‹ Cours d'économie socialeChapitre 35 sur 310 · Theol. Fundamental, p. 5o · texte numérisé non relu

Theol. Fundamental, p. 5o

■9, Summa Apologeiica, part. I, p. 367, 10. Tractatus de Ecclesia.

II. Citons : Costa-Rosset4i, Gepeda, Zigliari, Cavagnîs, Tongîorgi, Mendiv*, Tancrède Rothe, Schiffini, de Pascal, Gathrein, Meyer, Stockl, Weiss, etc. Voici !• formule de Liberatore : <i Le but de la société civile est l'ordre extérieur, en tant qu'il conduit à la paix, au bien-ètr», à la prospérité publique » [jC Église et VÉtat, liv. II, cb IV, § 1, p. 225).

Dans l'Encyclique Immortale Dei, il s'exprime en ces termes : « Par nature l'homme est fait pour vivre dans la société civile. En effet, dans l'état d'isolement, il ne peut ni se procurer les objets nécessaires au maintien de son existence, ni acquérir la perfection des facultés de l'esprit et celles de l'âme. Aussi a-t-il été pourvu, par la divine Providence, à ce que les hommes fussent appelés à former non seulement la société domestique, mais la société civile, laquelle seule peut fournir les moyens indispensables pour consommer la perfection de la vie présente. » Remarquez que Léon XIII déduit la nécessité de la société civile de la tendance au progrès intellectuel et moral, et non pas seulement du besoin de paix et de tranquillité extérieure. Il dit dans l'Encyclique Nobilissima Gallorum : « Gomme il existe sur la terre deux sociétés suprêmes, la société civile dont la fin consiste à procurer au genre humain le bien temporel et de ce monde, etc.. »

L'Encyclique Diuturnum exprimait déjà le même enseignement ; et, dans l'Encyclique Rerum novarum, Léon XIII rappelle un principe fondamental dont nous avons souvent fait usage, à savoir que la sociabilité de l'homme trouve son complément nécessaire dans la société civile.

Des considérations précédentes il résulte que la fin naturelle de la société civile, c'est le bien public temporel, l'ensemble des conditions nécessaires pour que les citoyens aient la possibilité d'atteindre leur vrai bonheur temporel. Cette formule demande à être précisée. Qu'est-ce que le bien public ? Quelles sont ces conditions sociales que la société politique doit fournir à ses membres ?

Article 4. — Détermination plus précise de la fin de la société.

Importance de cette détermination. — Fixer les limites du bien public et du bien particulier n'est pas une tâche sans importance : ces limites séparent, en effet, notre camp de celui des socialistes et des individualistes. Pour ceux-ci le bien public se confond avec les biens individuels ; pour ceux-là le bien particulier se fond dans l'intérêt social. Or un examen attentif fait découvrir, dans le bien public, quatre traits distinctifs, qui le différencient nettement du bien privé.

Bien public et bien privé. — i° Le bien public se trouve en dehors de la sphère de l'activité des individus ou des groupes sociaux existants. Le bien particulier est enfermé dans la sphère restreinte des individus et des sociétés inférieures.

Ainsi la société politique ne doit être ni agriculteur, ni maître d'école, ni métallurgiste, ni commerçant, etc. ; il ne lui appartient pas d'être le producteur ou le distributeur de la richesse, le nourricier ou la providence des membres de la société. En ce point, notre théorie de la société civile diffère radicalement de l'Etat socialiste.

2" Le bien particulier comporte l'usage immédiat et personnel : je veux dire V application de ce bien à des personne» déterminées. Le père de famille consomme les richesses acquises, ou les applique à sa femme et à ses enfants.

Le bien public universel ne comporte pas l'application immédiate à chacun des associés. Que la société politique ménage aux citoyens des moyens de communication faciles, routes, chemins de fer ou canaux : c'est son droit, et souvent son devoir; mais, assurément, le transport gratuit de chacun des membres de la nation est en dehors des limites du bien social ; en un mot, le bien privé donne Vusage^ le bien social donne le pouvoir d'user.

3° Les biens privés appartiennent à des individus, ou à des familles, séparés, isolés, considérés en eux-mêmes, avec exclusion d'autres personnes ou groupes sociaux de la jouissance des mêmes biens ; le bien public appartient à l'ensemble des individus, des familles et des unités sociales, constituant la société politique ; par suite, il comprend des biens communs, de la jouissance desquels personne n'est exclu.

