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PREMIÈRE PARTIE

Dès le commencement, je me trouve embarrassé pour me faire entendre : si l’on était d’accord sur la signification des mots beau

et sublime, qu’on sût à quel genre d’objets on attribue le premier, à quel genre le second, je pourrais me servir de ces expressions, le beau, le sublime, pour désigner en général les objets auxquels nous donnons ces épithètes. Mais comme on n’a pas séparé les objets beaux des objets sublimes; comme certains écrivains ont entièrement confondu ces deux mots dans l’emploi qu’ils en ont fait ; je ne pourrais dire que le sentiment du sublime me semble différent du sentiment du beau, sans m’exposer à n’ètre pas entendu; il faut donc commencer par des exemples, et faute de signes certains pour désigner les objets, prendre des objets pour déterminer les signes.

Voici donc des exemples : De longues chaînes de montagnes dont les sommets vont se perdre dans les nues, sont sublimes; une colline couverte de gazon et parsemée d’arbres, est belle. La mêr calme ou majestueuse ou soulevée par la tempête, est sublime; un petit lac ombragé de saules, est beau. Un torrent impétueux, ou la chute de ces masses d’eau qui tombent toujours avec une égale rapidité et une égale abondance, sont sublimes; un ruisseau limpide qui serpente dans un vallon, est beau. Une prairie émaillée de fleurs, est belle; les vastes solitudes du désert, sont sublimes. Les sombres forêts, le bruit de la foudre, la voix des orages, le sifflement des vents, l’aspect d’un stérile rocher ou d’un affreux précipice, sont sublimes; des lits de gazon, des fleurs, d’humbles buissons, le chant des oiseaux, l’haleine des zéphyrs, sont beaux. L’aigle qui plane dans les airs, est sublime; une colombe perchée sur une branche, est belle. Le lion dans les fers, le cheval libre qui franchit la plaine, sont sublimes ; le chevreuil léger, l’agneau paisible, sont beaux.

En voilà sans doute assez pour indiquer ce que j’entends par beau et par sublime ; quand je parlerai du beau ou du sublime, qu’on se représente un des objets auxquels j’ai donné cette épithète, ou tout autre qui fasse naître un sentiment analogue, et l’on m’entendra. Il s’agit d’établir qu’il y a une différence essentielle entre le sentiment que nous éprouvons à la vue des objets sublimes et celui qui naît en nous à la vue des objets beaux. Or, je puis établir cette différence de deux manières : indirectement, en montrant qu’elle existe entre les effets et les causes de ces deux sentiments; directement, en invoquant le témoignage du sens intime qui atteste cette différence. Je vais produire des

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faits ; ce sera à l’observation de chacun à les confirmer ou à les démentir.

Et en nous arrêtant aux signes les plus sensibles, je pourrais convaincre le plus vulgaire observateur de la différence des deux sentiments. On sait assez, et c’est une vérité triviale, que le visage humain est le miroir de l’âme. L’homme paisible n’a pas la physionomie de l’homme furieux, ni l’homme plein d’une grande joie celle de l’homme abattu par la douleur. Iæs sentiments différents se peignent sur notre figure en traits différents. Qu’on me dise donc pourquoi le visage de l’homme n’est pas le même quand il éprouve le sentiment du beau, et quand il éprouve celui du sublime? Lorsque le voyageur s’arrête à la vue des hautes cimes des Alpes, ou s’assied en silence au bord de la vaste mer, ou bien lorsqu’il repose ses regards sur un bosquet ombragé ou sur les eaux pures d’une fontaine, ses yeux, sa bouche, tous ses traits, n’expriment-ils pas des sentiments différents? L’aspect tranquille de la nuit et la vue riante d’un beau jour ne donnentils pas des caractères différents à notre physionomie? C’est un fait incontestable; aussi Kant dit-il : « Un homme chez qui le sentiment du sublime agit fortement, a l’air sérieux, quelquefois étonné et fixe; tandis que la vive sensation du beau s’annonce par l’éclat brillant de nos yeux, par le sourire et quelquefois par une joie bruyante. » Il faut me pardonner, si je m’arrête à des faits si connus; le plus souvent les fausses théories se trouvent contredites par l’observation la plus commune; et c’est alors au simple bon sens qu’il appartient d’en faire justice.

