A QUEL TITRE ET SELON QUELLES LOIS L IMITATION NOUS PLAIT-ELLE
Partout où il y a imitation, il y a ressemblance entre l’objet qui est imité, et l’objet qui imite. Cette ressemblance est plus ou moins exacte, plus ou moins complète; mais toujours elle existe
APPENDICE
à quelque degré, autrement il n’y aurait pas imitation. Cette ressemblance serait-elle ce qui nous plaît dans l’imitation? En d’autres termes, le plaisir de l’imitation se résoudrait-il dans le plaisir de découvrir un rapport de ressemblance entre deux objets?
Si cette supposition était juste, partout où nous découvririons un rapport de ressemblance entre deux objets, nous éprouverions le plaisir de l’imitation : or c’est ce qui n’arrive pas. La nature est pleine de choses qui se ressemblent. Tous les animaux de même espèce se ressemblent; toutes les plantes de même espèce se ressemblent également. Il nous faut de l’attention pour distinguer un peuplier d’un autre, un chat d’un chat, une poule d’une autre poule. A la simple vue, un grain de blé ressemble parfaitement à un autre grain de blé, un épi de froment à un autre; une rose ressemble plus à une autre rose, que la rose la mieux peinte à la rose naturelle. Jamais , entre l’image peinte d’un objet et un objet lui-même, l’œil ne trouve une ressemblance aussi parfaite qu’entre l’aile droite et l’aile gauche d’un oiseau, les deux yeux ou les deux jambes d’un animal, la figure d’une personne et son image réfléchie dans son miroir. Si la ressemblance seule entre la copie et l’original excitait le plaisir de l’imitation, la nature nous le ferait éprouver à chaque instant; et cependant, bien que nous trouvions du plaisir à saisir les ressemblances naturelles, quand l’habitude ne nous les a pas rendues trop familières, il y a bien de la différence entre le plaisir à peine saisi et le plaisir vif que nous cause l’imitation dans l’art. Non seulement celui-ci est plus grand, mais nous le regardons comme d’une toute autre espèce. L’idée même ne nous vient pas de les comparer.
11 faut donc que nous sentions, et qu’il y ait réellement dans l’imitation, autre chose que la ressemblance entre l’objet imité et l’objet qui imite; cela est nécessaire, et les mots même le prouvent. En effet, tout le monde sent qu’imitation dit plus que ressemblance; autrement, ce dernier mot aurait suffi, ou tout au moins; nous les appliquerions indifféremment; ce qui n’arrive pas.
Ce qui distingue l’imitation de la simple ressemblance, c’est que dans ce dernier cas, l’un des objets n’a pas été fait pour reproduire l’autre; tandis que dans l’imitation, l’objet qui imite a
APPENDICE
été fait pour reproduire l’objet imité. C’est la perception de ce dessein dans l’artiste qui nous fait appeler son œuvre une imitation.
Les mots établissent la réalité de cette différence.
Le mot ressemblance n’indique que le simple fait de ressemblance; le mot imitation exprime tout à la fois et le fait lui-même, et l’intention de le produire dans la cause.
Les faits mettent cette différence dans le plus grand jour.
Entre un épi de froment et un autre, on ne peut pas dire qu’il y ait imitation : pourquoi? C’est que ce sont deux espèces semblables produites par la même cause , agissant dans les mêmes circonstances et par la même loi fatale. Cette cause, comme fatale, n’a pas eu la volonté de produire la ressemblance; elle ne pouvait pas ne pas la produire; elle a agi la seconde fois comme elle avait agi la première, et comme elle était la même dans les deux cas, les effets devaient être semblables. Le second n’est pas plus l’imitation du premier, que le premier celle du second. Ils ne sont l’un et l’autre que la répétition du même effet, et s’ils se ressemblent, c’est parce que les effets d’une même cause fatale doivent se ressembler. 11 en est de même de toutes les ressemblances naturelles, qui ne sont toutes que des effets nécessaires des lois de la nature, et par exemple de la ressemblance entre un objet et son image réfléchie dans un miroir. Mais entre un épi de blé et son image peinte sur la toile, il y a imitation, parce que l’image a été produite pour imiter l’objet. La ressemblance est ici l’effet d’un dessein, et c’est la perception de ce dessein qui lui donne le caractère d’imitation.
