‹ Cours d'esthétiqueChapitre 7 sur 13 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

J’ai constaté dans la première partie la différence des deux sentiments du beau et du sublime. J’aborde une autre question, et je vais chercher à établir que ces sentiments sont immédiats, c’est-à-dire qu’ils ne sont point donnés par un principe réfléchi.

Et par là je ne prétends point que l’impression faite sur nous par le beau et par le sublime ne puisse résulter d’un principe intellectuel; je ne m’occupe pas de savoir si cette impression est nécessairement une sensation. Que le beau et le sublime affectent notre intelligence ou touchent notre sensibilité, peu m’importe : mais je soutiens qu’ils agissent sur nous immédiatement, c’est-àdire qu’en présence des objets beaux et sublimes, antérieurement à tout calcul et à toute considération raisonnable, nous sommes affectés d’un sentiment simple, irréductible, nécessaire.

Ici je me trouverai encore en contradiction avec une foule de théories. Ma manière de les réfuter sera toujours la môme : j’opposerai les faits aux assertions, l’expérience aux systèmes. 1-a méthode que je suis est toute métaphysique. Qu’on me pardonne, si elle est moins brillante que solide.

Je ne sache pas que la simplicité du sentiment du sublime ait été contestée; les écrivains qui ont distingué les deux sentiments l’ont reconnue; ceux qui les ont confondus n’ont point dû l’atta-

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quer. Je me bornerai donc à réfuter ici les théories qui résolvent ou tendent ù résoudre , dans un principe réfléchi , le sentiment du beau.

Cette doctrine sort évidemment de quelques-unes de ces théories; elle n’est, pas moins contenue dans les autres pour y être plus difficilement aperçue.

Parmi les théories qui la renferment explicitement, on doit ranger celle dont lord Shaftesbury est l’auteur. Cet écrivain résout la beauté dans l’utilité; tout objet est beau selon lui, qui est ordonné de manière à produire l’effet qu’on se propose. On ne peut avouer plus clairement la doctrine du principe réfléchi. Si* pour sentir la beauté d’un objet, il faut connaître sa destination et s’assurer qu’il est parfaitement propre à la remplir, le sentiment n’est point immédiat.

Tous ceux qui placent le beau dans l’utile, ou dans la convenance d’un objet à atteindre un but, sont dans la doctrine de lord Shaftesbury. Gallien est de ce nombre. Selon lui , les formes données au corps humain sont belles, en ce qu’elles sont les plus parfaites possibles, relativement aux offices qu’elles doivent rem plir.

Marmontel a plus d’un titre pour trouver ici une place; nous ne pouvons dans sa doctrine éprouver du plaisir à la vue d’un bel objet, qu’après avoir tiré de la considération de cet objet les conclusions suivantes : 1° la puissance de l’auteur qui l’a créé; T l’abondance des moyens qu’il a eus à sa disposition pour le former; 3° l’intelligence qui a présidé à cette formation. Cette dernière condition résout le beau dans l’utile; les deux autres ne supposent pas moins un principe réfléchi.

Dans ces systèmes, la doctrine du principe réfléchi se montre à découvert. En voici d’autres où elle est moins apparente; ils donnent au beau, pour qualités essentielles, l'ordre, la proportion, la symétrie, etc.

Aristote prétend que la beauté réunit les idées d’ordre et de grandeur. Un objet , selon lui , mérite le nom de beau , quand l’ordre qui est dans sa composition et dans son étendue convenable nous en font sentir les parties et bien embrasser l’ensemble.

Il y a beauté dans un objet, selon saint Augustin, quand la similitude, l’égalité, la convenance des parties, réduit le tout à une espèce d’unité qui contente la raison.

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M. de Croulas fait consister la beauté dans l’unité, la variété, la régularité, l’ordre et la proportion.

Enfin, dans la théorie du père André, l’ordre, la proportion et la symétrie constituent le beau essentiel et absolu.

