De l'Esprit des lois, liv. XI. ch. v
LA SOCIÉTÉ POLITIQUE Sj
médités, selon les désirs de chacun'. » Toutes ces théories pèchent par la base, parce qu'elles nient l'origine naturelle de la société civile. La société civile est-elle, comme nous venons de le démontrer, une institution de nature et non le résultat d'un contrat social, il s'en suit qu'elle possède une fin naturelle ? Pourquoi cela ? Parce que tous les êtres de nature ont une activité naturelle; or toute activité est une tendance vers un terme ; par conséquent tous les êtres de nature ont un terme naturel. De même que la famille tire de la nature son origine et sa fin propre, de même aussi la société politique est une institution de droit naturel dans son existence et dans sa fin.
Importance de la considération de la fin. — Déterminer la fin propre de la société civile est une question importante dans la matière qui nous occupe. De cette considération dépendent, en effet, la fonction, les droits et les devoirs de la société et de l'autorité suprême. Pourquoi? Parce que, comme le dit saint Thomas, « toul ce qui regarde la fin doit être ajusté, proportionné à cette fin ; d'où il suit que la mesure des choses qui y conduisent doit se trouver dans cette fin^». Qu'est-ce, en définitive, que la fonction de la société politique, sinon la manière de tendre à sa fin propre ? Les droits de la société? le moyen nécessaire de remplir sa fonction. Les devoirs? la règle et la mesure de cette fonction. Dès lors rien d'étonnant que les divergences profondes qui séparent les écoles sociales aient, pour point de départ, les conceptions différentes et souvent radicalement opposées du but vers lequel évolue ou doit évoluer la société. Comparez l'idéal social des collectivistes démocrates et celui des sociologues catholiques.
Quelle est donc la fin propre de la société civile? A cette question répond la proposition suivante.
Fin propre de la société civile. — La fin de la société civile consiste dans le bien temporel public^ c'est-à-dire dans
I. Restauration de la Science politique. Discours prélim. Le système social d« Ch. de Haller est très bien exposé et réfuté par de Vareilles-Sommières, op, cit.,
a. Summ. Th., la is, q, 102, a. i ; 2a a^, q. i74i a. 2.
38 l'ordre social
Vensemble des conditions nécessaires pour que les citoyens aient la possibilité d'atteindre leur vrai bonheur temporel^.
Démonstration par voie analytique. — La fin de l'Elat doit satisfaire aux conditions suivantes :
1° Elle doit être un bien vrai et réel, capable d'être l'objet d'une institution fondée sur la nature de l'homme et voulue de Dieu. D'ailleurs tout bien véritable de l'homme doit, de toute nécessité, non seulement ne pas empêcher la tendance de celui-ci à la fin dernière, mais, de plus, la favoriser positivement.
2° Ce bien doit être, d'une certaine manière, commun à tous les membres de la société, parce que l'Etat a pour fin le bien de tous, et non le bien exclusif de quelques individus. Tous les hommes sont, par leur nature, inclinés à la vie sociale dans l'Etat ; mais la nature ne donne d'impulsions innées aux êtres raisonnables que pour leur bien réel et leur perfection vraie. Par conséquent chaque membre du corps social politique devra, dans une certaine mesure, être aidé dans la tendance qui le pousse au bonheur ou à la perfection.
3" Ce bien doit être extérieur et temporel^ car l'activité sociale des membres ne peut s'unir que pour un bien extérieur et concret, suivant l'axiome : De internis non judicat prsRtor ^ axiome qui vise principalement la législation humaine et l'action collective des sociétés. Que ce bien doive être temporel, cela ressort avec évidence de ce fait que la fin de l'Etat est comprise dans les limites de la vie terrestre et doit être atteinte par l'activité d'associés vivant dans ce monde.
4** Ce bien doit être, en outre, proposé comme fin à chaque Etat, et à l'Etat seul, parce que, la société civile étant spécifiée et caractérisée par la fin qui lui est propre, à toute société civile correspond une même fin, et réciproquement.
5° Enfin ce bien doit comprendre tout ce qui est exigé pour le bonheur et la perfection de l'homme sur cette terre. C'est là, en effet, le trait spécial de la société politique dominant toutes les sociétés particulières, donnant le terme et le complément à la sociabilité de l'homme, ramenant à l'unité