CHAPITRE XXI NOTION ET LOIS DE LA CONSOMMATION
C*est pour nous conformer à la division de TEconomie politique donnée au commencement de ce livre que nous consacrons un chapitre spécial à la consommation des richesses. En réalité, cette matière a peu de rapports avec l'économie politiqu.e. S'agit-il des consommations publiques, cela touche aux impôts, à la science financière, à la politique même : l'argent n'est-il pas le nerf de la guerre ? S'agit-il des consommations privées, elles rassortissent plutôt à la morale individuelle. Nous nous bornerons donc à donner les notions fondamentales de la consommation et à dire quelque» mots du luxe et de l'épargne.
Notions et définitions. — La consommation des richesses est l'emploi que l'homme fait de la richesse dans le but d'obtenir la satisfaction directe ou indirecte de ses besoins. La consommation ne doit pas être confondue avec la destruction (volontaire ou involontaire) d'une utilité économique, effectuée par l'homme ou la nature sans avantage pour le consommateur, ou même à son détriment.
On divise les consommations en consommations publiques et consommations privées.
Les premières sont faites par TEtat, pouvoircentral, départements ou communes ; les secondes sont le fait de per-
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sonnes privées, individus ou groupes. Les consommations sont appelées improductwes lorsque la destruction d'utilité en quoi elles consistent est un moyen pour la satisfaction directe d'un besoin ; elles sont dites productives ou repro» ductives lorsque les utilités consommées reparaissent sous une autre forme et, par conséquent, sont un moyen indirect pour la satisfaction des besoins.
Les consommations improductives sont le terme final de la production : l'homme, en effet, produit pour vivre, mais il ne vit pas pour produire.
Parmi les consommations improductives, non seulemont dangereuses, mais encore qui sont pour la France un véritable fléau social, citons l'alcoolisme et le pari aux courses.
Alcoolisme ^ — Gomme le paupérisme il désigne un fléau nouveau. Le paupérisme est l'indigence héréditaire et irrécusable ; l'alcoolisme c'est l'ivrognerie héréditaire et inguérissable.
Un fait incontestable et incontesté c'est que l'alcool, pris à haute dose, est un poison. Il l'est quelle ^ue soit sa provenance. Les alcools les plus parfumés sont simplement des poisons un peu plus actifs. Mais l'alcool pur est un produit de laboratoire. Les spiritueux du commerce contiennent des alcools dits supérieurs, beaucoup plus toxiques que l'alcool pur : seconde cause de la nocivité. La troisième est due aux « bouquets » qui ne sont autre chose que des impuretés : bases, acides, aldéhydes, dont la quantité varie, comme
I. Conf. Vàulaeb, Un fléau social, 1897 ; — Claudio Jannet, Socialisme d'Âiist, p. Saa; — M' Turinaz, Alcoolisme, Correspondant, 10 mai 1898 et a5 janvier looo; — Colomb, l'Alcoolisme, Revue du clergé français, t, X, p. iSg; — D'Atewei^ l'Alcool et les liqnenrs. Le Mécanisme de la vie moderne^ — Bacoas, La luti» centre l'Alcoolisme, Quinzaine, i88g; Discours da D' Lannelongne à la Chambre dac d<'-putés,6 juin 1895 ; — Cobte, Alcoolisme au épargne; — Louis Fbakk, La femm* contre l'alcool, 1897 ; — Evg. Rostand, Quelques moyens défensifs de rinitiativo privée et de P action sociale cantre la marche ascensionnelle de Palcoolisme, 1896; — I)- Lecraim et A. Périès. L'Enseignement anti-alcoolique à técale, 1889 ; — Gal- • iiER-BoissiÈBE, L' Enseignement de l'antialcoolique, 1897 ; — Laborde, Hygiène sca- 'laire, 1896 ; — Leopain, Hygiène et prophylaxie, dégénérescence sociale et alcooiitme, 1895 ; — D» Paul Sérieux et D' Félix Mathieu, L' Alcool, composition et effets ; fa Lutte eanlretalcaalisme, 18S8 ; — Fouillée, Psychalogie du peuple français, t. IV «h. m ; Abbé Ract, Alcoolisme et décadence ; — D' Jacques BEBTiLLOn, L' Alcoo'. lisme et Ici moyens de le combattre, jugés par l'expérience, 1904. RoUKE. Aianie et alcoolisme. Collection Studia Pacu.
>jio l'ordre écongmique
celle des alcools supérieurs, avec les procédés de fabrication. C'est ce qui rend les alcools naturels, au parfum si affiné, plus nuisibles que les alcools d'industrie, quand ceux-ci sont rectifiés. En fait, ils ne le sont pas ou très peu. On se contente de dissimuler le goût détestable qu'ils tiennent de leur origine souvent suspecte, en les employant à la fabrication des liqueurs telles que vermouth, absinthe, bitter, etc. La saveur originaire se trouve masquée par l'essence qui donne à la liqueur son goût spécial. On a ainsi des breuvages quadruplement toxiques, car ces essences sont ordinairement des poisons encore plus violents que l'alcool lui-même.
Or nous consommons annuellement environ un million et demi d'hectolitres d'alcool pur à cent degrés : total un hectolitre par aS habitants, 4 litres par tête. Ce n'est là évidemment qu'une moyenne. Si l'on tient compte du nombre des enfants, des femmes et des abstinents, on peut estimer que le dixième de la population, soit environ quatre millions d'habitants, absorbe à lui seul les trois quarts de la consommation totale. Cela fait pour chaque buveur environ cent litres d'eau-devie par an ou 4-ooo petits verres de 3o grammes : environ lo petits verres par jour. Cette proportion donnée par les statistiques paraît s'accorder avec les faits journaliers.