Je ne m’occupe pas des qualités sur lesquelles ces écrivains ne s’accordent point ; je m’arrête seulement à celles qui leur sont communes, et je trouve que tous regardent comme caractères constitutifs de la beauté l’ordre ou la proportion : car la convenance des parties dans saint Augustin n’est autre chose que la proportion.

Or, voyons maintenant si la perception de l’ordre et de la proportion peut être immédiate. Qu’est-ce que l’ordre? Qu’est-ce que la proportion? L’ordre consiste dans l’arrangement des parties, et la proportion dans le rapport des parties entre elles ou avec le tout. Mais la perception des rapports et de l’arrangement entre les parties suppose deux conditions : perception de chaque partie, comparaison de ces parties entre elles. Ainsi je ne goûterais du plaisir à la vue d’un bel objet, qu’après avoir examiné chacune des parties qui le composent; qu’après les avoir comparées entre elles et avec l’ensemble; qu’après enfin avoir tiré de cette comparaison un jugement de la beauté de l’objet. Ainsi se trouverait résolu, dans une longue et difficile opération, le vif et délicieux plaisir du beau. Tous les systèmes qui placent l’ordre et la proportion au nombre des caractères de la beauté attribuent donc à un principe réfléchi le sentiment du beau.

Mais, dira-t-on, l’ordre et la proportion peuvent nous donner le sentiment du beau sans comparaisons et sans jugements; ces deux qualités agissent mécaniquement sur nous. Nous ne les discernons pas dans l’objet : il nous plaît par cela seul qu’elles y sont. Cette réponse n’est point admissible. Si elle l’était, l’ordre et la proportion seraient des choses absolues : ce qui est faux. Je m’explique : s’il y a un certain arrangement de parties et un certain rapport entre ces parties qui nous plaisent, il faut que cet arrangement et ce rapport se trouvent dans tous les objets où nous reconnaissons la beauté. Mais qui ne voit que cette supposition est démentie par l’expérience? L’arrangement des parties dans les objets beaux, et le rapport de ces parties entre elles, varient à l’infini. L’ordre et la proportion qui régnent entre les parties d’une rose, par exemple, ont-ils le moindre rapport avec l’ordre

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et la proportion qui régnent entre les parties d’une belle statue? 11 n’y a pas deux objets beaux où l’ordre et la proportion soient les mêmes. C’est un fait incontestable et qui dément cette prétendue action mécanique de l’ordre et de la proportion sur nos organes.

Si l’on voulait restreindre la proposition générale et dire qu’il y a dans chaque espèce d’objets un certain ordre et une certaine proportion dans lesquels se trouve la beauté propre de cette espèce, et qui agissent mécaniquement sur nous, l’explication serait encore plus insoutenable. L’expérience la démentirait encore; nous savons, en effet, que la difformité naît dans un objet de l’absence totale de l’ordre et de la proportion communs à son espèce; mais nous savons aussi que la beauté n’est point en lui le résultat nécessaire de leur existence. Elle serait démentie par le bon sens; si la beauté dans chaque espèce résulte d’un certain ordre et d’une certaine proportion, comment ces qualités peuvent-elles agir mécaniquement sur nous? Ne faudrait-il pas alors que nous fussions tour à tour constitués de différentes manières, selon les différentes espèces d’objets qui nous seraient offertes? Or il est évident que si nous sommes faits de manière à trouver du plaisir dans l’ordre et la proportion propres à une rose, nous ne sommes pas faits de manière à en trouver dans l’ordre et la proportion propres à un homme.