Mais, direz-vous, s'il en est ainsi, les institutions de bienfaisance, hôpitaux, orphelinats, hospices, doivent être classés parmi les établissements d'intérêt privé. Une remarque dissipera cette équivoque. Le bien public absolu est celui dont profite immédiatement chacun des associés ; le bien public relatif est directement accessible à une classe déterminée de citoyens, mais contribue indirectement à l'intérêt de tous. Favoriser les agriculteurs n'est-ce pas travailler au bien commun de toute la société? Recueillir les malades, les vieillards, les familles abandonnées et privées de secours, n'est-

ce pas un service rendu à toute la communauté ? Le bien ou le mal d'une partie notable du corps social rejaillit sur la collectivité entière.

4*" Le bien public est général, le bien privé peut l'être également, mais d'une manière très différente. Le bien public jouit de l'universalité propre à la cause, il doit être accessible à tous les citoyens et n'exclure aucun d'eux. Toutefois, il peut arriver, par des circonstances fortuites, ou par la conduite particulière des individus, que ceux-ci reçoivent de ce bien social une part inégale. C'est ainsi que le soleil, cause universelle de chaleur et de lumière, répand ses bienfaits sur tous les corps de la nature : tous, cependant, ne sont ni également échauffés, ni également éclairés ; de même, le bien public peut être général et posséder une généralité de cause, non d'effet'. Expliquons notre pensée par un exemple. Pour que la prospérité des familles soit générale, il est nécessaire que chaque famille ait une certaine abondance de biens, d'où résulte la prospérité. Au contraire l'indigence d'un certain nombre de citoyens ne réduit pas la prospérité publique.

Conclusion. — De cette analyse il ressort que le bien public dont il est question n'est point la somme de la prospérité ou du bonheur de tous les individus pris séparément; que la prospérité publique, fin de la société civile, ne consiste pas à rendre immédiatement et directement chaque individu, chaque famille heureuse, riche, prospère. Insistons sur cette vérité, niée par plusieurs économistes : le bien social ne diffère pas des biens particuliers comme la gerbe diffère des épis, il les domine comme un bien supérieur surpasse les biens particuliers. Tel est, à n'en pas douter, l'enseignement de Léon XIII dans l'Encyclique Rerum novarum: « L'expérience quotidienne que fait l'homme de l'exiguïté de ses forces, l'engage et le pousse à s'adjoindre une coopération étrangère. De cette propension naturelle, comme d'un même germe, naissent la société civile d'abord, puis, au sein de celle-ci, d'autres sociétés, qui, pour être restreintes et imparfaites, n'en sont pas moins des sociétés véritables. Entre

I. En se servant da langage philosophique, on dira que le bien privé peut avoir one généralité logique et que le bien public doit posséder une généralité causale.

ces petites sociétés et la grande il y a de profondes différences, qui résultent de leur fin prochaine. La fin de la société civile embrasse universellement tous les citoyens, car elle réside dans le bien commun, c'est-à-dire dans un bien auquel tous et chacun ont le droit de participer dans une mesure proportionnelle. Au contraire, les sociétés qui se constituent dans son sein sont tenues pour privées^ et le sont en effet, car leur raison d'être immédiate est Tutilité particulière et exclusive de leurs membres. La société privée est celle qui se forme dans un but privé, comme lorsque deux ou trois s'associent pour exercer ensemble le négoce.» En résumé, d'après la doctrine du pape: i° toute société privée a pour fin immédiate V utilité particulière et exclusive de ses membres ; 2" la société civile n'a pas pour fin prochaine l'utilité particulière et exclusive des citoyens ; 3° mais elle a pour fin un bien commun, auquel tous et chacun ont le droit de participer dans une mesure proportionnelle. D'après cela, cette affirmation reproduite par certains économistes catholiques que : «Le bien commun de la société civile est la somme des biens particuliers des citoyens^ » cette affirmation nous paraît être exactement le contraire de la vérité et de la pensée de Léon XIII.

La société civile doit être pour les citoyens un moyen de perfectionnement physique, intellectuel et moral, un milieu favorable au bonheur et à la prospérité temporels. Quelles sont ces conditions? C'est ce qui nous reste à déterminer.