La différence des deux sentiments du beau et du sublime se manifeste encore dans les dispositions où ils nous mettent à l’égard de i’objet beau et de l’objet sublime; M. Burke a fort bien remarqué que nous aimons le beau. En effet, si le mot d’amour n’est point très exact, c’est au moins celui qui exprime le mieux ce sentiment bienveillant et affectueux que l’objet beau nous inspire. Je ne puis mieux rendre ce que je sens pour une belle fleur, un bel oiseau, un bel arbre, qu’en me servant de l’expression : je l’aime. Plus on s’observera soi-même, plus, je pense, on trouvera de justesse dans cette remarque. L’objet sublime, au contraire, ne nous met dans aucune disposition semblable; nous ne l’aimons ni ne le haïssons : il nous attache par je ne sais quelle puissance indéfinissable qui n’a rien de commun avec celte af-

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fection bienveillante qui nous porte vers l’objet .beau. Et même, quand le sentiment du sublime agit avec une certaine force, la disposition où nous nous sentons envers l'objet ressemble presque à la crainte; mais à une crainte qui n’a rien de désagréable, et qui est exempte de cette inquiétude et de ces retours sur nousmêmes qui constituent la véritable crainte. Ici les mots manquent pour exprimer ces sentiments indéfinissables ; une observation faite encore par M. Burke rendra plus sensible ce que je veux dire : nous voudrions rapprocher de nous l’objet beau, et pour ainsi dire, nous mettre avec lui dans un rapport plus immédiat; au lieu que nous n’oserions presque nous rapprocher de l’objet sublime; il semble nous inspirer je ne sais quelle terreur religieuse, qui est assez bien rendue par le vereor des latins. Ainsi cette disposition où le sentiment du sublime nous met relativement à l’objet, tient tout ensemble du respect et de la crainte ; c’est un fait bien constaté, quoique difficile à décrire, et qui a été reconnu par la plupart de ceux qui ont écrit sur cette matière. Moses Mendelshonn, Kant, Blair, M. Ancillon en parlent. M. Barthèz, qui confond le sublime avec le beau, l’a néanmoins observé; enfin, M. Burke regarde le sentiment même du sublime comme un mode de la crainte çt de la douleur.

11 me semble que M. Burke est allé trop loin; et je crois qu’il faut bien se garder de confondre cette espèce de terreur que nous donne le sublime, avec le sentiment du sublime; de même qu’il faut distinguer l’amour qui naît en nous pour l’objet beau, du sentiment propre du beau, deux choses que M. Burke a encore confondues. Quand un objet beau frappe ma vue, je ressens immédiatement un certain plaisir qui est le sentiment propre du beau; ensuite je me trouve disposé à aimer l’objet qui me l’a donné. De même à l’aspect d’un objet sublime, j’éprouve d’abord le sentiment propre du sublime; puis je me sens une certaine disposition semblable à la crainte. Les sentiments du beau et du sublime ne peuvent se rapporter à l’amour et à la crainte; ce sont des sentiments de leur espèce qui ne sauraient être résolus dans d’autres; l’amour et une sorte de crainte en dérivent, mais ne sont pas eux ; ce sont des effets de ces sentiments dont je fais mention ici, parce qu’ils prouvent la différence de leurs causes. Car cette différence ne peut être rendue sensible dans le discours, qu’en accumulant et décrivant certaines circonstances qui entourent les

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deux sentiments, et qui en dérivent; les sentiments eux-mêmes résistent à toute définition, parce qu’ils sont simples.

Outre la disposition particulière où nous mettent, à l’égard de leurs objets, les deux sentiments du beau et du sublime, nous nous sentons encore, au moment où nous les éprouvons, dans certaines dispositions générales qu’il serait infiniment curieux d’étudier. Je ne ferai qu’indiquer ici cette belle recherche, dont les résultats prouvent évidemment la différence des deux senliments.