L’ordre et la proportion ne peuvent donc être perçus que par un principe réfléchi. Je dis plus, et je soutiens que ces deux qualités, dans les objets, ne sont autre chose que l’utile ou la convenance des parties à une fin. Jamais en effet l’ordre et la proportion ne peuvent être conçues que relativement à un but. Que les parties d’un tout, susceptibles de cinq combinaisons, soient rangées sous l’une ou sous l’autre de ces combinaisons, qu’importe? il n’y a pas plus d’ordre dans l’une que dans l’autre. De même, qu’une partie soit à une autre comme 3 est à 4 ou comme 7 est à 12, rien de plus indifférent; il n’y a pas plus proportion dans un cas que dans l’autre. Pourquoi donc telle combinaison fait-elle ordre, taudis que telle autre ne le fait pas? Pourquoi y a-t-il proportion dans tel rapport et point dans tel autre? A ces questions il n’y a que deux réponses possibles : nous sommes tellement faits que nous trouvons l’ordre et la proportion dans telle combinaison et tel rapport; ou bien : telle combinaison et tel rapport sont les plus

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propres à remplir la fin de l’objet. Nous avons démontré l’absurdité de la première explication ; il faut donc admettre la seconde. Tous les systèmes qui mettent l’ordre et la proportion au nombre des qualités du beau, placent donc la beauté dans un rapport de convenance à une fin ; dans tous ces systèmes, la perception de la beauté suppose donc non seulement connaissance des parties, comparaison des parties entre elles, mais encore connaissance de la fin pour laquelle a été créé l’objet et comparaison des parties avec cette fin. L’ordre et la proportion ne peuvent être connus qu’après toutes ces opérations intellectuelles. Ainsi Aristote, saint Augustin, Crouzas, le P. André, font résulter le sentiment du beau d’un principe réfléchi, autant que peuvent le faire Gallien, Shaftesbury et Marmontel; en dernière analyse ils soutiennent la même doctrine.

Je pourrais maintenant réfuter ces systèmes comme l’a fait Burke , en montrant qu’il y a des objets beaux dans lesquels on ne voit pas la convenance des parties à la fin, et réciproquement qu’il y a des objets où la convenance des parties à la fin est parfaite, et où cependant la beauté ne se trouve pas. Je démontrerais ainsi que ces systèmes ne sont point généralement applicables, et dès lors ils seraient détruits. Mais à quoi bon refaire ici ce que l’écrivain anglais a si bien fait? Je suivrai une autre marche plus directe et non moins sûre. Je poserai les faits, pour réfuter des systèmes qui ne les expliquent pas. Cette manière plus à l’abri de toute subtilité, aura cet autre avantage de ne pas ruiner seulement la théorie de la convenance , mais encore tout système qui ferait résulter le sentiment du beau d’un principe réfléchi quelconque. Voici les faits que l’expérience me donne.

Dès que je suis en présence d’un objet beau, ma conscience m’atteste que je ressens immédiatement du plaisir. Je prie donc qu’on s’examine dans la même circonstance, et qu’on cherche dans sa propre expérience si mon observation est exacte ou ne l’est pas. Le fait est tel pour moi, et je pense qu’il ne varie pas chez les autres hommes

S’il se faisait en moi quelque opération intellectuelle , quelque comparaison, quelque jugement, j’en aurais conscience; si ma pensée se portait sur la fin de l’objet, ou sur son auteur, ou sur tel autre sujet, antérieurement au plaisir que j’éprouve, je le

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sentirais. Or, je ne sens absolument rien de semblable; je ne fais aucune réflexion pour trouver l’objet beau; il n’y a rien en moi d’antérieur au sentiment du plaisir.

L’expérience m’apprend encore que le plaisir est le plus vif à la première vue de l’objet; ce qui me prouve qu’il ne procède point d’un principe réfléchi, ni d’aucune considération de l’entendement. Car, s’il en était ainsi, à mesure que je réfléchirais davantage, que je saisirais mieux la convenance des parties entre elles et leur disposition heureuse pour la fin à laquelle elles sont destinées, à mesure que l’examen m’apprendrait mieux toute la force, toute la richesse, toute l’intelligence que cet objet suppose dans son auteur, le sentiment deviendrait plus vif, le plaisir plus complet; ce qui n’arrive point.