En i855, à l'époque où la question de l'alcoolisme a été posée pour la première fois, la France venait àTavant-dernier rano- des peuples civilisés. En iSgS, en ajoutant à l'alcool distillé l'alcool contenu dans les boissons fermentées, la France tenait le premier rang, avec i4 litres par tête. Même pour l'alcool pur, elle n'était dépassée que par la Belgique avec 6 litres et demi (la France, 4 litres). Partout ailleurs le mal est en décroissance : chez nous la consommation est en progression rapide. En 1910, pour prendre un exemple, la quantité d'alcool pur imposé avait été de 1.399.034 hectolitres ; elle a été, en 191 1, de 1.574. 018 hectolitres, soit une augmentation de 11 p. 100. Depuis 1907, date à laquelle fut rétabli le privilège néfaste des bouilleurs de cru, la consommation a augmenté de près de 20 p. 100'.
Cinq cent mille cabaretiers poussent à cette consommation. Depuis 1880, époque où a été proclamée la liberté de la pro-
I. V. Année sociale internationale 1913-1914. — Action populaire.
fession, se sont ouverts iSo.ooo débits nouveaux. Il y a un cabaret pour moins de 80 habitants et de 20 électeurs. A Roubaix, il y a 2.000 débits pour loo.ooo habitants. Dans certaines communes de Bretagne, ily a 5o débits pour 85o habitants.
Effets de l'alcoolisme. — Le D' Rochard a calculé que l'alcoolisme coûte par an deux milliards à la France. Si ces résultats sont contestables on peut les trouver inférieurs à la réalité, plutôt qu'exagérés. La courbe des suicides, crimes et délits est parallèle à celle de l'alcoolisme. On peut répondre que l'irréligion et la misère y ont leur part. Et cependant le département religieux du Finistère est au premier rang pour la consommation de l'alcool et la criminalité. Mais les effets physiologiques ne sont pas niables. Sur les 80.000 aliénés séquestrés que compte notre pays , 20.000 doivent leur folie à l'alcool. Un bien plus grand nombre de buveurs s'en tiennent au delirium tremens et à l'hallucination alcoolique, tous subissent un amoindrissement qui les rend incapables de résister à la moindre maladie.
L'alcool absorbé à jet continu transforme leurs viscères en pièces anatomiques. Ils sont momifiés avant la mort et les alcooliques transmettent leurs tares. Epilepsie, idiotie, dipsomanie, tel est trop souvent le seul héritage qu'ils laissent à leurs enfants. Une race alcoolique est fatalement une race dégénérée.
Nous en sommes là ; d'une part un fléau grandissant destructeur de l'épargne privée et de la santé publique, d'autiïat plus terrible qu'il est plus séduisant : d'autre part cinq cent mille agents de propagation, intéressés à le développer puisqu'ils en vivent, et ayant réussi à capter non seulement la bourse mais la confiance de leurs victimes, et d'autant plus puissants que le cabaretier, comme on l'a dit, est le « grand électeur ».
Les remèdes. — Il faut donc porter remède à cette plaie et la première mesure à prendre consiste dans la limitation du nombre des cabarets et dans l'abrogation de la loi de 1880 sur la liberté de leur ouverture. Cette ouverture serait soumise de nouveau à l'autorisation préfectorale, qui ne pourrait
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être donnée que dans la mesure d'une permission pour trois vacances, jusqu'à ce qu'il n'y ait pas plus d'un débit pour 3oo habitants. Parmi les autres remèdes ordinaires : la propagande antialcoolique par les ligues et le clergé, la répression légale de l'ivrognerie plus pratique et mieux appliquée, le monopole de la rectification de l'alcool confié à l'Etat, la prohibition absolue de l'alcool frelaté comme l'absinthe et autres poisons similaires. Du moins l'absinthe, le plus nocif des spiritueux, a été interdite depuis la guerre. La Suède, la Norvège, la Russie, les Etats-Unis sont résolument entrées dans la voie de la lutte contre l'alcoolisme. C'est à nous de les imiter et de profiter de l'expérience acquise pour introduire en France les améliorations que les autres peuples ont obtenues. La Suède comptait un débit par loo habitants. Elle en compte aujourd'hui i pour 5.000. La Norvège est passée d'un débit pour 280 habitants à I pour 9.000.
Courses et paris. — Le Pari mutuel est la plus effrayante machine à démoralisation qui ait jamais fonctionné dans un pays et l'une des plus formidables pompes à argent qui ait jamais vidé les poches, celles des riches comme celles des pauvres *. Il met tout en œuvre pour attirer les joueurs et les ensorceler.
Hippodromes, bufTets, jardins, tribunes, cités entières de guichets, rien n'est épargné. Toute la presse, matin et soir, publie des listes de gain où certaines cotes donnent aux lecteurs des éblouissements de conte de fée ! Cinq francs en rendent cent! Dix en rapportent mille.
Dans une seule année et pour une seule Société, la seule vente de son bulletin produit plus de soixante mille francs. Les recettes, comme entrées sur l'hippodrome, ne descendentjamais au-dessous de vingt-cinq mille francs, et montent jusqu'à cent mille et cent cinquante mille francs. Tant au pesage qu'à la peloÉse, la foule, dans certaines journées, dépasse cent mille personnes, et d'autres multitudes aussi nombreuses jouent et parient à distance : concierges qui jouent de leur loge, garçons coiffeurs qui jouent de leurs