Double élément de la fin prochaine de la société. — Ces conditions comprennent deux éléments : i" la protection des droits et des libertés, des individus et des groupes; 2* Vassistance accordée à l'activité privée des associés. Protéger les droits, aider les intérêts, voilà les deux fonctions de la société. De ces éléments, le premier est, en quelque façon, négatif, puisqu'il enlève les obstacles qui s'opposent au libre développement des énergies individuelles. Le second est positif, car il fournit les moyens de tendre, dans la paix et dans l'ordre, au vrai bonheur temporel^, qui consiste à se servir des biens terrestres pour pratiquer la vertu et s© disposer à la béatitude éternelle.

I. V. Catbrki:», Moralfhilosophie, Bd II, p. 440; — Cepeda, op. cit., p. 402.

46 l'ordre social

La première, la principale condition pour que les citoyens puissent, par le libre jeu de leur activité, travailler à leur bonheur temporel, consiste en ce que leurs droits soient conservés, que leur liberté individuelle ou collective soit aflfranchie de tout obstacle, mise à l'abri de toute attaque. L'institution de la société, comme nous l'avons démontré, répond aux besoins et aux tendances de la nature humaine. A ces besoins appartient en première ligne celui de la sécurité, de la garantie de tous les droits naturels ou acquis. Existe-t-il un bien temporel que le cœur humain désire avec plus d'ardeur que la vraie liberté et l'indépendance ? Ne serait-il pas absurde de soutenir que les hommes sont poussés par la nature à entrer dans la société civile, pour y perdre ce bien précieux? D'ailleurs, sans cette liberté, sans cette indépendance, le bonheur commun des associés serait absosolument impossible, car elle est le fondement et la condition nécessaire du bonheur temporel.

La protection de la liberté est la fonction primaire de la société civile, parce que la liberté et le droit sont la partie principale du bien public temporel, fin prochaine de la société. Voilà pourquoi, cette fonction primaire est indissolublement liée à cette fin ; il est impossible de concevoir une société privée de cette fonction.

Un grand nombre des choses nécessaires à la prospérité temporelle publique peuvent être entreprises et exécutées par l'initiative privée, individuelle ou collective ; c'est un fait d'expérience et d'histoire. Mais la protection efficace des droits, parce qu'elle exige une autorité dominant toutes les volontés, dépas-se la sphère de l'initiative privée. La protection des droits est donc le fondement du bien temporel public. Faut-il conclure qu'elle constitue toute la fin de la société civile ? Non, parce qu'une seconde condition est requise à ce bonum commune^ et, par suite, une seconde fonction doit être attribuée à la société. N'est-il pas vrai, d'ailleurs, que la prospérité temporelle peut être exposée à beaucoup d'obstacles et de dangers, qui ne proviennent pas de la lésion des droits ou de l'oppression des libertés, mais qui sont occasionnés par des causes naturelles ? Une maladie épidémique dont la propagation n'est pas combattue, une inondation dont les envahissements ne

sont pas contenus, sont autant de causes de calamités publiques.

D'autre part, combien de secours sont nécessaires dans l'intérêt du bien public ! Combien de conditions indispensables pour que les associés aient la possibilité vraie de travailler à leur développement physique, intellectuel et moral ! Par exemple, la prospérité du commerce et de l'industrie exige la construction des routes, canaux ou chemins de fer; une communication rapide entre personnes éloignées demande rétablissement des postes. Puis il faudra des établissements scientifiques, peut-être des institutions de bienfaisance, etc. — Concluons.

Réaliser cet ensemble de conditions, de moyens positifs, constitue la fonction secondaire^ ou la partie secondaire et variable de la fin de la société politique. Toutefois la société civile n'a pas deux fins prochaines, naturelles et nécessaires ; elle n'en a qu'une : la prospérité temporelle publique ; mais cette fin comprend deux éléments, l'un primaire, l'autre secondaire.

Les considérations que nous avons développées dans ce chapitre se trouveront fortifiées par l'exposé et la solution des objections qui y ont été faites.

ÂHTiGLE 5. — Réponse à quelques objections.

I, — D'après une théorie assez répandue, la fin de la société civile consiste exclusivement dans la protection des droits privés individuels ou collectifs, fin toute négative^ puisqu'elle se borne à empêcher le mal, à réprimer les abus de la force contre le droit, à apaiser les troubles, querelles et disputes. Cette thèse nous paraît manquer de fondement et de vérité. Voici les principales raisons qui dictent notre jugement :

1° La simple protection des droits privés ne suffit pas à satisfaire le besoin d'assistance, le désir de prospérité et de progrès, qui sont l'élément foncier de toute sociabilité humaine. La société civile est le terme et le complément de la tendance sociale enracinée dans la nature humaine, et, par conséquent, elle doit aider à l'insuffisance des individu?,

4^ l'ordre social

des familles et des groupes dans la poursuite du bonheur et de la perfection sur cette terre.