Je sais que je puis me livrer à ces sortes de considérations; mais alors voici ce que j’observe : 1° Jamais ces considérations ne se présentent à moi, qu’après la production du sentiment agréable ; 2° ce n’est point sans un certain effort que j’abandonne le plaisir simple et facile du beau , pour diriger ma pensée vers l’utilité de l’objet, ou pour m’élever à la puissance de son auteur, ou pour saisir d’autres rapports semblables ; 3° le sentiment que j’éprouve quand ma pensée se porte sur l’auteur d’un bel objet, est ordinairement l’admiration ou la reconnaissance, sentiments fort distincts du plaisir primitif que j’ai d’abord éprouvé ; 4” je sais qu’il y a un plaisir attaché à la perception de l’ordre et de la proportion. A la vue d’un objet composé, mon esprit se mettant à agir sur lui, à examiner les parties qui le composent, les rapports qui les unissent entre elles, ou les font concourir à un but commun, l’ordre qui les dispose à l’atteindre, j’éprouve une certaine satisfaction; elle est en ce contentement d esprit qui naît en nous, quand nous avons saisi des rapports, embrassé un tout, compris une fin ; contentement que des objets qui ne sont point beaux peuven! nous faire éprouver. Outre ce plaisir qui a sa source dans la difficulté vaincue, l’ordre et la proportion, en tant que ces deux qualités rendent l’objet plus propre à l’accomplissement d’une fin, font naître en nous l’approbation que nous ne manquons jamais d’accorder aux choses utiles. Mais celte approbation et la satisfaction dont j’ai parlé, distinctes du sentiment du beau par le moment où elles naissent en nous, en restent encore différentes par leur propre nature. Je puis les

définir et en rendre raison : le plaisir du beau est indéfinissable.

Ainsi, non seulement l’expérience m’assure que le sentiment du beau est immédiat, mais encore elle me le fait distinguer des autres sentiments, dans lesquels on voudrait le résoudre. Si ces faits que je viens de décrire sont exacts, la doctrine du principe réfléchi est entièrement détruite; car toute théorie qui se trouve en contradiction avec les faits qu’elle veut constater ou expliquer est inévitablement fausse.

Et quand même l’expérience ne démentirait pas cette doctrine, serait-il vraisemblable qu’un plaisir si vif pût se trouver à la suite d’une longue série d’opérations intellectuelles? Ne sait-on pas qu’il y a mille perceptions de rapports qui ne causent aucun plaisir? Ignore-t-on que l’effet des opérations intellectuelles est de produire l’assentiment de l’esprit, tout au plus une sèche satisfaction, et jamais l’amour ni aucun sentiment vif? Je ne saurais même me persuader que les défenseurs du principe réfléchi fassent usage de toutes ces considérations et de tous ces raisonnements, quand ils se trouvent en présence d’un bel objet ; ils ont senti l’inévitable puissance de la beauté avant qu’ils aient eu le temps de penser à leurs froids calculs. Et quand bien môme il n’en serait point ainsi chez eux, pourraient-ils de bonne foi s’imaginer que les enfants s’élèvent à ces graves considérations; qu’ils réfléchissent, comparent, et se tourmentent pour ressentir ce vif plaisir qu’ils manifestent à la vue de la beauté?

Un écrivain célèbre, Diderot, a composé sur le beau un traité dont nous allons parler, parce qu’il nous fournira l’occasion de pousser, dans le dernier retranchement qui leur soit offert, les défenseurs du principe réfléchi.

Diderot est évidemment dans cette doctrine. La beauté d’un objet, selon lui, dépend du nombre des idées de rapports qu’il peut réveiller en nous; et par ces expressions, il n’entend pas seulement les rapports qui peuvent être perçus entre les parties de l’objet, mais encore tous ceux que l’objet lui-même peut avoir avec d’autres objets.

On voit d’abord que le genre de réfutation employé par Burke échoue contre ce système; certes, il est aussi généralement applicable que possible, et l’on trouverait difficilement un objet beau qui ne pût éveiller en nous quelque idée de rapports.

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Il n’en est point ainsi de la seconde manière de réfuter que nous avons choisie. Les faits démentent tout système qui résout le sentiment du beau dans un principe réfléchi.

