LE SENTIMENT DU BEAU
EST DIFFÉRENT DU SENTIMENT DU SUBLIME ; CES DEUX SENTIMENTS SONT IMMÉDIATS.
(Août 1816.)
La question du beau et du sublime a donné naissance à un si grand nombre de théories absurdes et contradictoires, qu’on la range aujourd’hui parmi nous, au nombre des recherches frivoles et inutiles, et qu’on traite d’esprits faux et subtils ceux qui s’y arrêtent. Mais ce jugement est-il aussi bien fondé qu’il est rigoureux? Faut-il rejeter si légèrement une question qui aoccupé tous les plus beaux génies depuis Platon jusqu’à Kant? Faut-il appeler inutile et frivole, l’étude des plaisirs que nous éprouvons au spectacle de la nature, et au spectacle plus intéressant encore de l’homme moral et de l’homme intellectuel ; plaisirs si purs, si délicieux, que la poésie et les beaux-arts cherchent à renouveler en nous et qu’ils doivent connaître, s’ils veulent nous les faire ressentir? Et quand bien môme une savante analyse de ces plaisirs et de leurs causes ne pourrait guider le poète et l’artiste; quand bien même les recherches du philosophe ne pourraient que suivre et jamais prévenir l’instinct d’un heureux génie; encore faudrait-il les permettre à la curiosité de l’homme, impatient de s’étudier sous toutes les faces, et de se connaître sous tous les rapports.
Si la question du beau et du sublime est encore si peu avancée parmi nous, faut-il s’en prendre aux difficultés qu’elle offre, ou à la manière dont on l’a étudiée? Que des hommes à qui la vraie méthode philosophique était inconnue, après avoir commencé cette recherche par où on devait la finir, après avoir négligé l’observation des faits, seule voie des découvertes, soient parvenus à
APPENDICE
confondre les sentiments et les notions, et à couvrir la question d’une obscurité qu’elle ne présentait pas dans sa simplicité première, faut-il en conclure que des efforts mieux dirigés n’obtiendront pas de plus heureux résultats? Non sans doute; et j’en ai pour preuve les progrès que les philosophes allemands et anglais ont faits dans cette étude. Burke, Kant, Stewart, etc., ont singulièrement avancé la question et facilité les recherches qu’elle peut présenter encore. Ces progrès sont dus à la méthode qu’ils ont employée, méthode sévère et circonspecte, qui observe au lieu de deviner, qui constate les faits avant d’imaginer les théories, et qui, loin de vouloir tout expliquer, sait s’arrêter quand elle a touché les bornes de la science humaine. Cette méthode appliquée tour à tour aux sentiments du beau et du sublime, et aux objets beaux et sublimes eux-mèmes, conduit à des résultats certains, parce qu’ils ne sont que des faits constatés. C’est là la véritable méthode, dont je renouvellerai ici l’application, et qui me servira à résoudre deux questions, qui ne seraient pas des questions, si nos théories sur le beau n’avaient confondu et dénaturé les faits.
J’établirai d’abord que les deux sentiments du beau et du sublime sont différents, vérité que l’admirable ouvrage de Burke h’a pu encore naturaliser parmi nous. J’établirai que ces deux sentiments sont immédiats, autre vérité si incontestable qu’il suffirait de la poser comme un fait d’expérience, si une foule de théories tant anciennes que modernes, tant françaises qu’étrangères, ne tendaient à la démentir. Et pour simplifier encore ces deux questions, je ne parlerai que du beau et du sublime dans la nature, laissant là le beau et le sublime intellectuels et moraux, qui offriraient des notions plus compliquées.
Je Serai obligé d’opposer à chaque pas les faits aux systèmes, d’invoquer sans cesse l’expérience, d’avoir recours à des preuves si simples, qu’elles pourront paraître triviales; je serai sec, froid, diffus peut-être; car pour obscurcir, confondre, détruire, il ne faut qu’un mot : il en faut mille pour éclaircir, démêler et rétablir.