‹ Cours d'études historiques [microforme] (volume 2)Chapitre 37 sur 59 · ANNAL · texte numérisé non relu

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ANNALES ROMAINES. ANNÉES 200 ET 20h AVANT J. C. —— SECONDE GUERRE PUNIQUE.

Messieurs , le succès de l’entreprise de Claudius Néron , la défaite et la mort d’Asdrubal enivraient de joie les Romains, et frappaient Annibal d’un mortel effroi. A la vue de la tête de son frère jetée devant son camp, il commença de désespérer de la fortune de Carthage. En Espagne, Publius Scipion, son frère Lucius, le propréteur Silanns et Marcius poursuivaient le cours de leurs exploits, entre lesquels vous avez distingué la prise d’Oringis par Lucius. Hannon, l’un des trois généraux carthaginois, fut envoyé captif à Rome; les deux autres étaient Magon, et Asdrubal fils de Giscon. Le consulat de Livius et de Néron s’est terniné par le triomphe du premier et l’ovation plus glorieuse du second. Nominé, on ne sait trop pourquoi, dictateur par son collègue, Livius présida les comices, qui décernèrent les faisceaux à Philo et à Métellus. Après la distribution des emplois civils et des commandements militaires, après les cérémonies religieuses destinées à détourner les effets des prétendus prodiges, la campagne de 206 s'ouvrit, et les deux nouveaux consuls se rendirent dans l'Italie méridionale. Mais l'Espagne continuait d’être le théâtre des plus mémorables événements. Je vous ai particulièrement exposé les préparatifs, les détails et les suites de la bataille de Bécula, gagnée par Scipion. Masinissa se détachait du parti de Carthage, et

il semblait facile d’attacher Syphax à celui de Rome, Vous avez vu ce second roi numide recevoir à la fois dans son palais le proconsul et le fils de Giscon, Asdrubal. mais donner au Romain des témoignages non équivoques de prédilection. Rentré en Espagne, Scipion, secondé par ses lieutenants, s’empara des villes d’Hlliturgis, de Castulon, d’Astapa, et, pour honorer les mànes de son père et de son oncle, célébra dans Carthagène des jeux athlétiques. Après avoir fait mention de quelques récits d’Appien, qui s'accordent assez peu avec ceux de Tite-Live, j'ai recueilli ce que l'historien latin raco:te du séjour d’une flotte romaine à Cartéia et des efforts de Marcius pour s'emparer de Gadès, seule place importante qui restât aux Carthaginois dans la péninsule. Le complot qui la devait livrer aux Romains ayant été découvert, Marcius engagea , non sans quelque succès, ün combat naval dans le détroit ; mais il se vit forcé de rentrer à Cartéia, et d’ajourner ses projets sur Gadès. Une maladie de Scipion provoqua la défection des rois Indibilis et Mandonius, et la rébellion de huit mille soldats romains à Sucro. Notre dernière séance s’est terminée par l'exposé de la répression de cette révolte.

Les rois Mandonius et Indibilis, craignant d’être traités avec la même sévérité, réarmèrent ce qu'ils avaient encore de sujets et d’alliés, rentrèrent dans le pays des Sédétans, parvinrent à rassembler vingt mille hommes d'infanterie et deux mille cinq cents de cavalerie. Scipion, résolu de marcher contre eux, adress une harangue nouvelle à ses soldats, convoqués sur li place publique de Carthage la Neuve. « Deux rois « brigands, leur dit-il, désolent les campagnes et brü-

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mesurer avec vous; cependant il faut bien contenir

ces bandits, préserver les plaines et vos alliés de

leurs ravages. N'employons pas d’autres bras que les

nôtres contre de si faibles adversaires, et consom-

mons, sans effort et sans péril, l'ouvrage de la paci- « fication des Espagnes. » Ce discours ayant été accueilli avec enthousiasme, on se mit aussitôt en marche, et, le dixième jour, on arriva sur les bords de l’Ébre. Scipion passa le fleuve, et, en quatre autres jours, gagna le pays des Sédétans. Un circuit de collines aboutissait à une montagne qui bornait la plaine où les Romains campèrent; l’ennemi occupait le vallon, le fond d’un bassin étroit. Pour engager la bataille, le proconsul fit lâcher quelques bestiaux qu’il avait enlevés. Les Espagnols fondirent sur ce bétail, et les Romains sur les Espagnols. L'action semblait encore indécise, quand des cavaliers que Lélius tenait cachés derrière la montagne survinrent pour écraser les Ilergètes, pris en queue, peu d’instants après, par des escadrons qui s'étaient glissés le long des collines. Les deux rois perdirent beaucoup de monde : pour faire croire qu’ils n’étaient point découragés par ce revers, ils se présentèrent dès le lendemain à la tête de leurs troupes, placèrent les plus aguerris au fond de la vallée, la cavalerie sur les ailes, l'infanterie légère sur le penchant du mont. Le proconsul se garda bien de faire entrer tous ses Romains dans le vallon, où ils n’auraient pas eu assez d'espace pour s'étendre. Il n’y rangea que son infanterie, la jugeant assez ferme pour braver le premier choc. La cavalerie, partagée en deux corps et toujours comman-