Mais Diderot s’est mis à l’abri de cette réponse : selon lui, l'habitude peut nous faire croire que nous sentons immédiatement quand nous ne faisons que saisir facilement des rapports. Ainsi voilà le sentiment immédiat réduit dans un principe supérieur.

A cela il n’y a rien à répondre directement. On ne saurait absolument prouver que les choses ne se passent point ainsi. Cependant quelques remarques suffiront, je pense, pour faire rejeter cette explication à tout esprit impartial.

1° Je conviens sans peine que, dans beaucoup de circonstances, l’habitude de faire certaines opérations, de saisir certains rapports, rend ces opérations et la perception de ces rapports si promptes et si faciles, qu’elles deviennent presque insensibles, et que les jugements qui en résultent semblent être naturels et, pour ainsi dire, instinctifs. Je pense néanmoins que la nature de ces jugements reste toujours entièrement distincte pour nous, de la nature des jugements par sentiment immédiat, et que, si l’on y fait attention, on reconnaîtra cette différence.

2° Ensuite, nous sommes toujours maîtres de ralentir assez les opérations intellectuelles rendues faciles par l’habitude, pour retrouver la source des jugements qui en dérivent; en sorte que nous pouvons toujours rendre raison de ces jugements. Au contraire, quelque attention que vous apportiez à vous examiner dans le sentiment du beau, vous ne pouvez distinguer aucune opération, ni aucune perception de rapports dans lesquelles vous puissiez le résoudre. Je pense qu’on ne saurait révoquer en doute la vérité de cette distinction.

3° Si le plaisir que nous éprouvons à la vue du be iu résultait d’une perception de rapports rendue familière par l’habitude, pourquoi, après le sentiment éprouvé, mon attention se porterait-elle vers l’objet et y saisirait-elle certains rapports de convenance, d’ordre, etc.? Pourquoi ne les saisirait elle qu’avec une certaine difficulté? Pourquoi croirait-elle avoir fait une découverte quand elle les a saisis? Si le sentiment s’est produit en vertu de la facilité que j’ai à saisir ces rapports, je ne vois pas à quoi bon les chercher ensuite; comment je ne les trouve qu’avec

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peine ; et pourquoi, s’ils me sont si familiers, ils me semblent nouveaux ?

4° Cette manière d’expliquer le sentiment du beau rend-elle bien compte du plaisir qu’il nous cause? Quand des rapports sont nouveaux pour moi, quand j’ai éprouvé quelque peine à les saisir, si la découverte m’en est agréable, ne sait-on point que le plaisir cesse dès qu’ils sont devenus familiers? La première fois que j’ai appris que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits, j’ai ressenti du plaisir; mais à présent ce rapport m’est parfaitement indifférent.

5° Si le système de Diderot était vrai, ne s’en suivrait-il pas qu’un objet beau, nouveau pour nous, présentant des rapports avec lesquels nous ne sommes pas familiarisés, ne devrait point nous donner un plaisir immédiat ? Or ce fait n’est-il pas démenti par l’expérience ?

6° Ne suivrait-il pas du même système que les hommes les plus habitués aux notions abstraites, les tètes métaphysiques, plus accoutumées à saisir des rapports, les personnes enfin qui ont fait des objets beaux une étude plus approfondie, seraient plus sensibles à la beauté que les autres hommes? Ne suivrait-il pas que le naturaliste, qui voit dans une rose plus de rapports que nous, et qui les connaît mieux ; que l’anatomiste, qui aperçoit dans le corps humain mille choses inconnues au vulgaire, sentiraient plus vivement la beauté de ces objets? J’ai bien peur que l'expérience n’atteste le contraire, et que le sentiment de la beauté ne s’émousse à mesure qu’on en fait un objet de spéculation.

7® Ajoutons encore un mot : si le sentiment du beau résultait d’une perception de rapports devenue familière, comme nous ne nous rappelons pas d’avoir jamais été touchés par le beau autrement que d’une manière immédiate, il faudrait supposer que nous nous sommes familiarisés dans l’enfance avec ces opérations intellectuelles et ces notions abstraites. Je le demande, cette supposition ne serait-elle pas bien invraisemblable, quand même nous ne saurions pas combien immédiatement, à la première vue d’un objet beau, les eufants font éclater le plaisir qu’ils en ressentent ?

