ARTICLE SECOND DE L’ARTICULATION
Mais le geste ne saurait suppléer à l’articulation. C’est l'articulation qui est la base de l’intelligibilité. Quelque expres-
(1) Tous ces exemples sont de Delsarte.
sifs que puissent être le geste et les inflexions de la voix, c’est la parole qui précise le sens et donne une idée nette et complète de ce que veut dire celui qui parle. Il faut donc que la parole soit bien comprise, et c’est sur l'articulation que repose toute l’intelligibilité du langage articulé,
‘ Toujours très utile, même dans la conversation intime du tête à tête, une articulation nette cst absolument indispensable quand on veut se faire comprendre par une grande multitude.
Malheureusement pour nos compatriotes canadiens-français, il y a, à cet égard, un vice presque général, qui est la mollesse d'articulation. Ce défaut rend très difficile à comprendre le discours et à plus forte raison, la lecture qui est privée du secours du geste et de l’inflexion de la Voix, surtout lorsqu’on joint à cela la vitesse.
Les langues, quelles qu’elles soient, emploient, pour s'exprimer, des voyelles modifiées par des articulations qu’on a pelle consonnes. J'entends ici par voyelles
et consonnes, non seulement celles qui sont représentées par ces caractères spéciaux qu’on appelle les lettres de l’alphabet; mais tous les sons et toutes les articulations usités dans une langue.
Le nombre des voyelles et des consonnes ainsi considérées varie d’une langue à l’autre. Certains sons, qui existent dans une langue, n’existent pas dans d’autres :
il en est de même des consonnes, Pour bien prononcer une langue, il est donc nécessaire de bien connaître les sons ou voyelles de cette langue, et les consonnes qu’elle emploie.
Nous allons naturellement nous borner au français, et nous ne ferons allusion à d’autres langues qui nous sont plus ou moins familières, que pour nous faire éviter des défauts de notre propre langue.
Il y a en français 16 voyelles bien caractérisées et 18 consonnes.
L'alphabet n’a que 5 lettres pour représenter les voyelles : à, e, i,o,u. Les autres sont connues ou par l'usage ou par des combinaisons de lettres, de sorte que, en
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réalité, il y a bien 16 voyelles usitées et nettement caractérisées. |
Dans la première partie de ce cours, j'ai eu occasion de présenter le tableau rais :né des 16 voyelles, Je le reproduis ici avec des mots parfaitement connus pour en préciser les sons,
———— — enfant a — =
â a | à âme soldat | patate 0 e | ê botte Je, seul ner ) eû | é côte jeûne | bébé ou u i coucou lu, ruse minuit on | un | in honte chacun | vingt
Les délicats pourraient peut-être essayer de placer quelques sons internédiaires à ceux-là, surtout dans le e. Mais bornonsnous à bien prononcer ces 16 sons et nous n’en aurons pas besoin d’autres, Ce tableau a été fait par un Francais qui avait fait une étude spéciale des sons de la langue française. Contentons-1ous d’être français comme lui et nous parlerons bien la langue française.
Ce tableau ne renferme pas les diphtongues, c’est-à-dire, deux sons produits d’une serle émission de voix comme oi, ui; parce que chacun des sons qui les composent se trouve dans le tableau, et qu'ils sont en réalité, non pas le résultat d’une seule émission de voix, mais bien de deux émissions se suiva- t très rapidement et qui restent distinctes. .
Contrairement au: voyelles, l'alphabet contient plus de lettres appelées consonnes qu'il n’y a d’articu'itions di-*érentes en français. Cela vient de ce que plusieurs, en tant qu'articulation, fon , double emploi, comme les lettres k et q, ainsi que la
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lettre c devant les voyelles a, o,u. En revanche les deux articulations che et gne ne sont représentées par aucune lettre de l'alphabet. Je ne compte pas l'articulation æ qui est double, et dont les deux articulations respectives qui la composent rentrent dans les autres, Ainsi
X 8e prononce gue, ze, comme dans exercice,
et ke, ce, comme dans excès.
En réunissant ainsi seulement les articulations réellement distinctes de la langue française, le nombre en est de 18, qu'on peut diviser en trois classes: les consonnes vocales, les explosives et les sifflantes (1).
Les consonnes vocales s'appellent ainsi parce qu’on peut les faire entendre sans le secours des voyelles et avant que l’articulation soit complétée. Elles sont au nombre de 10, eten voici la nomenclature. Au lieu de les désigner par leur nom dans l’alphabet (ce qui serait insuffisant), je les
(1) Il y a d’autres divisions plus compliquées : mais
ou elles rentrent dans celle de Delsarte, ou font des divisions trop minutieuses. =
désigne par l'articulation suivie du son e :
be, de, gue, le, me, ne, gne, ye. re, ve.
