BEAU, AGRÉABLE, SUBLIME
Quand le moi se développe, il se développe parce que telle est sa nature. Faites qu’une force libre, intelligente et puissante existe, il sera nécessaire qu’elle produise des actes de puissance, d’intelligence et de liberté; s’il en était autrement, elle ne vivrait pas ; car la vie d’un être n’est autre chose que le développement de sa nature. Vivre pour une force, c’est agir; vivre pour une liberté, c’est agir librement; vivre pour une intelligence, c’est connaître.
Notre moi vit par cela qu’il est ; et par cela qu’il vit, il exerce sa puissance d’une manière libre et intelligente. Nous n’exerçons donc pas notre puissance, notre liberté et notre intelligence, parce que nous avons du penchant à le faire, mais par nécessité. Il ne nous est pas loisible de vivre ou de ne vivre pas, d’être de telle ou de telle nature; notre nature ne dépend pas de nous; elle vit parce qu’elle est : ces trois faits sont antérieurs et supérieurs à ce que nous pouvons, parce qu’ils sont les conditions de notre existence et par conséquent de notre puissance.
Ceux donc qui prétendent que nous n’agissons, que nous ne connaissons, que nous ne sommes libres que par amour pour le pouvoir, la connaissance, et la liberté, disent une chose ridicule. Il n’y a pas lieu à désirer ce qui se fait continuellement en nous, sans nous et malgré nous.
Et cependant la curiosité, l’ambition et l’amour de l’indépendance sont trois passions très réelles en nous; mais ce n’est point là leur origine.
Si notre nature pouvait se développer sans obstacle et d’une manière illimitée, elle serait aussi puissante, aussi intelligente, aussi libre qu’il est en elle de l’être; il n’y aurait pas lieu pour elle d’aspirer à une plus grande puissance, à une plus vaste connaissance, à une plus parfaite liberté. Elle jouirait de son développement, elle l’aimerait, elle ne désirerait rien.
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Si ces trois passions sont en nous, c’est que noire force n’a pas le champ libre : c’est qu’elle est environnée de bornes qui la limitent. D’où viennent ces obstacles ? Ils naissent tous de notre union à une nature opposée à la nôtre, à une nature inerte, matérielle, tandis que la nôtre est active et immatérielle. Si notre pouvoir a des bornes, c’est la matière qu’il faut en accuser. Nos organes sont des instruments à la fois inévitables et limités, ils sont obligés d’exercer avec d’autres instruments matériels tout aussi inertes , tout aussi impuissants, qui rencontrent partout de l’inertie à surmonter, et c’est parce qu’en ce monde les forces n’agissent que par la matière, qu’elles se rencontrent, se choquent et se limitent les unes les autres; pures, elles se développeraient sans fin et ne se gêneraient pas ; poiut de lutte, point de combats entr’elles, point de bornes, point d’ambition possible.
Ainsi toutes les entraves, toutes les causes qui limitent la force, proviennent d’une nature contraire à la nôtre et à laquelle nous sommes attachés; cette nature, c’est l’inertie, la matière, la mort. Que sommes-nous? Force, esprit, vie. Qu’est la nature opposée ? Mort, matière, inertie. Ainsi il y a en nous une lutte perpétuelle entre ce que nous sommes et ce que nous ne sommes pas.
De là vient que dans les objets qui ne sont pas nous, et qui tous sont, comme nous, l’alliance de deux natures opposées, la vie et la mort, quand nous voyons notre nature triompher, nous sommes satisfaits. Quand au contraire l’inertie a le dessus, loin d’être satisfaits, nous souffrons ; l’objet nous répugne. Là où nous voyons la vie vaincue par la mort, l’intelligence par ce qui est inintelligent, nous sommes désagréablement affectés, et nous haïssons ce qui nous affecte ainsi. Mais là où la matière ne se montre en quelque sorte que pour être dominée, maniée par la vie, il y a pour nous du plaisir, et nous aimons ce qui nous plaît.