dée par Lélius, se posta sur les hauteurs, et se tint prête à prendre l’ennemi en flanc dès que l'action serait engagée. En effet, ces deux torrents se précipitèrent à droite et à gauche sur les cscadrons ilergètes, qui, occupés ainsi à se défendre, ne firent plus aucun mouvement pour rompre les manipules romains. En tous ces combats divers, qui se livraient à la fois dans une même enceinte, la victoire couronna l’habileté de Scipion et le courage de ses guerriers : on dit que pas un seul Espagnol n’échappa, excepté pourtant les deux rois, qui se sauvèrent avec leur milice légère, sans avoir pris part à l’action. On pilla leur camp; et l’on compta dix-sept mille hommes qu’on leur avait tués, et trois mille qu'on emmenait prisonniers. Les vainqueurs avaient perdu mille deux cents guerriers , et trois mille étaient blessés.

Mandonius vint se prosterner aux pieds du proconsul, implorer sa clémence pour lui-même et pour Indibilis , qui n’osait se présenter : « Vous avez tous deux « mérité la mort, répondit Scipion : vivez; je ne vous

ôte point vos ärmes, je ne les crains pas. Je n’exige

point d'otages; ce seraient des victimes innocentes qu’il me faudrait punir de vos prochaines infidélités.

Vivez; souvenez-vous des bienfaits de Rome, et songez à « son pouvoir. » Les deux monarques amnistiés payérent, comme amende, tout l’argent nécessaire à la solde de l’arnée romaine, que son chef divisa en deux corps. Silanus allait conduire l’un à Tarragone, et Marcius l’autre aux bords de l'Océan. Il restait à prendre Gadès, à forcer Magon dans son dernier retranchement. Scipion, encore plus impatient de conquérir Masinissa , rejoignit Marcius, dans l'espoir d’une entrevue prochaine avec le

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CENT QUINZIÈMK LEÇON. 327 prince numide, qui la désirait tout aussi ardemunent. Masinissa trouva bientôt uu prétexte pour sortir de Gadès : « Ma cavalerie dépérit ici, dit-il à Magon; « elle y manque de fourrage, elle s'énerve dans l’inac- «tion; il vaut mieux que j'aille avec elle dévaster les « provinces, » Selon Appien, c'était Asdrubal qui commandait alors à Gadès; et ce serait à l'amour que sa fille Sophonisbe avait inspiré à Masinissa qu'il faudrait attribuer la conduite politique de ce prince. La jalousie seule l'aurait entraîné à changer de parti, en voyant Sophonisbe, qu’Asdrubal lui avait promise, passer dans les bras de Syphax en vertu d’un décret du sénat carthaginois. Dans Tite-Live, au contraire, Asdrubal a toujours favorisé Syphax, ce qui est beaucoup plus vraisemblable ; et c'est Magon qui, sans soupçonner les desseins de Masinissa, le laisse partir. Le prince embarque sa cavalerie, la conduit à terre, et députe trois seigneurs à Scipion, qui en retient deux en otage, et renvoie le troisième pour indiquer un rendez-vous. Le proconsul et le Numide se rencontrent lun et l’autre sans escorte. La longue chevelure de Scipion, ses traits, où respirent à la fois la douceur et la fierté, son extérieur noble et simple, sans négligence et sans appareil, tout commande à Masinissa l’admiration et le respect; il bénit les dieux, qui lui ont ménagé cette entrevue, et commence par remercier le général de lui avoir autrefois renvoyé un neveu. Il promet d’être le- plus fidèle allié de Rome; il n’attend que l'occasion de la bien servir et de rompre d’autres engagements. Dès qu'il montera sur le trône de ses ancêtres, il mettra son pouvoir et ses forces à la disposition de la république. « Oui, dit- Qil, si jamais il vous est permis de descendre devant