Il me semble que le sentiment du sublime réveille en nous tout ce qu’il y a de grand, de noble, de sérieux dans notre nature; il nous élève au-dessus de nous-mêmes, et nous dispose au mépris de ce qui est vil, aux généreux sacrifices et aux vertus sévères. Le sentiment du beau excite, au contraire, toutes les affections bienveillantes de notre cœur; il nous dispose à l’amour, à l’amitié, aux sentiments aimables, aux passions douces. Le premier amène avec lui les idées graves, tristes, religieuses; le second, les idées agréables, vives et gaies. Le sentiment du sublime nous fait rentrer en nous-mêmes; il nous jette dans la méditation et la rêverie. Le sentiment du beau nous distrait de nous-mêmes et nous porte à l’action et à la vie extérieure; il tend à se répandre au dehors ; il est abondant en paroles, tandis que le sentiment du sublime est recueilli, silencieux et muet; aussi peut-on dire avec quelque vérité, que celui-ci est solitaire et l’autre social. J’ajouterais volontiers, si l’on voulait me passer l’expression, que le plaisir du beau est plus sensuel, et le plaisir du sublime plus pur; je ne sais même si le mot de plaisir convient bien à ce sentiment sévère que nous éprouvons à la vue du sublime; sentiment qui nous attache fortement, il est vrai, et plus fortement que celui du beau, mais qui du reste n’a rien de commun avec lui.

Ainsi, nous ne trouvons rien de semblable dans les diverses affections qui naissent en nous à l’occasion des deux sentiments du beau et du sublime. Si de la considération des effets qu’ils produisent, nous passons aux causes mêmes des deux sentiments, nous nous convaincrons de plus en plus de la différence essentielle qui est entre eux.

La connaissance des qualités qui constituent le beau et le sublime dans les objets, suppose une longue suite d’observations que nous n’avons pu faire; d’autre part, cette recherche ne se

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rattachant qu’indirectement à l’objet de cette dissertation, nous nous contenterons de rapporter ici les résultats obtenus par les philosophes qui s’en sont occupés.

Burke s’exprime ainsi en terminant ses recherches : « Les objets sublimes sont grands dans leurs dimensions ; les objets beaux sont comparativement petits ; la beauté est unie et polie, le sublime rude et négligé; la beauté fuit la ligne droite, mais s’en éloigne par des déviations insensibles, le sublime en plusieurs cas s’attache à la ligne droite ou s’en écarte par des saillies fortes et prononcées; l’obscurité est ennemie du beau, le sublime se couvre d’ombres et de ténèbres; enûn, la légèreté et la délicatesse s’unissent à la beauté, tandis que le sublime demande la solidité et les masses. »

Il faut, selon Kant, que le sublime soit toujours grand; le beau peut aussi s’étendre à de très petites choses. Le sublime doit être simple; le beau souffre la parure et les ornements. Les limites sont inséparables du beau; le sublime peut être illimité et le plaisir qu’il procure est accru par l’absence même des limites.

Blair et M. Ancillon répètent à peu près les mêmes observations.

On pourrait, sans doute, trouver encore un très grand nombre d’oppositions entre les caractères des objets sublimes et des objets beaux, et par conséquent multiplier nos raisons de croire à la différence des sentiments qu’ils nous font éprouver; mais, en vérité, j’ai peur de fatiguer par des détails arides et peut-être inutiles sur les causes et les effets des deux sentiments, quand je pourrais arriver aux sentiments eux-mêmes, et trancher la question d’un mot.

Qu’on ne pense pas, en effet, qu’il soit besoin de prendre ces chemins détournés pour arriver à la certitude de la distinction que je veux établir. 11 est une voie plus courte et plus sûre qui nous y mène : c’est la conscience. Elle aborde directement les deux sentiments, et son infaillible témoignage m’apprend qu’ils sont de différente nature.

C’est ici un fait d’expérience ; je ne puis que l’attester et en appeler à l’observation propre de chacun. On sait ce que j’appelle beau et ce que j’appelle sublime; j’ai cité un assez grand nombre d’exemples; qu’on se mette en présence de ces deux classes d’objets, et qu’on me dise si l’on éprouve le même senti-

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ment? Pour moi je ne trouve pas le moindre rapport entre ce qui sc passe en moi dans ces deux cas. Les deux impressions me plaisent, mais je les trouve entièrement dissemblables : j’affirme donc qu’elles le sont.