Les explosives, au nombre de 4, se nomment ains: parce qu'on n'est pas capable de les entendre sans voyelle, et que leur articulation ne se fait .-u’avec effort comme par une espèce d’explosion, Ce sont :
pe, te, ke, fe.
Ces articulations correspondent aux qua-
tre vocales | be, de, gue, ve.
Enfin, les sifllantes, qui sont aussi &u nombre de 4, 2t dont la dénomination se comprend d’elle-même, sont
se, ze, je, che.
Pour bien prononcer ces consonnes et éviter la mollesse d’articulation, il faut s'exercer à les prononcer avec un certain effort, et ne pas craindre, dans les commencements, l’exagération, jusqu’à ce qu’on ait acquis l'habitude de les articuler nettement. Il faut arriver à faire parvenir l’articulation des consonnes nettement aussi loin que l’on fait entendre les voyelles.
Devant un grand auditoire, par e:.em-
pre ap ho
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ER ple, dans une vaste église remplie de monde, il n’est pas nécessaire d’une voix forte pour faire entendre partout les sons voyelles. Ce qui empêche de comprendre, c’est le défaut de l’articulation des consonnes. Or, la netteté d’articulation n’exige pas d’effort de poitrine: ce sont uniquement les muscles de la bouche qui sont en jeu, de sorte qu’uné voix faible peut articuler aussi nettement qu’une voix forte.
La mollesse d’articulation n’est due qu’à une paresse des muscles de la bouche. Il n’y à donc qu’à vaincre cette paresse par l'exercice pour qu’une voix même faible puisse se faire entendre partout sans grands efforts de la poitrine, Mais, pour articuler ainsi, il est de toute nécessité de parler lentement.—En résumé, articuler nettement et parler lentement, voilà le secret de se faire entendre au loin sans effort.
Nous connaissons maintenant tous les sons usités dans la langue française et les articulations qu’elle emploie ; Mais cela ne suffit pas pour bien prononcer cette langue. Il faut savoir faire de tout cela l’ap-
plication convenable ; ce qui suppose trois choses: 1° la prononciation appropriée des voyelles, 2° la juste articulation des consonnes, suivant les mots, 3° l’accentuation convenable.
$ unique. Défaut de prononciation
Nous n’entrerons pas dans le détail de la prononciation de tous les mots, ce qui ferait double emploi avec plusieurs bons ouvrages sur cette matière. Nous nous bornerons à insister sur quelques défauts plus particuliers au Canada. Plusieurs de ces défauts, au reste, n’en ont pas toujours été.
Nos ancêtres ont importé de France, la prononciation d’alors qui s’est conservée au Canada, tandis que la prononciation, en France, a fait des progrès, ou, du moins, a subi des changements. Or évidemment, puisque nous voulons parler français, c’est la France qui fait loi, 1à où la France fait réellement la loi.
Je fais cette restriction, car le francais ne se prononce pas également bien dans toute > ; et l’on aurait tort de
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prendre pour modèle la prononciation d’un Français quelconque par cela seul qu'il vient de France. En effet, outre les langues différentes et les patois qui se parlent dans différents endroits de la France, la prono-:iation du français n’est pas homogène parmi ceux mêmes qui parlent français.. Mais tous admettent qu'il y à un langage qui fait loi, c’est celui de Paris dans la société, On dit aussi que Blois et Alençon ont le privilège d’avoir cette excellente prononciation. Cette manière de prononcer est maintenue par le Théâtre français, où des maîtres spéciaux s’occupent constamment à la maintenir intacte.
À ce point de vue, à part nos quelques défauts, le français du Canada est bien-plus homogène que le français de France. Mais ce n’est pas une raison pour négliger de corriger nos défauts.
Au point de vue des voyelles, les deux sons surtout qu’on emploie mal ici sont la diphtongue oi, et le son ais, ainsi que les voyelles nasales «4» et in.
Où autrefois en France se prononçait oué,
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et il se prononce encore ainsi en France par le peuple dans certaines parties de la Normandie. Nos ancêtres ont emporté ici cette prononciation, et elle s’est perpétuée parmi nous, tandis que la société instruite française l’a remplacée par le son o4. (Voir le tableau, page 268).
