‹ Cours d'études historiques [microforme] (volume 2)Chapitre 36 sur 59 · VOUS · texte numérisé non relu

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guerre. Aussitôt les soldats espagnols se saisirent des transfuges et d'Hannon, et les abandonnèrent à la discrétion des Romains. Marcius demanda ensuite, comme rançon, des sommes payables à l’instant même, et ne les voulut pourtant recevoir nu’après que les bataillons de Hannon seraient descendus de la colline dans la plaine. « Cette élévation, leur disait-il, ne con- «vient point à des suppliants; » paroles dures ct tro) peu dignes d’un vainqueur; peut-être sont-elles controuvées. On dit néanmoins qu’il y ajouta des reproches fort sévères : « Vous avez mérité la mort, en sui- «vant les étendards de Carthage contre les intérêts « de l'Espagne votre patrie. L'Espagne s’est soumise «aux Romains, vos maîtres légitime

Il me plaît tou- « tefois de vous faire grâce ; allez où bon\vous semblera, «mais après avoir déposé vos armes } la liberté ne «vous est accordée qu’à ce prix. » C fiers Ibériens sindignèrent de ce langage; et, préférant la mort à tnt d’ignominie, ils se jetèrent les armes à la main à travers les troupes romaines, et vendirent chèrement leur vie. La plupart furent taillés en pièces; les autres gagnèrent Gadès, où Magon, dépourvu d'hommes et de vivres, ne pouvait plus se soutenir. Pendant ces expéditions de Marcius, Scipion assiégeait Castace, ville tout à fait inconnue aux géographes. Les bourgois n’aspiraient qu’à se rendre; et le proconsul, inlormé de ces dispositions, suspendait les hostilités. La garnison s’obstinant à soutenir le siége, les habitants se précipitèrent sur elle, la massacrèrent sans pitié, et ouvrirent leurs portes à Scipion, qui, par reconnaissance, confia le commandement de la place au plus distingué d’entre eux. Après quoi Silanus et Marcius

se répandirent le long des côtes, et achevèrent de ravager les territoires des peuplades qui tenaient encore pour Carthage. Vous remarquez sans doute, Messieurs, que les détails que je viens d'emprunter d’Appien saccordent mal avec les récits que j'ai extraits auparavant de Polybe et de Tite-Live. Il est beaucoup plus sûr de s’en tenir aux récits de ces deux historiens ; mais je n’ai pas dû omettre des variantes si graves.

Eu reprenant le cours des narrations de Lite-Tive, nous lisons que Marcius, par le seul effroi que ses armes inspiraient, soumit les autres peuples de la contrée, et ramena son armée à Carthagène, où Scipion l’attendait; qu’en ces mêmes jours des transfuges arrivèrent de Gadès, qui promirent d'en livrer la garnison africaine avec le commandant et la flotte; que Magon sttait retiré dans cette place, et qu'au moyen de vaisseaux rassemblés sur l'Océan, il avait tiré des renforts tant des côtes d'Afrique que de certains cantons d'Es-

pagne; que Scipion, après avoir traité avec les transfuges de Gadès, confia des cohortes légères à Marcus, sept trirèmes et une quinquérème à Lélius , en char. geant ces deux officiers de concerter leurs opérations sur terre et sur mer. Magon commandait en personne ses nouvelles levées, campées, au nombre de quatre mille hommes, hors des murs de Gadès. Marcius attaqui ce camp, en chassa les ennemis, les poursuivit à la tête de sa cavalerie, et força Magon de rentrer dans la place. La flotte de Lélius était à Cartéia, qu’Appien nomme Carpessus. Moralès fait correspondre cette ville à A gésiras; quelques autres, à Tarifa; d’autres encore, à Conil, à un lieu voisin de Carthagène; et il est vra que Polybe et Tite-Live parlent ailleurs d’une Cartéu.

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CENT QUATORZIÈME LECON. 317 capitale des Olcades, aux environs de Carthage la Neuve. Mais il s’agit ici d’un port situé sur l'Océan, et très-rapproché des colonnes d'Hercule; car Tite-Live s'en exprime en ces termes : Lælius interün, freto in Oceanum evectus, ad Carteiam classe accessit : urbs ea in ora Oceani sita est, ubi primum e faucibus an: gustis panditur mare. X\ y a donc lieu de placer Cartéia à l'entrée du détroit, près du mont Calpé, que les Maures ont appelé Gebel Tarick, nom qui s’est transformé en Gibraltar. Ce lieu est nommé Tartessus par plusieurs anciens géographes, Pomponius Méla, Pline, Ptolémée, le rédacteur de l’Ztinéraire d’Antonin, et Étienne de Byzance. Une tout autre ville de Tartessus existait entre les deux embouchures du Bétis ou Guadalquivir, Ce qui semble incontestable, c’est que la flotte de Lélus abordait à peu de distance de Gadès,

