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LIVRE TROISIEME

PAROLE ARTICULEE

MANIFESTATION DE l'ÉTAT INTELLECTIF

Jusqu'ici nous avons étudié le langage des inflexions de la voix et le langage du geste. Ces deux langages ne sont pas d'invention humaine : ce sont des langages naturels. Aussi sont-ils les mêmes partout, sauf quelques gestes de convention introduits par l'usage et qui peuvent varier. Nous avons maintenant à parler du troisième langage, le langage articulé, qui complète la série.

Le chant et le geste, si expressifs qu'ils soient, sont des langages vagues et qui manquent de précision ; d'ailleurs ils ne sauraient suffire aux manifestations purement intellectuelles, à l'expression des idées abstraites. Pour cela il faut une

langue très précise, permettant d'exprimer nettement toutes les nuances, tous les détails des conceptions les plus compliquées. Ce langage, c'est la parole ou le lano'ao'e articulé.

Ce langage, dont l'homme n'a pas inventé les principes, lesquels sont les mêmes partout, mais dont il peut modifier la forme à son gré, est arbitraire en soi. De là la possibilité d'une multitude de langues différentes, lesquelles peuvent être plus ou moins belles, plus ou moins complètes, mais qu'on finit par rendre capables d'exprimer toute espèce d'idées. On a même eu la pensée de créer de toute pièce une langue nouvelle, le Bolak, l'Espéranto. Un de nos compatriotes a prétendu faire aussi une nouvelle langue, dont il a même publié un dictionnaire, et qui, à raison de sa simplicité, était destinée, dans la pensée de l'auteur, à devenir une langue universelle ! Quoique complètement arbitraire dans ses modifications, la parole cependant n'a pas été inventée par l'homme ; c'est un présent de Dieu, mais très probable-

ment fondé sur la nature et par suite essentiellement significatif à l'origine. La langue, en effet, pour articuler les consonnes, fait des mouvements analogues à ceux qu'exécute le bras. Or, de même que ceuxci ont une signification non arbitraire et comprise de tous, de même on conçoit que les mouvements de la langue pour articuler les consonnes puissent avoir leur sens respectif, nuancé par l'émission des voyelles.

Dieu en créant Adam et Eve les fit parfaits dans leur espèce. Leur langage était donc parfait et significatif. C'est ce que semble insinuer le récit de la création dans cet endroit de la Genèse oii le récit sacré dit que Dieu fit passer devant Adam tous les animaux successivement pour qu'il leur imposât un nom. C'est ce que fit Adam, en donnant à chaque animal un nom ([ui le caractérisait, car Moïse ajoute que tous les noms donnés par Adam aux difierents animaux étaient bien respectivement les noms qui leur convenaient : Et onine qnod vocavlt Adam anjttur rioenti-s, ipsiiiii est nomen ejtt-s. (Gen., II, 20) .

Depuis Adam, le langage humain s'est bien modifié, et s'il reste des traces du langage primitif, il est probablement impossible de les discerner.

On croit généralement que la divergence des langues vient de la tour de Babel. C'est possible, mais ce n'est pas bien prouvé ! Au reste, il n'est pas nécessaire de remonter jusque là : le mouvement des langues anciennes d'où sont sorties les langues actuellement parlées en Europe, est bien connu ; et ce mouvement continue à se produire, bien que l'imprimerie ait contribué à le rendre plus lent. Au train que vont les choses en France, par exemple, il est possible que les Français qui vivront dans deux cents ans aient besoin d'un dictionnaire pour comprendre Bossuet et Racine.

Les causes de changement sont multiples. Certains mots sont abandonnés et remplacés par d'autres.

Un même objet peut revêtir différents noms suivant l'usage, la forme, et la matière. Ainsi la chaussure donne lieu aux

dénominations de soulier, pantoufle, savate, chausson, claque, caoutchouc.

Les mots se forment aussi par analogie. Ainsi les Anglais, qui appellent sandwich une tranche de jambon entre deux tranches de pain, ont fait de ce mot un verbe et ne craignent pas de dire, par comparaison, qu'un Monsieur a sandwiché entre deux dames, au lieu de dire qu'ils se sont promenés ainsi.

Les langues changent aussi par l'introduction de termes nouveaux nécessités par les découvertes et inventions nouvelles ; ou par l'adoption de mots empruntés aux langues étrangères. C'est ainsi que les Français ont adopté, sans aucune nécessité, les mots tramway, stopper, touer, ticket, wagon, rosbif, biftek, etc.

Enfin on peut mentionner l'évolution des sons, par suite de la tendance à les adoucir, et dont le principe est celui du moindre effoï't.