Concluons de tout ceci, qu’il est difficile de résoudre avec vraisemblance le sentiment de la beauté dans une perception de rap-

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ports rendue immédiate par l’habitude; il me semble évident que nous n’avons cherché à découvrir dans les objets beaux certaines circonstances communes, telles que l’ordre, la proportion, etc., qu’après avoir ressenti du plaisir à leur aspect; que c’est le sentiment qui a conduit à ces généralités et non ces généralités au sentiment. Combien de gens sentent parfaitement le beau, sans connaître l’ordre, la proportion, etc., et qui seraient tentés, je pense, de se moquer de vous, si vous alliez leur demander d’après quels calculs ils jugent de la beauté d’un objet ! Nous pensons comme Burke; quand le créateur, dit-il, voulut dans sa sagesse qu’un objet touchât nos âmes, il ne confia pas l’exécution de ses desseins à l’action lente et précaire de notre raison ; il doua cet objet de pouvoirs et de propriétés qui préviënnent l’entendement et la volonté, qui saisissant les sens et l’imagination, captivent l'âme, avant que l’esprit ait pu donner son consentement et son approbation.

J’ai opposé l’expérience aux systèmes qui résolvent le sentiment du beau dans un principe réfléchi; j’ai donc établi en même temps que le sentiment du beau est immédiat. Je n’ai point parlé du sentiment du sublime, parce que je ne connais personne qui ait voulu le réduire dans un principe réfléchi. Il est immédiat comme le sentiment du beau ; c’est encore un fait d’expérience. Quand un fait n’a point été contesté, il ne reste au philosophe qu’à le constater. C’est pourquoi je ne m’arrêterai pas plus longtemps au sentiment du sublime, et je finirai en présentant quelques-unes des causes qui ont fait rapporter le sentiment du beau à un principe réfléchi.

D’abord on a presque toujours considéré le beau dans les arts d’imitation, tels que la peinture, la sculpture, etc. Or, la beauté d’un tableau, d’une statue, est mieux sentie par les artistes que par les autres hommes; d’où l’on a conclu que pour sentir le beau il fallait un certain nombre de connaissances. Maison devait distinguer deux plaisirs produits par le beau d’imitation : d’abord le plaisir donné par la beauté propre de l’objet et qui tombe également sous l’œil du vulgaire et sous celui de l’artiste; puis le plaisir de l’imitation que l’artiste sent mieux que le vulgaire.

Par cela qu’on a principalement considéré le beau dans les arts, on a été conduit aux systèmes de la proportion, de la symétrie, etc. On sait que les peintres, les sculpteurs, les architectes,

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ont certaines règles de proportion qui servent à les diriger dans la composition. D’où l’on a conclu qu’un objet n’était beau que parce qu’il était conforme à ces règles. Mais la beauté est tellement indépendante de ces proportions, que les chefs-d’œuvre de l’art ne les ont point, et que les grands artistes ne s’y conforment jamais.

La nature ayant souvent placé l’utile à côté du beau, on a généralisé cette observation particulière. De là les systèmes qui placent le beau dans la convenance de l’objet à une fin.

Je pense en dernier lieu que beaucoup de ceux qui ont écrit sur le beau, ont mal connu les bornes où doit se renfermer la vraie philosophie. Ils ont pensé que le but de la philosophie était d’expliquer tous les faits, et ils ont voulu rendre aussi compte du plaisir du beau, c’est-à-dire le résoudre dans un principe supérieur. Mais si le but de la philosophie est d’expliquer les faits explicables, son but n’est pas d’expliquer ceux qui ne le sont point. 11 faut qu’elle reconnaisse des faits simples qui résistent à toute décomposition et auxquels toutes ses explications viennent finalement aboutir.

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