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« Carthage, sa perte vous est assurée. » Le traité con-

elu, Scipion repartit aussitôt pour Tarragone; et Masinissa, d'accord avec lui et afin de mieux cacher leurs projets communs, fit quelques dégâts dans les lieux voisins de la conférence, avant de rentrer à Gadès. Magon n’y resta pas longtemps; il reçut l’ordre de passer en Italie au secours de son frère Annibal; et, avant de quitter l'Espagne, il signala son départ, selon la méthode carthaginoise, par des vexations révoltantes. Il dépouilla les temples de Gadès, exigea des habitants d'énormes tributs, et grossit ainsi le trésor qu’on lui avait envoyé d’Afrique pour faire des levées dans la Gaule, chez les Liguriens et en Italie. Il se flattait de rétablir les affaires d’Annibal et de ranimer la guerre. En passant avec ses vaisseaux devant Carthage la Neuve, il risqua une tentative sur cette place, qu’il croyait dégarnie. Quelques détachements de son armée descendirent pour dévaster les environs, et la flotte entra de nuit dans le port : le reste de ses soldats débarqua et se mit à escaiader la muraille à l'endroit même dont Scipioz s'était rendu maître. Mais la garnison romaine avait été avertie par des campagnards fugitifs, et avait observé tous les mouvements de la flotte africaine. Magon n'eut pas plutôt dressé ses échelles, que les légionnaires sortirent avec des matelots, renversèrent les machines, et poursuivirent les assaïllants jusqu'à leurs galères. Les Carthaginoïis se hâtèrent de lever les ponts : autrement les Romains y entraient pêle-mêle avec les fuyards. Ceux-ci, restés en grand nombre sur la ‘ve, se jetèrent à l’eau pour regagner leurs vais- # & à la nage; plusieurs se noyèrent, on massacra les autres. Le lendemain, on trouva entre la mer et la

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CENT QUINZIÈME LEÇON. 329 ville huit cents cadavres carthaginois, et assez de boucliers pour armer deux mille hommes. Déconcerté par un si rude échec, Magon revint à Gadès : il en trouva les portes fermées, et se réfugia dans une ville voisine que Tite-Live appelle Cimbis, nom qui nese retrouve chez aucun ancien géographe, et auquel pourtant les éditeurs n’en substituent aucun autre qui soit réellement préférable. Magon se plaignit vivement de cette infidélité des Gaditains, Phéniciens d’origine, puisqu'on parlait encore chez eux la langue punique. Les magistrats rejetèrent la faute sur le peuple. Le suffète et le trésorier, deux des premiers magistrats, allèrent s’excuser auprès de Magon, qui, par un inconcevable exces d'iniquité, les fit déchirer à coups de fouet et attacher à des croix. Tels furent ses adieux à l'Espagne. Après son départ, Gadès ne différa point de se livrer aux Romains, qui devenaient ainsi maitres de toute la péninsule.

Magon rembarqué descendit à Pityuse. Ce nom est commun, chez les anciens, aux deux îles que nous appelons aujourd’hui Iviçca et Formentera. De là, la flotte africaine passa aux îles Baléares, Majorque et Minorque. Le général se proposait d’hiverner dans la première ; car l’automne allait finir, et la mer devenir peu tenable, Mais les habitants, frondeurs célèbres, firent plervoir sur la flotte africaine une grêle de pierres, qui l’empêcha d'aborder. Elle ne put entrer qu'à Minorque, où elle trouva des vivres en abondance. Magon y leva dix mille insulaires, qu’il força de passer à Carthage, et ne partit lui-même pour l'Italie qu’au printemps de l’an 205.

À Rome on songeait à rappeler Scipion, dont la gloire

et la puissance inspiraient des inquiétudes : on craiguail qu'il ne s’érigeàt en souverain de la contrée qu'il avait conquise. Sa mission était accomplie, l'ennemi chasse de l'Espagne, et ce vaste pays rangé sous la domination de Rome. A peine de retour à Tarragone, Scipion vit arriver deux nouveaux proconsuls envoyés par le sénat : l’un, Cornélius Lentulus, pour gouverner l'Espagne citérieure depuis les Pyrénées jusqu’au fleuve Sucro; l'autre, Manlius Acidinus, préposé à l'Espagne ultérieure, du Sucro à l'Océan. Tous deux étaient d'anciens préteurs fort considérés dans la république. Le jeune Sci pion n’hésita pas un instant à leur remettre le com-

