ; — Saint-Marc, Revue d'économie politique, iSS", p. 445.

MISERE ET BIENFAISA.NCE ,707

ce n'est pas non plus la mendicité, c'est un fléau social, c'est Ja misère héréditaire.

Dans toutes les grandes villes industrielles ce problème du paupérisme existe à l'état aigu; à Londres, il se présente dans des conditions particulièrementanormaleseteffrayantes.

La cause principale de la misère, c'est l'absence de travail occasionnée par la maladie, la vieillesse, les infirmités, le chômage, la paresse, etc. Quant à la cause profonde et dernière de la pauvreté, il faut la chercher au-delà des vicissitudes de l'ordre économique. La religion catholique seule nous donne la clef du mystère de la pauvreté en ce monde. L'hofiime déchu, par la faute originelle, de sa dignité primitive, a été condamné par Dieu au travail et à la peine. Dès lors il doit arracher à la terre, par un travail ingrat, ses moyens de subsistance, et celui qui, par incapacité ou paresse, ne travaille pas, devient, par une conséquence naturelle, victime de la misère.

Quant au paupérisme, on en rapporte l'origine à l'organisation industrielle contemporaine, sinon comme cause unique, du moins comme cause partielle et occasion. « Qu'estce qu'une manufacture? demande un auteur anglais. C'est une invention qui produit deux articles, du coton et des pauvres. » Mot exagéré, je l'avoue, mais il contient une part de vérité. N'est-ce pas dans les centres industriels, et principalement en Angleterre et en Amérique, que le paupérisme exerce ses hideux ravages?

Ajoutons que, dans le Royaume-Uni, le paupérisme doit son origine à la confiscation des biens ecclésiastiques, du patrimoine des indigents, opérée par Henri VIII, Edouard VI et Elisabeth.

La misère est-elle en décroissance ? — Le progrès de la civilisation a-t-il arrêté le flot montant du paupérisme et de la misère ? Les économistes optimistes l'affirment avec enthousiasme et voient dans cette prétendue diminution de l'indigence un effet bienfaisant des lois économiques. Nous sommes loin de partager ces espérances. D'une part, eu effet, les causes de la misère ne diminuent ni en nombre ni en intensité, et, de l'autre, l'observation des/aits ne permet pas de conclure à un mouvement rétrograde de la misère

^o8 l'ordre économique

Quelles sont les causes immédiates de l'indigence? Ce sont : l'incapacité de travail, le manque de travail, la volonté de ne point travailler. Ces sources de la misère ont-elles une tendance à tarir?

i" Incapacité de travail. — Considérez le développement croissant de l'alcoolisme, les ravages de la phtisie et autres affections congénitales, la multiplication des procédés nuisibles à la santé, l'affaiblissement de la race parmi les ouvriers des villes, autant de causes qui restent stationnaires ou se multiplient.

2" Le manque de travail provenant du chômage, résultat de la surproduction, des crises économiques et du développement de la machinery^ restait à peu près dans le même état, avant la guerre et dans les circontances spéciales où nous vivons à l'heure actuelle ces crises menacent d'être plus fréquentes et plus graves.

3" Volonté de ne point travailler. — Le vagabondage et la paresse augmentent plutôt qu'ils ne décroissent :

a) Sur 195.000 individus qui ont comparu devant les tribunaux en 1912, on compta 40.000 vagabonds ou mendiants. A Paris, environ 8.000 individus couchent, chaque soir, dans les carrières ou sous les arches des ponts;

h) Le nombre des déclassés s'élève graduellement; les carrières administratives sont eucombrées;

c) D'après un rapport de M. Georges Berry ali Conseil municipal de Paris, en dix ans, 18.000 enfants de moins de seize ans ont été arrêtés à Paris pour vagabondage, et l'on en a arrêté le moins possible. En province, 40.000 enfants au moins sont voués à ce vagabondage démoralisant. La marée montante des jeunes récidivistes inquiète les criminalistes les plus optimistes.

Les sources de la misère sont toujours aussi fécondes, et cependant les économistes de l'école libérale, qui prêchent la tendance à une moindre inégalité des conditions sociales, essaient de démontrer, par l'argument des statistiques, que le paupérisme est envoie de diminution. M. Leroy- lieaiilieu a consacré à cette étude une pajtie de son livre sur la Répartition des richesses^, mais en réalité :

1. V. dans Cauwes, Cours, t. III, n» 1904, seq., la réfutation complète des mitons et dei chiffres apportés par M. Leroy-Beauliea.

I* Les statistiques apportées sont élastiques et complaisantes: elles indiquent le nombre des pauvres admis aux secours officiels. Or ce nombre ne représente qu'une partie des indigents; les nombres relatifs eux-mêmes sont trompeurs, car on ne tient aucun compte ni du changement dans les règlements de l'assistance publique (comme c'est le cas en Angleterre), ni de l'administration des fonds.

1" D'après M. Lefébure, qui a étudié avec tant de compétence la misère à Paris, le nombre des indigents de la capitale n'a pas diminué, bien au contraire*.

Nous pouvons donc conclure que l'optimisme de l'école classique est dépourvu de fondement solide.

Il est bien difficile de se rendre compte de la marche exacte du paupérisme, comme il est extrêmement malaisé de savoir, avant les données fournies peut-être, quelque jour, par l'impôt sur le revenu, comment la richesse se répartit entre les divers membres de la société.

Article a. — Charité et assistance.

Charité et assistance. — Dans son sens le plus large la charité est l'amour de Dieu et du prochain en Dieu. Mais ce n'est point le sens dans lequel nous l'entendons dans ce chapitre. Il s'agit surtout ici de la charité au sens restrein-t, Yassistance, Vaumône. Celle-ci ne s'adresse pas à l'ouvrier proprement dit, mais à celui que ses efforts ne parviennent point à tirer d'affaire, au blessé, au vaincu de la lutte pour l'existence.

« Il appartient à la charité, dit très bien Jules Simon, de secourir les misères, et il appartient à une bonne organisa' tion de prévenir la misère. » C'est ce qu'exprime le P. de Pascal en ces termes : « L'aumône est un remède individuel, elle ne peut tenir la place d'une réforme sociale. » Dans: le sens restreint dont nous parlons, l'assistance signifie le secours matériel en lui-même; la charité ajoute que ce secours est donné par un motif de vertu. Suivant l'expression de M. d'Haussonville, « la charité, c'est l'amour inspirant le

Page 1