‹ Cours d'économie socialeChapitre 71 sur 310 · De Justitia et Jure, lib. II, cap. xii, dub. la, n · texte numérisé non relu

De Justitia et Jure, lib. II, cap. xii, dub. la, n

cente, personne ne songe à le contester. Encore est-il que, depuis sa première apparition, elle a reçu des significations diverses. Le terme qui nous occupe peut rendre deux idées difiFérentes, exprimer deux façons diverses de concevoir. Il y a la justice sociale proprement dite et la justice sociale métaphorique.

La justice sociale métaphorique consiste dans l'état de santé du corps social. Tout ce qu'exprime la locution de justice sociale employée métaphoriquement est rendu avec plénitude et précision par ce terme propre : « ordre social », Tordre n'étant en effet autre chose dans la société, que la conformité de l'état social actuel avec l'état social exemplaire, idéal.

Il est donc très important de noter, pour éviter de nombreuses équivoques, que souvent, en parlant « justice sociale » on ne s'entend pas sur les mots. Les uns parlent d'une vertu subjective qui incite tous les membres d'une société à concourir au bien commun ; les autres parlent d'un état social qui réaliserait l'idéal et quelquefois leur idéal particulier. C'est ainsi que pour les socialistes, la justice sociale ne serait atteinte que le jour où toute inégalité aurait été supprimée, puisque, d'après eux, toute inégalité est une injustice. Pour d'autres — et cette fois avec plus de vérité — la justice sociale comporte des améliorations, un mieux-être général réglé sur des bases qui ne sembleraient même pas toujours établies par la justice mais aussi par l'équité.

A côté de ces façons de penser et de dire, vient la définition de la justice sociale proprement dite.

Cette justice a pour objet formel le droit au bien social, au bien commun. Or ce bien commun peut être envisagé dans sa production ou dans sa jouissance, de là deux aspects de la justice sociale ; elle concerne tantôt le droit de la société envers chacun de ses membres en vue du bien commun à produire, tantôt le droit de chacun des citoyens envers la société en vue de jouir de ce bien. A elle de régler ces deux rapports de même direction et de sens contraire. Ces deux aspects réunis constituent, par leur ensemble, la justice sociale intégrale.

Et dès lors on reconnaît dan<i la justice sociale, telle que

JUSTICE ET CHARITE l4l

nous l'avons décrite, la justice légale, et la justice distri» butive *.

Résumons-nous et dissipons les équivoques. Veut-on désigner, par la justice sociale, la justice qui doit exister dans la société ? Dans ce cas, la justice sociale comprend les différentes espèces de justice, et, par conséquent, la justice commutative, distributive et légale ou même l'équité. S'agit-il de la justice dont la société, considérée comme être moral, est le sujet ou le terme ? Alors la justice sociale n'est autre que la justice distributive et légale. Enfin, dans un sens plus restreint et plus précis, la justice sociale peut exprimer le lien juridique de la société, le principe d'unité du corps social, c'est alors la seule justice légale.

Ici des esprits chagrins nous arrêtent. Quoi, disent-ils, vous laissez de côté la charité ! n'est-ce pas cette vertu, fille du ciel, qui seule cimente la société ? Pour calmer ces alarmes, après avoir rappelé les notions fondamentales de la charité, nous rechercherons le rôle propre de la charité et de la justice dans la société.

Article 4. — La charité.

Qu'est-ce que la Charité? — Le mot charité se prend dan.s deux sens différents ; tantôt il signifie l'amour des hommes, c'est la bienveillance ; tantôt il signifie l'assistance accordée aux malheureux. Donner de son superflu, s'apitoyer sur la pauvreté du prochain, venir en aide à son indigence, tel est le rôle de la charité-bienfaisance. En y regardant de près, il est facile de constater que la bienfaisance ne procède pas nécessairement de l'amour du prochain. On peut donner au . pauvre par motif de convenance, par vanité, par égoïsme même, pour éviter l'impression pénible que produit le spectacle de la misère et se débarrasser des importunités du mendiant. Combien plus élevée est la charité chrétienne?