Appliquez cette loi à tous les objets qui vous plaisent ou vous déplaisent, sans vous causer ni bien ni mal, vous en reconnaissez la justesse ; elle vous rendra compte de tous vos penchants et de toutes vos répugnances. Les corps inertes nous déplaisent, non qu’ils ne renferment de la force, mais parce qu’elle y est étouffée par la matière. Les plantes nous agréent comparativement, parce que la vie s’y manifeste davantage ; et en passant aux animaux et à l’espèce humaine, le plaisir devient plus
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vif, à mesure que le triomphe de l’activité devient plus apparent.
Pourquoi les arbres qui s’élancent avec vigueur vers le ciel, les plantes élégantes et légères qui se détachent avec facilité et grâce de la terre, me plaisent-elles, et pourquoi les plantes rampantes, grosses et lourdes m’inspirent-elles de la répugnance? Pourquoi les animaux qui se traînent sur la terre ou qui se meuvent pesamment, me déplaisent-ils, tandis que les espèces légères ou fortes, comme les oiseaux, les quadrupèdes agiles ou vigoureux m’agréent? Pourquoi la même différence se fait-elle remarquer entre les impressions que nous causent les hommes massifs, endormis, paresseux, et les hommes légers, actifs, forts, intelligents? On trouvedans notre principe la raison de ces phénomènes opposés.
Mais il y a une différence entre le plaisir que me causent quelques-uns de ces objets, et celui que me causent quelques autres. La cause est toujours la même, seulement elle se modifie, et avec eHe l’impression. Quand les forces extérieures ne surpassent pas les effets de notre propre force, alors l’impression est purement agréable. Ainsi l’oiseau léger qui fend rapidement les airs, est agréable, et notre plaisir est pur. Mais voyez l’aigle qui dans un moment atteint les nues de son vol impétueux, emportant avec lui sa faible proie, sa force vous surpasse; au sentiment de plaisir que vous éprouvez se mêle un certain sentiment de crainte ou d’infériorité; là commence le sublime. Regardez le cheval fougueux en liberté, le lion avec sa terrible crinière ; quoique à l’abri de tout danger, un mouvement de concentration vient se mêler à la dilatation ; c’est le sentiment du sublime. 11 en est de même à la vue des grands effets de la nature.
Comment donc le sublime se distingue-t-il de l’agréable? Il ne s'en distingue pas par son principe, mais, si je puis le dire, par la quantité de développement de son principe ; dans tous deux, c’est la vie qui nous plaît. Dans l’agréable, le plaisir est moins grand, mais il est pur; dans le sublime il est plus vif, mais il est mêlé d’autres éléments. On peut en distinguer trois principaux r 1° un commencement de crainte; 2» un sentiment d’infériorité qui humilie; 3° une espérance qu’un jour délivré de nos chaînes naturelles, notre nature, libre enfin de se déployer avec toute la puissance que nous sentons en elle, égalera, surpassera dans ses
développements, tout ce que nous voyons. C’est ce dernier sentiment, pour la plupart très confus, qui domine dans le mélange. De là vient que le sentiment du sublime est religieux, qu’il élève, détache de la terre et des petites passions, qu’il excite à la mélancolie qui a le même principe.
Tel est le sublime, tel est l’agréable; mais qu’est-ce que le beau? Ce qui me plait immédiatement, ce qui réjouit ma sensibilité, c’est le déploiement de la vie ou de la force; mais ce n’est point là le beau. Le beau est une chose de raison et non pas de sensibilité.