mandement ; et l’on doit de très-grands éloges à son vbéissance, ainsi qu’à la sage politique qui ne lui laissait pas le temps d'abuser d'un si vaste pouvoir, et d'exiger un trop haut prix de ses services. Il partit avec son frère Lucius, avec son ami Lélius; et une escadre de dix vaisseaux le ramena dans Rome. Le peuple lui prodigua les hommages; le sénat l’honorait d’une es. time plus sévère ; et les vieux capitaines ne dissimulaient point une jalousie qui ajoutait à sa gloire. Fabius, âgé de quatre-vingt-seize ans, se montrait le rival le plus déclaré d’un ex-proconsul qui en avait à peine trente. Scipion, selon l’usage, s'arrêta hors des murs de Rome, et demanda que le sénat s’assemblât au temple de Bel. lone, pour entendre le récit des expéditions faites depuis cinq ans en Espagne. Son éloquence et sa modestie excitèrent un vif intérêt. « J'ai trouvé, dit-il en « finissant, j'ai trouvé, quand je débarquai à Tarragone, « une arméeromaine fort affaiblie, et quatre armées d'en: « nemis victorieux. J'ai laissé, en partant, les légions « de la république en possession de l'Espagne entière,

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CENT QUINZIÈME LEÇON. 331 «où il ne reste pas un seul Carthaginois, » Sans espoir d’obtenir le triomphe, il en fit pourtant la demande. Il n'avait exercé qu’un proconsulat extraordinaire, sans consulat antérieur, et n'avait point combattu sous la garantie superstitieuse , mais estimée nécessaire, des auspices. Son entrée fut assez décorée par la prodigieuse quantité d'argent qui le précédait, quatorze mille trois cent quarante-deux livres pesant en barres, qu'on portait au trésor public avec d'énormes sommes de monnaies. L'année consulaire touchait à son terme : les comices se tinrent, présidés par le consul Philo, et décernèrent les faisceaux au conquérant des Espagnes, quoiqu'il n’eût pas, à plus de dix ans près, l'âge exigé par la loi ou par la coutume, On s'était déjà dispensé des règles communes en le nommant édile et proconsul. Il eut pour collègue Licinius Crassus surnommé

à cause de son opulence, La famille des Licinius,

+2 parmi les plébéiennes, s’est divisée en quatre branches, distinguées sur les médailles par les surnoms de Muréna, Nerva, Crassus et Stolon, Le Crassus Divès élu consul était pontife suprême, charge qui ne permettait point à celui qui l’exerçait de sortir de l'Italie. Apparemment les centuries donnaient un tel collègue à Scipion, afin que celui-ci pût seul entreprendre la conquête de l’Afrique, objet de ses vœux ardents et de ceux de la multitude. Entre les quatre préteurs qu'on élut, le sort chargea Cnéius Servilius de juger les procès des gens de la ville et des étrangers, Spurius Lucrétius de gouverner la Cisalpine, Ænilius Papus de commander en Sicile, Octavius d'aller en Sardaigne prendre sous ses ordres la!flotte romaine et une légion de nouveaux enrôlés. À l'égard des proconsulats, on

33à HISTOIRE ROMAINE.

maintint Acidinus et Lentulus en Espagne ; Publius Sempronius remplacça, sur les côtes de la Grèce, Sulpicius, accusé de négligence. Métellus garda l’armée qu’il vehait de comm. der en qualité de consul , et Livius se rendit en Étrurie, à la tête d’une troupe de volons, pour observer le débarquement de Magon sur les côtes liguriennes. Les propréteurs étaient Quintius à Tarente, Hostilius à Capoue, Quintus Flaminius à Rhégium. Tinstallation des consuis Scipion et Crassus est du 15 mars de l’an de Rome 549, jour correspondant au 13 février julien de l’an 205 avant notre ère. Pour acquitter des vœux faits en Espagne, Scipion sacrifia cent bœufs à Jupiter, et célébra des jeux dont il acquitta la dépense sur l'argent qu’il avait rapporté à la république. 11 introduisit ensuite dans le sénat dix députés de Sagonte, qui, par l’organe du plus âgé d’entre eux, demandaient la ratification des privilèges accordés à cette ville par les généraux romains, et la permission d’'appendre une couronne d’or au temple de Jupiter. Ils exprimaient, non sans quelque emphase, la reconnaissance qu'ils devaient à ce dieu, à Rome et aux . Scipions, surtout au vainqueur des deux Asdrubal. Ils obtinrent sans difficulté les faveurs qu’ils sollicitaient, et même quelques autres. Le sénat leur assigna un logement honorable, ordonna de leur servir des festins qui passaient pour magnifiques et que désignait le terme de lautia, leur fit distribuer par tête plus de dix mille as d'airain, évalués à sept ou huit cents francs, et, pour content: l'envie qu’ils témoignaient de visiter l'Italie, leur donna des lettres de recommandation et des escortes. Vous pouvez, Messieurs , remarquer dans ces détails le progrès de l’urbanité romaine. L'affaire