On comprend que, par suite de cette variation continuelle, il est maintenant très difficile, pour ne pas dire impossible,

de retrouver le sens primitif des consonnes d'après celui des mots, puisque le sens de ces derniers dépend de conventions acceptées.

Mais, quoi qu'il en soit des différences qui existent entre les langues, ou des modifications que chacune d'elles peut subir, il y a dans toutes un fond commun basé sur le but même de la parole. Ainsi dans toutes les langues, on trouve les éléments de la proposition : le sujet, le verbe et l'attribut ; puis il y a des expressions qualificatives, modifiantes, copulatives, interjectives, et exprimant des rapports.

Certaines langues sont plus riches que d'autres, mais jamais en espèces de mots essentiels : ainsi le grec, le français, l'anglais, ont V article simple, qui manque en latin.

Comme l'écriture, par ses différents caractères, reproduit ce que dit la parole, il semble qu'il ne doit pas y avoir de différence entre la phrase écrite et la phrase j^o;-lée. Or cette différence peut être grande.

L'écriture est une lettre morte : elle

peut avoir plusieurs sens, et même dire le contraire de ce que l'auteur a voulu dire, soit de propos délibéré, soit par accident. Il peut en être de même de la phrase parlée, si elle est mal dite ; car le langage articulé seul, et sans le secours du geste et des inflexions de la voix, est absolument incolore et n'exprime que ce que sonnent les mots. Souvent le vrai sens ne peut être donné que par les inflexions de la voix et par le geste. De là le proverbe : C'est le ton qui fait la chanson.

Il y a une autre manière de faire comprendre autre chose que ce que l'on écrit. Tout le monde connaît les restrictions mentales, les certificats, jDar exemple, dans lesquels on s'arrange pour que le lecteur sans défiance ne comprenne pas ioiif^^ la vérité. On peut faire aussi des restrictions mentales en parlant : par exemple, on parlera en tâchant de fixer l'attention de l'auditeur de manière à ce qu'il ne pense p((s à un certain courant d'idées qu'on veut éluder, bien qu'on en parle.

Pour expliquer ce phénomène, il faut

remarquer que généralement l'auditeur (j'en dis autant du lecteur) rapporte tout à lui-même. Ils sont bien rares ceux qui écoutent ou qui lisent sans chercher leur propre satisfaction, et qui s'astreignent à tâcher de bien saisir la pensée de l'orateur ou de l'auteur.

Cela vient de ce que la plupart viennent avec leurs préjugés, leurs intérêts, leur antipathie ou leur sympathie, soit à l'égard de l'orateur ou de l'auteur, soit à l'égard des choses traitées. Dès lors on écoute ou on lit avec préoccupation : on se fait sa scène à soi-même, on saisit tout ce qui est favorable à ses idées et l'on fait peu ou point d'attention à ce qui y est contraire.

Cette funeste disposition peut expliquer bien des malentendus et bien des faux rapports. Il arrive trop souvent qu'on fait dire ainsi à des personnes le contraire de ce qu'elles ont voulu dire, tout en citant, avec une bonne foi stupide, un mot à mot brutal, qu'on dépouille du ton et du geste qui lui donnaient un sens différent.

D'autres qui n'ont pas cette bonne foi, trouvent ainsi le moyen de mentir en disant jusqu'à un certain point la vérité. Ils disent une vraie calomnie en s' appuyant sur des expressions employées. On connaît la parole : « Donnez-moi trois lignes d'un homme et je le ferai pendre. »

Il faut donc se défier beaucoup des rapports, surtout quand ils sont défavorables à la personne qui reçoit le rapport. Le meilleur parti dans ce cas c'est de suspendre son jugement et de contrôler le rapport en allant trouver la personne de qui il est censé venir. Le plus souvent dans ces cas le malentendu disparaît.

C'est pour cela que l'orateur, lorsqu'il s'adresse à un auditoire qu'il sait préjugé, doit agir avec prudence et prendre, comme on dit, des précautions oratoires.

On ne sera donc pas surpris maintenant quand je dirai que le langage articulé, bien qu'absolument nécessaire, ne joue cependant qu'un rôle secondaire dans l'ensemble des manifestations extérieures des

sentiments de l'âme.

Tout ce que nous venons cle dire fait voir qu'un discours écrit a besoin d'être mieux préparé qu'un discours parlé, afin de suppléer au geste et à la voix qui ajoutent bien des choses que le texte nu n'exprime pas.

ARTICLE PREMIER

SOULIGNEMENT DES MOTS DANS UNE PHEASE

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