La vie m’agrée ; mais cette vie peut se manifester avec harmonie et unité, ou en désordre et sans harmonie. Lorsque sous la manifestation de la vie, la raison conçoit l’harmonieou l’unité, c’est alors que commence à nous apparaître le beau, et avec lui le sentiment spécial qu’il excite. Le beau est conçu par l’intelligence sous la variété que la vue nous découvre, sous cette variété qui peut nous plaire ou nous déplaire, selon qu’elle manifeste le triomphe de la force ou de l’inertie, sous cette variété, qui lorsqu’elle nous plaît, peut nous causer le plaisir pur de l’agréable ou le plaisir mêlé du sublime. De là vient que le plaisir de l’agréable et du sublime nous frappe immédiatement, tandis que celui du beau attend la conception qui tarde plus ou moins à se déclarer. Pour saisir le sublime et l’agréable, il suffit de voir. Pour saisir le beau, il faut embrasser les rapports des parties visibles et y découvrir l’harmonie, signe de l’unité cachée. C’est pourquoi le goût qui saisit le beau est susceptible d’éducation, de perfectionnement, de dépravation et de justesse, etc; c’est en effet une affaire d’intelligence. Le goût qui saisit le sublime et l’agréable n’en est point susceptible. Tous les hommes voient ce qui est visible à peu près également; tous ne comprennent pas également ce qui est intelligible. C’est aussi pourquoi nos jugements sur le beau varient peu, ceux sur l’agréable et le sublime varient beaucoup. L’harmonie ou l’ordre sont des idées absolues. 11 est absolument vrai qu’il y a de l’ordre ou qu’il n’y en a pas dans tel objet complexe, et tous les peuples du monde ayant de l’ordre la même idée, tous doivent juger de même sur l’existence ou la non existence de l'ordre dans un cas donné. De plus l’ordre plait de sa nature à toute sensibilité, sauf ces différences de degrés. La vie plaît aussi de sa nature à toute sensibilité, mais les
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signes de la vie frappent plus ou moins, selon les coutumes, 1 religion, l’éducation, la civilisation. Les nations sauvages aimeront les signes de vie analogues à leur manière de vivre et ne sentiront point les délicatesses d’expression que sentiront vivement les nations civilisées.
Le beau peut être ou n’être pas sous l’agréable ou le sublime. Il se passe d’eux et reste beau, comme ils se passent de lui et restent ce qu’ils sont. Un développement désordonné de la force reste sublime; seulement il n’y a pas de beauté. Il ne faut pas opposer le beau ni à l’agréable ni au sublime. Le sublime et l’agréable s’opposent ; le beau est dans un autre ordre de choses et d’idées.
Le beau, c’est l’harmonie, l’ordre, la symétrie, tout ce qui signifie l’unité. Il peut se rencontrer sous l’agréable et le sublime, il peut être où ils ne sont pas. Témoin ces beautés régulières et nobles qui nous laissent froids, et que cependant nous jugeons belles ; témoin la plupart des productions de l’architecture. La force dans un édifice n’apparait que par réflexion : l’unité frappe d’abord; c’est du beau pur. Il faut le génie d’un grand artiste pour donner de la vie à un monument. Nous en avons des exemples : outre l’unité, quelques chefs-d’œuvre en ce genre expriment des idées de vie, l’élévation, la tristesse, la grâce.
Distinguons donc le beau, l’agréable et le sublime. L’agréable et le sublime sont le triomphe de la vie à deux degrés différents; le beau, c’est l’unité. Le plaisir du beau est distinct des deux autres ; celui du sublime est mêlé de sentiments opposés qui n’admet pas celui de l’agréable; en soi le sublime est un superlatif de l’agréable, mais le sentiment du sublime n’est point le superlatif de celui du beau; le beau exprime une autre idée; le plaisir qu’il nous cause est toujours un plaisir, mais il est pur comme celui de l’agréable; il est plus calme, plus intellectuel ; l’amour qui en dérive participe à la sérénité de la sensation, c’est de l’admiration ; l’amour de l’agréable et du sublime est plus passionné, plus sensible, s’il est possible; celui du sublime est mêlé d’un commencement de crainte.
Au fond, c’est la nature humaine qui s’aime et se retrouve dans le beau, le sublime et l’agréable; c’est son unité qu’elle aime dans le beau, et sa vio variée et magique qu’elle aime dans l’agréable et le sublime, avec cette différence qu’elle aime dans l’agréable sa
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vie telle qu’elle est actuellement, et dans le sublime, sa vie telle qu’il est dans sa destinée qu’elle devienne.