Si l’on trouvait cette manière de résoudre une question plus expéditive que solide, et qu’on me demandât de prouver mon assertion, je répondrais : 11 ne s’agit pas ici de preuves, il s’agit de faits ; les faits s’observent et ne se prouvent pas. Quand vous affirmez que la sensation du doux est différente de la sensation de l’amer, si je vous demandais de le prouver, ne me répondriez-vous pas : Faites l’expérience? Je suis placé dans les mêmes circonstances. Le sentiment du beau est différent du sentiment du sublime ; c’est un fait à constater et point du tout un théorème à démontrer.

Pour prouver une différence entre deux choses, il faut les définir l’une et l’autre, c’est-à-dire les décomposer chacune en leurs éléments divers , et montrer que ces éléments sont différents. Mais si on insiste, et qu’on demande pourquoi un élément est différent d’un autre, toute démonstration devient impossible. Si l’on doute des éléments, on est arrivé aux abimes du scepticisme; car on ne définit pas un élément, il est simple. Or, j’établis ici une différence entre deux éléments , c’est-à-dire entre deux sentiments simples ; par cela qu’ils sont simples, je ne peux les définir; et si je ne peux les définir, je ne peux prouver qu’ils sont différents.

Du moment donc où ma conscience m’a dit qu’à la vue des objets beaux et des objets sublimes, j’éprouvais des sentiments différents, cette différence devient pour moi un fait indubitable; si je ne crois pas à son témoignage, il faut que je renonce à toute certitude, puisque toute certitude repose en dernière analyse sur une évidence de sentiment.

Si celte distinction est solidement établie; si elle est un fait affirmé par l’expérience, il suit que le philosophe doit la constater. Or, comment peut-on constater la différence de deux sentiments? En donnant aux deux objets qui nous les font éprouver des épithètes différentes. C’est en effet d’après les sensations causées par les objets, que nous avons donné à ces objets diverses épithètes. C’est ainsi que nous avons distingué les sons, les couleurs, les formes, etc. Toujours nous avons conclu de sensations

différentes en nous à des qualités différentes dans les objets, et de sensations semblables à des qualités semblables; les divers adjectifs ne sont utiles qu’en ce qu’ils rendent et constatent ces différences. Toutes les fois donc que deux objets me font éprouver des sensations différentes, je dois leur donner des épithètes différentes : si je leur donne la même, j’obscurcis ce qui est clair, et je confonds dans la langue ce qui est distinct dans la nature.

C’est pourtant là ce qu’ont fait les écrivains français qui ont traité du beau et du sublime; ils ont donné indifféremment le nom de beaux aux objets beaux et sublimes, et le nom de sublimes à des objets qui ne sont que beaux. Aussi sont-ils parvenus à confondre et les mots et les choses.

Nous n’imiterons pas un procédé aussi peu philosophique; et, parce que nous reconnaissons une différence essentielle entre les sentiments du beau et du sublime, nous réservons chacun de ces mots pour désigner la classe d’objets à laquelle nous rapportons chacun de ces sentiments.

Si l’on persistait à vouloir que l’épithète sublime exprimât une nuance du beau, nous chercherions un autre mot pour exprimer une autre chose. Mais de quelle autorité voudrait-on lui assigner cette signification? Je soutiens que l’usage ne la consacre pas. Prend-on souvent le mot sublime pour synonyme de très beau ? dit-on d’une très belle fleur, d’un très beau verger, cela est sublime? A quels objets applique-t-on ordinairement cette épithète? Les Alpes, la mer, l’orage, toutes les grandes scènes de la nature, tout ce qui est vaste, obscur, terrible dans le monde physique, voilà les objets auxquels on donne ce nom. Et ceci prouve encore que tous les hommes sont affectés différemment à la vue de ces différents spectacles. Les plus grossiers même ne confondent pas dans l’expression ce qu’ils sentent distinct dans la nature, ou s’ils le confondent, c’est faute de mots. Ce n’est pas le peuple qui a corrompu la langue sous ce rapport, ce sont les philosophes qui l’ont dénaturée en la pliant de force à leurs théories.