2° Toutes les nations civilisées offrent à leurs membres des institutions tendant à favoriser la haute culture intellectuelle, les arts esthétiques et mécaniques, le commerce, l'industrie, etc.; môme chez les nations les plus barbares, on trouve un chef dirigeant les forces individuelles pour la chasse, la pêche, l'irrigation des terres, en un mot pour le bien commun positif des membres de la société. Enfin, plus élevé est le niveau de la civilisation, plus nombreuses sont les conditions positives du vrai progrès physique, intellectuel et moral, qui constituent le patrimoine social. Qu'est-ce à dire ? sinon que la mission de la société s'étend au delà de la simple protection des droits.

3° La société conçue d'après ces principes n'aurait d'autre lien social que le libre exercice de l'activité privée des individus ou des associations. Ce serait, par conséquent, une simple juxtaposition d'intérêts isolés, la résultante d'égoïsmes particuliers, une société d'assurance contre les risques de l'extérieur ou de l'intérieur. A ces traits on reconnaît la thèse individualiste, que nous aurons plus d'une fois l'occasion de signaler et de réfuter.

4° Les documents que nous avons produits plus haut montrent combien cette théorie nouvelle s'éloigne de l'enseignement de Léon XIII et de l'Ecole.

II. — On dit encore : la félicité temporelle s'identifie absolument avec la somme des biens qui la constituent; or, individus et familles peuvent par eux-mêmes s'en procurer au moins une partie ; donc ils ne demandent pas le tout aux sociétés civiles. Rien de plus juste ; voilà pourquoi nous dirons que la société civile n'est pas chargée de donner directement, à chaque individu, tous les biens temporels. Rappelez-vous la différence entre le bien public et le bien privé exposée plus haut; rappelez-vous ces paroles de Léon XIII : « La fin de la société civile... réside dans le bien commun, c'est-à-dire dans un bien auquel tous et chacun ont le droit de participer dans une mesure proportionnelle. Au contraire, les sociétés privées ont pour raison d'être immédiate V utilité particulière et exclusive à leurs membres, » et

VOUS conclurez sans peine que cette objection laisse debout la thèse que nous défendons.

ni. — Soit, réplique-t-on. Du moins la société civile n'est pas chargée de procurer l'ensemble des conditions qui rendent possible à tous les citoyens le vrai bonheur. Pareille société n'est pas d'ordre naturel. La raison en est que l'homme n'est pas en ce monde pour arriver au bonheur temporel, mais pour tendre sans dévier à sa fin dernière, qui est Dieu. On se trompe quand on lui assigne une autre fin naturelle.

Le vrai bonheur dont nous avons parlé n'est pas le bonheur temporel enfermé dans les limites de cette vie et débarrassé de toute attache à la fin dernière. Assurément non. Le bonheur temporel de cette vie est, de toute nécessité, un moyen pour l'homme de tendre sans dévier à sa fin dernière. « La béatitude de l'homme, dit saint Thomas, est double : la béatitude parfaite, apanage de la vie future; la béatitude imparfaite, condition de la vie terrestre. En cette vie la béatitude consiste dans la pratique de la vertu, mais l'exercice de la vertu requiert la coopération du corps et un certain ensemble de biens maté^ieIs^ » Nous ne disons pas autre chose, et nous ajoutons que la société civile a pour mission à'aider à réaliser ces conditions. N'est-ce pas d'après la considération de la fin temporelle et de la fin éternelle, dont l'une est un moyen par rapport à l'autre, que Léon XIII établit les droits et les devoirs de la société civile et religieuse? « Quemadmodum, dit-il, duae sunt in terris societates maximae, altéra civilis, cujus finis proximus est humano generi bonum comparare temporale et mundanum, altéra religiosa, cujus est homines ad veram illam felicitatem per* ducere ad quam facti suraus... ita gemina potestas^... »

IV. — Ce serait grandement se tromper, objecte-t-on, que d'attribuer les sociétés civiles à l'instinct de sociabilité qui pousse les hommes vers leurs semblables. Car, n'étaient les vices des hommes, cet instinct de sociabilité eût pu trouver

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