I. l’imitation n’est pas le beau
Ce qu’il y a de plus évident au monde, c’est que l’imitation ne constitue pas la beauté. En effet, la nature est pleine de choses qui sont belles, et que nous reconnaissons pour belles sans difficulté ; ces choses ne sont certainement pas des imitations, elles nous agréent donc à un autre titre, et c’est pour une autre raison que nous les appelons belles.
L’imitation ine peut se rencontrer que dans les ouvrages de l’art ; c’est le propre des productions de l’art qui reproduisent les choses naturelles.
Or, dans ces reproductions, on distingue fort bien deux éléments : la beauté ou la laideur de l’original qui se retrouve dans la copie , ce qui nous agrée ou nous répugne dans la copie comme dans l’original ; plus, le fait de l’imitation qui apparaît dans la copie et qui n’est point dans l’original.
Il résulte de là que l’imitation ne constitue pas plus la beauté dans l’art que dans la nature.
Non seulement la beauté est distincte de l’imitation dans l’art, mais elle n’y est point du tout proportionnée au mérite de l’imitation, et dans une foule de cas, elle s’y trouve sans l’imitation, comme l’imitation, dans une foule d’autres cas, s’y rencontre sans elle.
Mettons en présence une belle tête idéale etunportrait extrêmement fidèled’une personne de votre connaissance; dans le portrait, » l’imitation est au comble, et vous pouvez complètement la saisir et l’apprécier, puisque vous connaissez l’original; dans la tête idéale, au contraire, il n’y a qu’une imitation vague des traits généraux de la figure humaine, imitation qui vous occupe peu et que vous
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ne songez même pas à apprécier. Cependant la plus grande beauté est dans la tête idéale, elle s’allie donc avec la moindre imitation. Tout de même, devant le portrait ressemblant d’une personne ordinaire ou assez belle, vous voyez clairement qu’en diminuant la fidélitéde l’imitation, on pourraitaugmenter la beauté de la ligure.
Dans le portrait Adèle d’une personne laide ou dans l’image exacte d’un objet indifférent, la perfection de l’imitation s’allie avec l’absence de la beauté, même avec la présence de la laideur.
Enün, il y a des arts dont les productions sont très belles et cependant n’imitent point la nature, ou du moins, ne vous donnent aucune perception de cette imitation, ce qui revient au même; ainsi, un palais, l’église du Panthéon ou de Saint-Pierre n’imitent rien ; une danse, une symphonie n’imitent rien.
L’imitation, qui n’existe point dans la nature, est donc bien distincte et tout à fait indépendante de la beauté dans l’art.
Il ne s’ensuit pas que l’imitation ne plaise point; s’il est évident qu’elle n’est point la beauté, il ne l’est pas moins qu’elle a la propriété de nous agréer.
Nous pouvons, dans bien des cas, distinguer en nous, en présence de l’image d’un bel objet, le plaisir que la beauté de l’objet nous cause et celui qui naît de l’imitation ; nous le pouvons parce que la perception de l’imitation s’opère autrement que celle du beau. Pour percevoir l’imitation, il faut que notre mémoire nous rappelle l’objet imité et qu’une comparaison se fasse dans notre esprit entre la copie et l’original; au lieu que la beauté se perçoit directement et sans retour sur la réalité. Tandis que notre esprit perçoit l’imitation, il ne saurait s’occuper de la beauté; il peut donc sentir s’il trouve du plaisir à constater la fidélité de l’imitation ; s’il en trouve, le plaisir ne vient pas de la beauté qui dans ce moment n’attire pas l’attention. Les personnes qui ont l’habitude de s’observer démêlent fort bien les deux opérations et les deux plaisirs qui demeurent confondus avec les autres.
Il y a des cas où la beauté fait oublier l’imitation qui, faute d’être remarquée, ne produit aucun effet; il y en a d’autres où l’imitation est si vague qu’elle ne saisit pas l'esprit et ne l’arrête point; mais dans le plus grand nombre de cas, lorsqu’il y a imitation et beauté tout ensemble, l’imitation a produit son effet comme la beauté, soit que nous le remarquions, soit que nous ne le remarquions pas; ces deux effets s’ajoutent et se mêlent dans
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le sentiment complexe que nous éprouvons ; et c’est, sans contredit, à cette cause qu’il faut attribuer ce fait si connu, que la peinture d’un bel objet fait souvent plus de plaisir que l’objet même.
S’il y a des cas où la beauté fait oublier l’imitation, il y en a d’autres où l’imitation fait à son tour oublier la beauté ; cela arrive lorsque la beauté de l’objet imité est très faible, et le mérite de l’imitation frappant, comme dans beaucoup de tableaux de l’école hollandaise ; ici la perception et le plaisir de l’imitation deviennent très distincts et très saillants. On ne voit qu’une chose, on n’est préoccupé que d’une chose, et cette chose est la vérité avec laquelle la nature est rendue.
Mais la propriété qu’a l’imitation de nous agréer devient plus évidente encore lorsque l’imitation est tout à fait séparée de la beauté, ou même alliée à la laideur dans une œuvre de l'art. L’image d’un objet indifférent dans la réalité comme une vitre cassée, une affiche collée contre un mur, nous plaît; celle d’un objet laid et même repoussant n’inspire pas la même aversion que l’objet lui-même ; souvent même nous éprouvons un assez vif plaisir à le contempler. Ces deux faits mettent hors de doute et font ressortir avec une pleine évidence la puissance esthétique de l’imitation. Si l’imitation n’était point par elle-même un principe agréable, ils seraient tout à fait inexplicables. La puissance de l’imitation est le charme principal des scènes populaires de l’école hollandaise.
L’imitation plaît donc par elle-même; reste à savoir à quel titre et selon quelles lois ; reste de plus à lui faire sa part dans les actes où on lui prête un rôle beaucoup plus important que celui qu’elle y joue réellement.