Le vice commun des ouvrages écrits en France sur le beau, c’est que les principes n’y résultent jamais de l’observation des faits. On a toujours trouvé plus commode d’imaginer une théorie que de s’engager dans de pénibles expériences ; aussi ne sem-

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ble-t-on pas même avoir soupçonné que le sentiment intérieur pût être une étude à faire dans l’étude générale du beau et du sublime. Si l’on était parti de ce sentiment intérieur, on aurait vu qu’il n’est pas le même à la vue des objets sublimes et à la vue des objets beaux ; que, par conséquent, les objets sublimes sont différents des objets beaux ; que l’étude de ces deux classes d’objets est distincte, et qu’il ne faut pas chercher à résoudre les qualités des uns dans les qualités des autres. Comment, au contraire, a-t-on procédé? On ne s’est point occupé du sentiment ; on est allô de suite aux objets qu'on n’a pas mieux examinés : car, avec un peu de réflexion, on aurait dû voir qu’il est impossible de réduire dans un même ordre de qualités, les qualités du beau et celles du sublime. On a donc confondu tous les objets beaux et sublimes dans une même catégorie ; on leur a donné à tous l’épithète de beaux. Puis, cherchant à déterminer le caractère distinctif de cette beauté, on a été conduit, par la difficulté même de trouver quelque chose de commun entre des objets si différents, à des caractères vagues, abstraits, qui supposeraient, pour être saisis, un long travail intellectuel. Et encore bien peu sont parvenus à un caractère assez général pour qu’il pût universellement s’appliquer; les autres ont assigné des caractères qui ne conviennent qu’au beau proprement dit, ou bien qui ne conviennent qu’au sublime, selon que leur attention s’est plus particulièrement arrêtée sur les objets beaux ou sur les objets sublimes. Ainsi l’on a dit que les qualités du beau étaient la proportion, l'unité, la variété, caractères qui pourraient peut-être convenir au beau, mais point aux objets sublimes; ou bien la force, la richesse, l’intelligence, qualités dont les unes appartiendraient plutôt au sublime qu’au beau, et les autres plutôt au beau qu’au sublime. On a dit enfin qu’un objet était beau, quand il réveillait en nous des idées de rapports, caractère si général qu’il convient à tous les objets et n’en désigne aucun.

Cependant la plupart ont entrevu que le sentiment du sublime est plus vif que celui du beau, et qu’en général les objets sublimes surpassent en grandeur les objets beaux. Ils en ont conclu que le sentiment du sublime était le superlatif de celui du beau et que les objets sublimes étaient les objets beaux agrandis. De là la doctrine du superlatif, qui met au moins une nuance entre le sublime et le beau.

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Je pourrais, si l’espace me le permettait, justifier, par une critique détaillée des systèmes de Diderot, du père André, de Crouzas et de Marmontel, la critique générale que je viens de faire. Je me bornerai à indiquer les principales erreurs où est tombé ce dernier, dans son article sur le beau.

11 a rangé dans la même classe d’objets et qualifié du même nom de beaux, les hautes montagnes chargées de glace, les vents déchaînés, la mer soulevée, etc., et une rose, un papillon, une belle femme, etc. Ces objets nous affectent différemment; si les uns sont beaux, les autres ne le sont pas.

Il adit que le beau frappe, effraye, étonne, ravit, etc. Ces effets ne conviennent ni à une rose, ni à un papillon ; vous avez donc rangé dans la même classe des objets qui nous affectent différemment.

Il répète sans cesse que le beau produit en nous l’admiration et l'étonnement. L’admiration n’est point l’effet propre du beau; beaucoup de choses belles ne nous l’inspirent pas, et nous admirons souvent des objets qui ne sont pas beaux. L’étonnement naît de la nouveauté, et non de la beauté d’un objet. Si un objet beau nous étonne à la première vue, il ne nous étonne pas la seconde fois que nous le voyons, et il nous plaît encore.

D’où il suit que Marmontel a complètement méconnu la différence qui existe entre le sentiment du beau et celui du sublime. De là la confusion des objets sublimes et des objets beaux ; confusion qui l’a forcé de donner à ces objets mêlés, des effets qui, convenant aux uns et ne convenant pas aux autres, trahissent le vice du système. Nous pourrions voir le même inconvénient se reproduire par la même cause dans les caractères qu’il donne au beau ; mais cet examen appartient à la seconde partie.