Vertu surnaturelle, la charité chrétienne nous fait aimer Dieu pour lui-même, par-dessus toutes choses, et le prochain comme nous-mêmes pour l'amour de Dieu. C'est une vertu

1. Goaf. la Notion de justice tociale, par le R. P. de la Bécassière, broch.

f4a L'ORDRE SOCIAL

divine, une grâce, un don de Dieu, le fondement de la vie chrétienne. Tabrégé de la loi et des prophètes. Que dire encore ? N'est-ce pas la reine, le couronnement, la perfection de toutes les vertus, la source la plus pure de Tidéal chrétien, de la sainteté ? « Ama et fac quod vis, » disait excellemment saint Augustin. Faut-il conclure que l'amour du prochain ne se trouve pas en dehors du christianisme ? Assurément non, car l'amour du prochain fondé sur la communauté de race et de fin dernière, sur la fraternité du rang et la sociabilité innée en l'homme, jaillit spontanément de la nature humaine. Or la religion révélée et enseignée au monde par Jésus-Christ ne détruit ni n'amoindrit la nature, mais elle la perfectionne, la fortifie, l'élève.

Aussi dans le christianisme, la philanthropie, la bienveillance naturelle devient la charité, la charité qui descend d'une source divine et s'alimente à une source divine. C'est que le Verbe incarné, s'abaissant sur nos misères avec une infinie condescendance, pose les fondements d'une nouvelle fraternité parmi les hommes, en les conviant tous à la même foi et au même bonheur, en les élevant à la dignité de Fils du Père qui est aux cieux et de frères de Jésus-Christ. Voilà la vraie charité chrétienne, si mal comprise par certains adversaires. oLa charité chrétienne, écrit AI. Fouillée, ne fut pas vraiment l'amour de l'homme, mais celui de Dieu et des hommes pour Dieu. Le christianisme ne croit pas que les hommes portent en eux-mêmes le principe de leur union réciproque, qu'ils sont amis par leur nature essentielle, et ennemis seulement par les accidents ou les nécessités de la vie\ » Et plus loin : « Il est dangereux de chercher en dehors de l'humanité le lien de l'homme avec l'homme ; on réduit alors la charité à une grâce, la grâce à une élection : la charité finit par laisser en dehors de soi les réprouvés. Dès cette vie, elle anticipe sur la damnation future par la haine plus ou moins déguisée à l'égard des infidèles et des incrédules*. » Que M. Fouillée se donne la peine d'ouvrir d'abord n'importe quel manuel de philosophie morale rédigé par un auteur catholique, puis une explication quel-

I. La Science sociale contemporaine, p. 33i. a. Ibid.y p. 33a.

conque de la doctrine chrétienne : dans le premier venu de ces ouvrages, il trouvera exposée et développée, au vu et au su de l'Eglise, cette thèse de droit naturel, que la bienveillance innée de l'homme pour l'homme est le fondement de toute société et que la similitude de leur nature leur est un principe d'amitié ; tel est l'enseignement de l'Eglise, comme celui de la raison. Quant à la charité surnaturelle, aucun catéchisme, aucune théologie n'en a jamais exclu ceux qui sont étrangers aux croyances de l'Eglise ; le zèle de nos apôtres, le dévouement de nos prêtres est catholique comme le principe dont ils s'inspirent.

M. Léon Bourgeois essaie de remplacer la charité et la fraternité par la solidarité^ et de fonder sur celle-ci la morale de l'avenir. La solidarité est un fait découvert par la science biologique, constaté par la science sociale : le passé, le présent, l'avenir sont rattachés entre euxparune mystérieuse solidarité. Mais du fait, comment déduire le devoir ? Que rien de ce que je fais n'est étranger à mes semblables et que rien de ce que font mes semblables ne m'est étranger, que tout individu exerce et subit un échange d'actions et de réactions, et que la raison d'être de la société est d'organiser ces sortes d'échanges : telles sont les conclusions de la sociologie. En résulte-t-il que je doive reconnaître à autrui une valeur égale à la mienne ? En résulte-t-il qu'un « quasicontrat social » me contraigne de pourvoir au bien de mes semblables et leur donne des droits sur moi ? M. Léon Bourgeois n'a pas réussi à souder le fait de la solidarité sociale au devoir de la fraternité humaine*.

Les adversaires de la charité chrétienne, pour l'attaquer plus sûrement, commencent par la dénaturer. C'est donc un devoir pour nous de remettre cette notion dans son vrai jour; c'est aussi dans ce but que nous allons comparer entre elles la charité et la justice.

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