Le comble du plaisir nait de l’union du beau avec le sublime ou l’agréable ; alors l’homme se retrouve tout entier. Avec l’agréable, c’est un plaisir pur ; avec le sublime, c’est un plaisir mêlé, mais non moins délicieux. La nature des âmes détermine des préférences, les unes étant plus attirées par l’agréable, les autres par le sublime, toutes également par le beau.
La matière ne joue dans ces trois espèces d’objets qu’un rôle secondaire, elle est la condition du beau, du sublime et de l’agréable, elle n’est ni l’un ni l’autre. Si elle n’était pas, ces trois choses ne nous apparaîtraient pas ; c’est elle qui les exprime ; elle les exprime'par divers moyens, la couleur, la forme, le son, etc., mais c’est la chose exprimée qui fait que l’expression est agréable ou sublime, et c’est l’idée d’unité qui fait que nous jugeons de l’harmonie, et que l’harmonie nous plaît.
Ainsi la forme, la couleur, le son et l’harmonie de ces éléments n’ont de sens pour nous, que grâce aux idées préalables puisées en nous ; le sens n’est donc point dans la matière. De plus, le sens seul est pour nous agréable, sublime et beau ; la matière n’entre donc pas plus dans le beau, le sublime et l’agréable que les lettres qui composent un livre, dans le sens du livre et dans le plaisir que nous cause ce sens.
Tout est donc invisible dans le sublime, le beau et l’agréable.
La matière est un hiéroglyphe qui n’a de valeur que pour ce qu’il exprime, et qui n’exprime que pour celui qui comprend la langue, avec cette différence que nous entendons tous naturellement cette langue que parle la matière. L’univers est un ensemble de symboles que nous comprenons sans avoir appris à. les comprendre.
Mais cette intelligence naturelle est soumise à la loi commune de toutes les connaissances ; élle est d’abord confuse; elle est susceptible d’être éclaircie par l’étude. Nous avons naturellement la clef de ces symboles, mais nous ne sommes pas soustraits pour cela au travail de les déchiffrer; nous éprouvons naturellement du plaisir à la vue d’un objet expressif, nous comprenons la langue; mais le plaisir redouble, à mesure que nous saisissons plus distinctement les différents signes et leur rapport avec la chose signifiée. Cela est vrai des signes de vie, cela l’est encore
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bien plus de l’harmonie qui exige des comparaisons pour être saisie.
Il y a donc des goûts plus ou moins savants et des goûts plus ou moins exercés ; les plus savants sont ceux qui ont déchiffré le plus grand nombre de symboles, les plus exercés sont ceux qui, par l’habitude de les saisir, ont acquis une plus grande facilité à les distinguer et à les comprendre.
De là viennent les différences de goût entre les nations plus on moins civilisées ou d’une intelligence plus ou moins prompte, entre l’enfant et l’homme fait, entre l’homme grossier et l’homme bien élevé, entre l’homme borné et l’homme naturellement intelligent, entre l’homme qui a spécialement étudié une classe de symboles, comme le peintre, le musicien et le poète, et l’homme qui ne s’est livré à aucune étude spéciale.
Et selon que les nations ou les individus ont plus de penchant à regarder ou à comprendre, il y a des nations et des individus plus frappés de l’agréable et du sublime que du beau, ou meilleurs appréciateurs du beau que de l’agréable ou du sublime.
Et enfin selon des différences analogues et qu’il est facile de présumer, il y a des goûts plus exercés au sublime, d’autres à l’agréable.
Ainsi s’explique la différence de perspicacité ou de science que l'on remarque entre les goûts des peuples et des hommes.
Quant à l’intensité du plaisir, elle se mesure autrement : elle dépend de la susceptibilité des sensibilités qui varient considérablement de peuple à peuple, d’homme à homme, de sexe à sexe, d’àge en âge, etc.
Elle dépend aussi de mille circonstances accessoires, comme la disposition actuelle, la santé ou la maladie, l’habitude, la nouveauté, la mode, le tempérament, etc. Tous ces détails sont audessous de la science.