Qu’un homme agité par une violente passion ait la ligure, la démarche, les gestes, les inflexions de voix d’un autre homme en proie à la même passion, il n’y a là qu’une ressemblance toute naturelle, parce que les causes et les circonstances étant les mêmes et agissant fatalement, les effets doivent être semblables. Mais qu’un homme que nous savons parfaitement calme, reproduise tous ces signes extérieurs de la passion, il imite, parce qu’ici, c’est avec dessein et pour ressembler à un homme vraiment passionné, qu’il donne à sa figure, à sa voix, à ses gestes toute cette expression. La ressemblance est ici de l’imitation, parce qu’elle est volontaire.
Il ne suffit pas qu’un homme marche comme un autre homme,
APPENDICE
ou que deux pages d'écriture se ressemblent, pour que nous jugions qu'il y a imitation. Il faut que nous soyons sûrs que l’un de ces hommes contrefait l’autre : car, autrement, il n’y aurait pas plus imitation dans une ressemblance d’allure, que dans celle que nous remarquons entre la manière dont une personne marche aujourd’hui et la manière dont elle marchait hier. Il faut pareillement dans l’autre cas, qu’on nous informe si ces deux pages d’écriture ne sont pas de la même main; car si elles étaient de la môme main, la ressemblance ne serait qu’un effet de l’exercice uniforme de la même cause fatale, l’habitude; et non seulement, si elles ne sont pas de la même main, mais si étant de deux mains différentes, la ressemblance ne serait pas accidentelle; car deux personnes peuvent fort bien écrire de la même manière, sans que l’une cherche à imiter l’autre.
Tous ces exemples, qu’il serait inutile de multiplier, établissent avec évidence que le dessein de produire la ressemblance est l’élément constitutif de l’imitation.
C’est aussi la perception de ce dessein, et non pas la ressemblance elle-même, qui produit le plaisir spécial de l’imitation. La ressemblance dans l’imitation produit le plaisir de la ressemblance, plaisir faible, comme on peut l’observer dans le spectacle des ressemblances naturelles, lorsqu’il est isolé du plaisir de l’imitation. Mais c’est le dessein d’imiter, conçu dans l’artiste, qui produit le plaisirvifde l’imitation. La perception de ce dessein nous révèle un fait; c’est que l’artists n’a point produit naturellement la ressemblance. Il ne l’a produite que parce qu’il l’a voulu, et qu’il a été assez intelligent, assez adroit, assez habile pour la produire. Il ne l’a produite, en un mot, que par art; l’intelligence, l’habileté, l’adresse à produire sont en effet les qualités qu’on désigne toutes à la fois par ce seul mot. Or, cette habileté, cette adresse, cette intelligence excitent notre sympathie; elles nous plaisent parce qu’elles sont notre gloire; elles nous plaisent, quand nous les voyons se déployer, surmonter les obstacles et produire des effets où respire leur puissance. C’est le plaisir de Y art. Nous l’éprouvons déjà à quelque degré quand nous voyons une terre bien labourée et bien préparée pour recevoir la semence. Cette surface noire est assurément moins belle à l’œil que le pré vert et inculte qui est à côté; mais elle indique le travail et l’habileté du laboureur, et c’est ce travail, cette habileté qui nous font plaisir. C’est aussi
APPENDICE
l’habileté de l'homme qui nous plaît dans l’imitation ; seulement l’habileté de l’artiste, étant plus grande et plus rare que celle du laboureur, parce que l’œuvre est plus difficile et moins commune, la sympathie est plus fortement excitée et l’émotion agréable est plus vive.
Quand nous sommes plus ou moins dans le secret des procédés par lesquels l’artiste a produit l’imitation, notre plaisir est plus vif, parce que d’une part nous comprenons mieux et par conséquent mesurons mieux, et par conséquent sympathisons plus complètement avec l’habileté de l’artiste, et que de l’autre nous sommes fiers d’être initiés dans les secrets de cette habileté.
Le dessein dans la production de la ressemblance, tel est donc l’élément dominant et constitutif du fait d’imitation ; la sympathie pour l’art, tel est en même temps l’élément dominant et constitutif du plaisir de l’imitation. Or, il en résulte une conséquence importante que nous devons noter avant d’aller plus loin.