Dans l’intérieur de cette dernière place, on découvrit le complot tramé pour la livrer aux Romains, Magon arrêta les conjurés, et les envoya en Afrique sur une quinquérème, que suivaient huit trirèmes commandées par Adherbal. Lélius fondit sur ces huit galères; la quinquérème s'était avancée dans le détroit, et la marée devait l'empêcher de revirer et de venir au secours des huit autres vaisseaux. Adherbal suivrait-il Ja quinquérème, ou tournerait-il ses proues contre l'ennemi ? Tandis qu’il hésitait sur ic parti à prendre, les Romains le pressaient déjà de toutes parts. Une action s'engagca dans le détroit, où la violence des flots laissait peu de pouvoir à l’art du pilote, à l’habileté des manœuvres, ct poussait Les navires, amis ou ennemis, l’un contre l'autre, malgré les efforts des rameurs pour éviter les chocs. Un vaisseau mis eu fuite revenait, ramené par

la vague, sur le vainqueur ; et celui-ci, en rencontrant un courant opposé, semblait fuir à son tour. Une galère qui se disposait à heurter de sa proue son adversaire tournait tout à coup sur elle-même, prêtait le flanc, et recevait le coup qu’elle allait porter. Toutefois la quinquérème de Lélius, plus leste apparemment, ou plus pesante , ou mieux défendue par le grand nombre de ses bancs de rames contre la violence des flots, parvint à couler bas deux trirèmes carthaginoises, en brisa une troisième en la chargeant par le travers, ct aurait pu maltraiter les cinq autres, si Adherbal n’eût pris le parti de les diriger vers l'Afrique. Lélius reprit la route de Cartéia, où.il apprit ce qui s'était passé dans les murs de Gadès, la découverte de la conspiration, et le départ des conjurés pour Carthage, où ils allaient être jugés. Il communiqua ces fâcheuses nouvelles à Marcius. Ils reconnurent lun et l’autre qu'il fallait renoncer à leur entreprise, et rejoignirent le généralen chef à Carthagène. Leur retraite rendit à Magon quelque repos et même l'espoir de recouvrer l'Espagne, surtout lorsqu'il sut que les Ilergètes s'étaient révoltés contre les Romains. Il en écrivit au sénat carthaginoïs, en exagérant ces prétendus avantages , et en demandant des secours qui assureraient la victoire. Toujours la ville de Gadès restait-elle sous la domination africaine.

Scipion tomba malade : on exagéra le danger de son état; on le déclara mourant; on annonça sa mort. Il n’en fallut pas plus pour disposer les Espagnols à la défection , les soldats romains à la révolte. Les rois Indibilis et Mandonius ne s'étaient alliés ou soumis à Rome que dans l'espoir qu’elle les laisserait maîtres de

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toute l'Espagne, lorsqu'elle en aurait chassé les Cartbaginois. Dès qu’ils crurent que le proconsul ne vivait plus , ils se persuadèrent que le moment était venu d'expulser de la péninsule les Romains eux-mêmes. Ils armèrent donc les Lacétaus (ou Catalans), leurs sujets, soulevèrent les Celtibériens (ou Aragonais), ravagèrent les territoires des peuples les plus fidèles, tels que les Suessétans et les Sédétans. En même temps s’agitaient les esprits au sein des légions romaines. Un corps de huit mille soldats campait alors sur les bords du Sucro, aujourd’hui le Xucar, qui prend sa source près de Cuenca, et se jette dans la Méditerranée à peu de distance de Gandia. La discipline s'était affaiblie depuis que la vicboire avait amené le repos. On regrettait les pillages qui faisaient vivre dans l’abondance, et dont les occasions devenaient de jour en jour moins fréquentes. Si la guerre était achevée en Espagne, pourquoi ne pas retourner à Rome? Les légionnaires prenaient un ton plus fier en demandant leur solde; ils se permettaient contre leurs tribuns des railleries piquantes , ou bien ils ssayaient de les entraîner à la rébellion. Ils finirent par les chasser, en les remplaçant par de nouveaux ofliciers, simples soldats, chefs des mutins, par un Albius de Calès, un Atrius d'Ombrie, qui osèrent prendre le rm de consuls, et se faire précéder de licteurs. On portait devant ces deux misérables les faisceaux et les laches qui devaient être bientôt les instruments de leurs supplices. En attendant, ils levaient des impôts sur les villes et commandaient le pillage des campagnes, se donnant le plus de complices qu'ils pouvaient, afin d'avoir plus de chances d’impunité. Cependant la nouelle de la mort de Scipion ne se confirmait point ; et

ceux qui l'avaient répandue s’excusaient d'avoir ét

trop crédules : de faux rapports, disaient-ils, les avaient trompés. On apprit enfin, par des voies sûres, que là santé du proconsul était parfaitement rétablie. Arrivè. rent, envoyés par lui, sept tribuns légionnaires, qui visitèrent tous les quartiers, y trouvèrent des attroupements de soldats, écoutèrent leurs plaintes, et employi. rent les plus sages mesures pour calmer leffervescence commune. Ils se félicitaient dece que la mutinerie n'avait pas été portée aux derniers excès, et promettaient de faire au général un rapport fidèle des égarements, des réclamations et des services de la troupe.