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CENT QUINZIÈME LEÇON. 333 importante était le partage des expéditions militaires entre les der:x consuls. Scipion brûlait de partir pour l'Afrique, et d'immortaliser son consulat par la ruine de Carthage. S'attendant bien à rencontrer quelque opposition dans le sénat, il déclara que, si les pères conscrits s'obstinaient à l'empêcher de finir la guerre, il allait recourir à l'autorité du peuple. Ces paroles,

peu mesurées, indisposèrent les vieux sénateurs et sur- ‘

tout leur prince Fabius, qui se récria vivement contre A présomption du jeune consul. Peut-être Fabius, en feignant de s'alarmer pour l’État, ne craignait-il en effet que de voir sa propre gloire de plus en plus éclipsée. Il prononça un discours que Tite-Live s’est complu à écrire avec beaucoup d’art ; en voici quelques traits : « Croira-t-on qu’à mon âge une jalousie secrète m’excite à feriner au consul une carrière où il a fait glorieusement les premiers pas, mais que j’ai parcourue tout entière? Non : cinq consulats, deux dictatures et bien plus de triomphes disent assez que je ne suis pas le rival d'un débutant, qui n’a pas atteint l’âge de mon fils. Il y a douze ans qu'étant dictateur, je souffris qu'on m'égalât le maître de la cavalerie : je ne me vengeai de cette injure qu’en le délivrant du péri} où il s'était engagé. Aujourd’hui que je suis rassasié d’honneurs et las de la vie elle-même, voudrais-je rentrer en lice avec un adolescent dont la fleur s’épanouit, cum adolescente florentissimo ? Mais l’intérêt sacré de la république appelle Scipion dans le Bruttium, pour en chasser le plus redoutable de nos ennemis. Pourquoi l'aller défier en Afrique, quand il est en Italie? Serait-ce que le conquérant des Espagues craindrait par hasard de se inesurer avec Anni-

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« bal, et trouverait plus facile de ravager les domaines « de Carthage que de délivrer ceux de Rome? Veut- « il épuiser le trésor public par l'équipement et l'en- « tretien d’une flotte nouvelle, plus considérable ct « plus dispendieuse qu'aucune autre? A-t-il résolu de « s'éloigner de son collègue et de Rome, au risque de « ne pouvoir plus les secourir lorsque Annibal viendra « les attaquer? On compte sur Syphax , parce qu’on s'est « livré une fois, avec une heureuse témérité, aux mains « de cet astucieux Numide; sur Masinissa, parce qu'il « aspire à hériter, en Afrique, de la puissance des “ar. « thaginois. Quel gage a-t-on de la bonne foi de ces « deux princes? Qui vous répond qu'ils ne passeront « point en Italie aussitôt que vous n’y serez plus, qu'ils « nehâteront pas la descente de Magonen Ligurie, et « sa jonction avec Annibal? Si deux consuls ont à « peine suffi pour arrêter aux bords du Métaure cet « Asdrubal que vous aviez laissé sortir de l'Espagne, « que deviendrons-nous quand, privés des légions que « vous aurez emmenées à Carthage, nous serons, en « votre absence, menacés à la fois au nord et au midi « par les Africains? » Ce discours, bien plus long chez Tite-Live, produisit, à ce qu’assure cet historien, une impression profonde.