Marmontel ne semble pas même avoir mis une nuance entre le sublime et lè beau : ceux qui ont prétendu que le sublime est un superlatif du beau, ont au moins eu ce mérite. Comme cette doctrine a été soutenue même après la publication de l’ouvrage de M. Burke, il sera bon de faire ici quelques remarques.

J’ignore si ceux qui prétendent que le sentiment du sublime est un superlatif du sentiment du beau, doivent cette connaissance à l’expérience ; mais, pour moi, il m’est évident qu’il y a entre ces deux sentiments différence de nature et non de degrés : et encore une fois, je ne dispute pas sur les mots, mais sur les faits; que le mot sublime soit synonyme du très beau, qu’une rose

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soit sublime relativement à une tulipe qui n’est que belle, je le veux bien ; mais qu’entre l’impression ressentie à la vue des Alpes et le sentiment que j’éprouve à la vue d’une rose, il n’y ait qu’une différence de degrés, c’est à quoi je ne consentirai jamais. Les deux plaisirs sont pour moi de nature différente, et je suis forcé de les appeler différemment.

Mais, dira-t-on, comment distinguez-vous la différence de nature entre deux plaisirs, de la différence de degrés ? — Je le sens . Qu’on me donne de l’eau un peu sucrée , je dis : Cette eau est douce; qu’on la sucre beaucoup, elle me semble très douce. Voilà assurément deux plaisirs différents de degrés. Mettez dan» cette eau quelques gouttes d’absinthe ; je pourrai trouver encore du plaisir à la boire, mais je saurai fort bien distinguer ce plaisir de l’autre, et je dirai qu’il est de nature différente. Si quelqu’un voulait me prouver qu’il est seulement un superlatif du premier, je me rirais de lui. De même, je vois un verger, je le trouve beau ; cmbellissez-le , je le trouverai très beau ; mais transportez-moi dans une antique et sombre forêt, je ressentirai aussi du plaisir, mais la sensation sera de nature différente. Qu’on veuille me prouver qu’elle n’est qu’une nuance de l’autre, je me moquerai de la démonstration. Je distingue donc fort bien entre différence de nature et différence de degrés; et je m’entends, quand j’affirme qu’il y a entre deux sentiments la première différence, et non pas la seconde.

La grande raison des défenseurs de cette doctrine, c’est que les objets sublimes ne sont que les objets beaux agrandis. A les entendre, il ne s’agit que d’élargir les proportions d’un objet beau, pour avoir un objet sublime. Mais d’abord, cette maxime de concevoir le sublime est tout à fait contraire à un grand nombre de faits. L’obscurité est-elle un superlatif de la lumière? l’uniformité, de la variété? la rudesse, de l’élégance? Ensuite, en ne considérant même que les cas les plus favorables, dira-t-on que les Alpes sont un superlatif d’une colline, la mer d’un ruisseau, une forêt d’un verger? Sait-on qu’un superlatif est le positif modifié et non changé? Vous me direz : ajoutez des arbres à un verger, vous aurez une forêt; de l’eau à un ruisseau, vous aurez la mer. Oui, mais une forêt n’est plus un verger, ni la mer un ruisseau; vous changez l’objet, vous ne le modifiez pas, et vos raisons aboutissent à un abus de mots.

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Encore une fois, le sentiment du sublime est pour moi tout à fait distinct dans sa nature du sentiment du beau. Je ne puis dire en quoi ils diffèrent, parce que je ne saurais définir des sentiments simples : mais je suis sùr de ce fait comme je suis sûr que le blanc n’est pas le noir. Il n’y a pas contre cette expérience la moindre objection à faire; il faut l’admettre ou la rejeter. Et si on la rejette, ce sera ou parce qu’on nie le témoignage du sens intime, et alors toute dispute est finie, ou parce qu’on sent autrement que moi, et alors chacun garde son opinion.

Mais j’ose croire que personne, s’il veut se donner la peine de constater le fait, ne contestera la vérité de cette distinction. Elle a été établie par Burke, Kant, Ancillon, Blair; elle est aujourd’hui reconnue par les philosophes anglais et allemands. Si elle semble encore nouvelle en France, c’est qu’en France la méthode d’observation a été trop rarement employée en métaphysique.

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