Il se présente ici un singulier phénomène, qui fait voir la différence entre l'habitude inconsciente et la mémoire des yeux. Non seulement les personnes instruites, mais tous les enfants qui ont appris à lire dans les écoles prononcent, quand ils lisent, invariablement bien la diphtongue oi si elle n’est suivie d’aucune consonne articulée comme toi, moi, loi, voix, etc.
Il leur faudrait un effort réel pour la prononcer oé en lisant. Tandis que, s'ils parlent d'eux-mêmes ou s'adressent à un autre, la plupart diront moé, toé. La raison de ceci, c’est que la vue des deux lettres o ne réveille pas dans leur mémoire d’autre son que o4. Dans la lecture, ce son est donc bien prononcé, lorsqu'il est seul.
Il n’en est pas de même lorsque oi, est
suivi d’une consonne articulée ; Comme 7, ou /, ou n. Alors oi, qu’on prononce oé lorsqu’il est seul, devient où lorsqu'il est suivi d’une consonne articulée ; au lieu de dire vo, «ére, on dit vod, voère ; si bien que, pour l’oreille,.on pourrait faire rimer voir avec mer.
Pour bien prononcer, il faut donc se contenter d'ajouter l'articulation au son. o6 : voi-re, toi-se, hist:i-re, etc.
L'autre défaut est celui de la syllabe ais.
Contrairement à oi, qu’on prononce trop fermé, ais se prononce trop ouvert, On donne à cette syllabe le son de l’a aigu de patate. Ainsi, on dit javais en donnant à ces deux syllabes le même son : J'avais.
Le vrai son de ais, n’est pas «a aigu, mais € ouvert, comme dans mer, lettre.
Les voyelles nasales an, in, sont habituellement mal prononcées au Canada. On n'ouvre pas assez la bouche et l’on ferme trop les-fosses nasales, ce qui les fait trop prononcer du nez. Ce n’est que par un exercice répété qu’on peut finir par bien prononcer ces sons.
La voyelle nasale #7 est souvent remplacée par in. Ainsi on dit : ix homme, au lieu de #n homme ; chaquin, au lieu de chacun. Affaire de mauvaise habitude non réfléchie.
Quant aux consonnes, à part la mollesse d’articulation, qui les affecte presque toutes, il y en a deux qui sont généralement mal articulées; ce sont les articulations 4 et t. Le défaut vient de l’habitude qu'ont les Canadiens-fra”çais de tenir habituellement la langue plane dans toute sa longueur, de manière que le bout de la langue touche les dents; ce qui donne au 4 et au t quelque chose du {} anglaïs. Pour bien articuler ces consonnes, il faut retirer ur ‘peu la langue et lui faire frapper le palais à quelque distance des dents.
L’articulation gue est souvent aussi, et à tort, remplacée par ye : ainsi on dit yerre, au lieu de guerre ; fatiyant, au lieu de fatigant. ;
Une articulation nette, claire et distincte suppose nécessairement une prononciation lente. Ils sont excessivement
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rares ceux qui articulent nettement et rapidement en même temps. Au reste, pour être bien compris, surtout dans un discours de raisonnement, il est essentiel de parler lentement. Outre que c’est nécessaire pour se faire comprendre au loin, ce l’est aussi pour donner le temps à l’auditeur de graver dans sa mémoire et dans son intelligence la suite du raisonnement.
‘On distingue l'articulation du coin du feu et l’ar'iculation oratoire, Dans la première, on peut se permettre sans grand inconvénient plusieurs négligences, bien que ce soit toujours plus agréable d’entendre prononcer nettement, même dans la conversation intime en petit comité. Mais il ne faut rien négliger dans l’articulation oratoire. Quelquefois même il est bon d’exagérer L:; préparation de certaine .
consonnes, Le 4 et le p, par exemple, précédés d’une voyelle nasale, s'appuient davantage en faisant entendre l’m qui les précède, comme ixbécile, impatient. De même vengeance pourra devenir ven-ougeance. :
Dans une même phrase, entre deux respirations, il faut tâcher d'éviter les solutions de continuité.
Cela cependant souffre exception lorsque l’on parle dans un local très sonore, Il faut dans ce cas, couper nettement chaque syllabe aussitôt que’ prononcée et laisser à la sonorité de l’édifice, le soin de prolonger les sons. Il faut avoir soin d'étudier un semblable édifice, et de s’y exercer. Autrement on court risque de ne pas faire comprendre une seuie phrase.
La même précaution doit se prendre
lorsqu'on parle dehors à une très grande multitude, C’est ce à quoi ne pensent pas un grand nombre d’orateurs publics, qui, dans cescas, ne sont compris que dans leur voisinage.
ARTICLE TROISIÈME