Jamais encore Scipion, quoiqu'il eût acquis déjà tant d'expérience, n’avait eu de sédition à calmer et à'punir, Celle-ci ne l’outrageait point personnellement, puis: qu’elle le supposait ravi par une mort prématurée à ses légions; mais elle n'avait pas moins troublé l’ordre, pas moins compromis les intérêts de la république. « Je crains peu, disait-il, les hostilités étrangères; je « redoute la contagion des maux intérieurs. » Il com: mença par promettre aux mécontents le payement de ha solde; et, pour se mettre en état de remplir cet engage. ment , il exigea des villes espagnoles les tributs ordinaires; la levée s’en fit avec éclat. Par son ordre, on pro: posa aux légionnaires ou de recevoir la paye dans leur camp, ou de venir la chercher à Carthage la Neuve; et, pour les engager à préférer ce dernier parti, il répandit le bruit d'un prochain départ des troupes qu'il avai en cette ville, et qu'il enverrait contre Indibilis et Mandonius. Les séditieux tinrent conseil, et résolurent d'aller tous ensemble à Carthagène : ils comptaient sur ki clémence du proconsul, qui tant de fois avait pardonne

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CENT QUATORZIÈME LECÇUN. 3a1 à des ennemis bien plus déclarés, et qui d’ailleurs, en renvoyant son ancienne garde, se mettait entre leurs mains. Pendant qu’ils délibéraient aux bords du Sucro, un conseil de guerre se tenait à Carthage la Neuve, et l’on y condamnait à la mort, sans les entendre, les trentecinq d’entre eux réputés les plus coupables. Il s'agissait de prévenir les désordres que pouvait provoquer l’exécution d’une tellesentence. Les sept tribuns légionnaires envoyés au camp gagnèrent la confiance des trentecinq condamnés, et leur offrirent l'hospitalité à Carthagène. Il était convenu que chacun de ces tribuns accueillerait cordialement ses cinq hôtes, les régalerait, les ferait boire, puis les chargerait de liens et de chaines, et informerait bien secrètement le proconsul de l'accomplissement de ces dispositions. L'armée séditieuse entra vers le soir dans la ville, y reçut des témoignages d'affection, et en vit partir le lendemain matin, sous la conduite de Marcius, les troupes qui jusqu’alors y avaient environné le proconsul. Mais Marcius devait les retenir près des portes, les y ranger avec leurs bagages, et rentrer aussitôt que le signal lui en serait donné. Averti par les sept tribuns que les trente-cinq victimes étaient garrottées, Scipion convoqua tous les soldats ariivés la veille; et, pendant qu’ils se rassemblaient sans armes et dans une pleine sécurité sur la place publique, Marcius ramenait son armée pour les investir. Scipion parut : les rebelles , qui s’attendaient à le retrouver abattu et languissant, s'apprêtaient à l’effrayer de leurs clameurs; ils le virent brillant de santé, plus animé, plus menaçant qu’au fort d’une bataille; l'indignation enflammait son visage; ses yeux étincelaient

de courroux. La harangue véhémente qu'on suppose AIX. 21

qu’il leur adressa remplit trois chapitres dans Tite-Live, et beaucoup d'espace aussi chez Polybe. Il y est parlé de Coriolan, et de la légion campanienne qui s’est mise en possession de Rhégium. Le procousul ne sait quel nom donner à ceux auxquels il s'adresse, Les appellera. t-il citoyens? Ils ont trahi leur patrie. Soldats ? Ils ont violé leurs serments militaires. Ennemis? Ils n’en ont pas l’extérieur, s'ils en ont les sentiments. Ce que ce discours contient de plus positif, c’est l'annonce du supplice que vont subir, en présence de l’armée, les deux prétendus consuls Atrius et Albius, et après eux trente-trois autres mutins. Cette exécution n’excita aucun murmure; les soldats renouvelèrent leurs serments ; et l’on a donné beaucoup d’éloges à la conduite que tint le jeune proconsul dans ces conjonctures critiques. On ne peut sans doute excuser la révolte de huit mille légionnaires, ni surtout les entreprises de leurs deux chefs; mais j'avoue que j’admirerais davantage la sa. gesse de Scipion , s’il avait régulièrement jugé les coupables avant de les condamner, et employé pour les saisir des moyeus plus honorables et moins frauduleux. Il me semble qu’il a fait jouer aux sept tribuns militaires un rôle ignoble, qui n’appartenait qu'à des espions ou à des sbires, et que des braves ne devaient point accepter.

Les autres exploits de ce général, sous le consulat de Métellus et de Philo, vous seront exposés, Messieurs, daus notre prochaine séance.

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