L’art étant ce qui nous plaît dans l’imitation et non pas la ressemblance, le plaisir de l’imitation ne se produirait pas si l’art se dérobait à notre intelligence, en d’autres termes, si nous prenions pour un effet naturel la ressemblance entre l’imitation et l’objet imité. 11 faut donc, pour que l’imitation produise sur nous son effet, que nous soyons toujours informés de quelque manière, que la ressemblance a été cherchée et produite à dessein. Qu’on nous présente deux pages d’écriture parfaitement semblables, tant que nous croirons que ces deux pages ont été écrites de la même main, la ressemblance ne nous donnera pas du tout le plaisir de l’imitation. Nous ne l’éprouverons que lorsque nous aurons appris de quelque manière, que l’une de ces écritures est imitée de l’autre. C’est ce qui arrive au paysan qu’on mène pour la première fois au théâtre, s’il est assez peu intelligent pour ne pas s’apercevoir que tout se qui se passe sur la scène est un jeu. Prenant toutes les personnes qu’il voit pour véritablement placées dans les situations inventées par le poète, et pour véritablement animées des passions qu’elles expriment, il n’aperçoit rien là du tout de merveilleux, et ne goûte nullement le plaisir de l’imitation. La seule émotion qu’il éprouve est celle qu’une scène réelle de notre nature lui causerait. D’où l’on voit que le but de l’art n’est point, comme on le dit, de faire illusion;
car s’il faisait illusion, il ne produirait pas le plaisir de l’art, mais simplement celui de la nature, et ce plaisir se réduirait à rien, dans tous les cas où l’objet imité est indifférent, et se changerait en dégoût, toutes les fois que ce môme objet est repoussant.
La prétention des arts qui imitent la nature est de lui ressembler, mais non point de faire croire aux spectateurs qu’ils ont sous les yeux la nature elle-même. Aussi ne prennent-ils aucun soin pour les jeter dans cette erreur; le piédestal de marbre blanc de la statue, la toile plate et le cadre du tableau, le chevalet qui le soutient et les lieux mômes où nous voyons ces imitations, tout nous rappelle, au contraire, que nous avons sous les yeux une œuvre de l’art. Si les artistes du Diorama nous dérobent tous ces avertissements ordinaires, ce n’est point pour nous tromper, mais simplement pour nous montrer jusqu’à quel point, avec un peu de toile et de couleur, ils peuvent imiter la réalité ; où serait leur gloire et notre plaisir si nous ne faisions pas cette comparaison, et comment.la ferions-nous, si nous étions trompés ? 11 n’y a rien de merveilleux dans le spectacle d’un clair de lune et d’une vieille église; le merveilleux, c’est qu’on imite le spectacle avec cette vérité; il faut donc que nous soyons informés que c’est une imitation , et l’on ne songe point à nous le cacher ; la maison dans laquelle nous entrons, l’argent que nous donnons à la porte, les banquettes rembourrées sur lesquelles nous sommes assis, tout nous avertit assez que nous ne sommes point en Suisse, en face de la Jungfrau, ni sur une colline dans le voisinage d’Édimbourg. C’est par des signes semblables que nous sommes sans cesse avertis au théâtre que nous ne voyons pas la nature elle-même; sans quoi, nous tomberions dans l’illusion du paysan et ne goûterions pas le plaisir de l’art. C’est ce qui rend fausse l’objection contre les tragédies et les comédies en vers, qui serait très juste, si le but de l’un était l’illusion; auquel cas il seraitabsurde de ne pas faire les statues en cire, puisqu’on arrive avec la cire à une imitation bien plus parfaite qu’avec le marbre.
Loin que l’illusion soit ce qui fasse le prix de l’imitation, il est donc démontré qu’elle détruirait le plaisir que l’imitation nous donne, et c’est ce qui arrive dans toutes les imitations qui ne portent pas en elles-mêmes de quoi la prévenir. Telle est ainsi
APPENDICE
l’imitation d’une écriture, exemple que nous avons déjà cité; si nous ne sommes pas avertis que l’une des pages est l’imitation de l’autre, l’illusion détruit le plaisir de l’imitation. A ne pas les regarder de trop près, des fleurs artificielles, bien faites, produisent le même eflet ; tant qu’elles nous trompent, nous n’y voyons que de belles fleurs ; le plaisir de l’art ne commence que du moment où l’illusion est détruite.