Scipion répliqua ; il trouva la preuve des ressentiments jaloux de Fabius dans l’art même que ce vieux capitaine employait à s’en défendre. « Pour moi, ajou- « tait-il, j'aspire avec franchise non-seulement à vous

« égaler, mais à vous surpasser. Lorsqu’à vingt-quatre « aus je demandai le commandement de l’armée d'Es-

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CENT PUINZIÈME LEÇON, 335 « périr, nos légions d’y succomber, Ce pays appartenait « à Carthage; je le trouvai inondé d'Africains comman- « dés par quatre généraux. Fabius ne m’empêcha point « de courir ces hasards ; il ne prenait pas encore à ma « conservation l'intérêt qu'il témoigne aujourd'hui. Je « n'aurai pourtant pas quatre armées à combattre en

ù « Afrique, et apparemment je n'y avriverai pas plus

« novice, moins expérimenté qu'à mon débarquement «au port d'Empories. » La harangue continue par un

A exposé plus brillant que modeste des exploits de l’ora-

eur, et par des démentis assez incivilement appliqués

À à chaque assertion de son adversaire. Elle se termine

par des traits qui ne sont pas moins piquants : « Vos « vœux , Fabius, seront accomplis : je combattrai con- «tre Annibal, mais dans sa patrie, où j'aurai su le rap- «peler; et la prise de Carthage vaudra bien celle des « forts à demi-ruinés du Bruttium. Permettez qu’à l’é- «gard de l'Italie je me repose sur le zèle et l’habi- « leté de mon collègue. Si vous avez pu vous-même «arrêter Annibal dans ses courses victorieuses, pour- « quoi jugez-vous le brave Crassus incapable de sui- « vre vos traces, et de repousser un ennemi qui déjà «succombe , accablé deses revers? Ne savez-vous pas «que Grassus est retenu en Italie par sa dignité de « souverain pontife ? Je ne chercherai point à obscur- «cir l'éclat des exploits dont s’enorgueillit Fabius;

« lui, du sujet que nous avions à traiter : je veux, tout « adolescent que je suis, avoir sur un vieillard l’avan- « tage de la modération et de la retenue : Modestia et ctemperando linguæ adolescens senem vicero. Yes «effeis plutôt que mes paroles font foi de mes res-

« vices, et je m'en rapporte avec confiance à l'opinion « qu’on a pu en concevoir. » Ce discours déplut à la plupart des sénateurs. « Que ferez-vous, dit Fulvius « au jeune consul, que ferez-vous si nous réglons au « trement les départements consulaires? Obéirez-vous « à notre décret, ou en appellerez-vous au peuple? » Scipion répondit qu'il ferait ce qu'il jugerait convenable à l'intérêt public. « Oui, reprit Fulvius, votre « parti est pris, vous recourrez au peuple; » et, s'adres. sant aux tribuns, qui assistaient selon leur droit à cette séance, il les avertit qu’on avait affaire à un consul résolu à méconnaître l'autorité du sénat. Les tribuns assurèrent qu'ils ne permettraient jamais à Scipion de présenter sa demande aux comices. Le consul demanda un délai de vingt-quatre heures pour se ccncerter avec son collègue, et l’assemblée se sépara en s’ajournant au lendemain.

Durant cet intervalle, Fabius allait criant par la ville que c’en était fait de la république si l’on per. mettait à Scipion d'entreprendre l'expédition q z’il avai projetée. Si elle devait avoir lieu, Fabius engageait Crassus à s’en charger, au mépris des lois prétendues sacrées qui obligeaient le grand pontife à rester au sein de l'Italie. Le sénat, dans sa séance du jour suivant, de. créta que Scipion irait commander en Sicile une flotte de trente-cinq vaisseaux seulement, et pourrait des. cendre en Afrique, s’il croyait une telle entreprise utile à l’État; que Licinius Crassus continuerait dans le Bruttium la guerre contre Annibal, en prenant à son choi l’une des armées que Métellus et Philo avaient commandées l’année précédente ; que le sort désignerait celui de ces deux ex-consuls qui deviendrait lieutenant de

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CRNT QUINZIÈME LEÇOY%. 337

Crassus; ce fut Métellus. Scipion partit pour la Sicile, accompagné de trois cents de ses plus braves soldats d'Espague, et se promettant bien d’exécuter ses projets ultérieurs. Mais Crassus, à l’instigation de Fabius, ne souffrit pas qu’on mit à la disposition du jeune consul les fonds nécessaires à la formation et à l’entretien d'une armée considérable, et ne lui laissa que la faculté de recruter des volontaires, et d'employer à la construction, à l'équipement d’une flotte, les secours que les alliés voudraient bien fournir. L’Étrurie contracta et rempli cet engagement. Scipion obtint de Céré du blé et d’autres provisions; de Populonie, du fer; de Tarquinies, des voiles ; de Volaterra, des bois de charpente; d’Arrétium, des armes, trois mille boucliers, autant. de casques , des pertuisanes, des épées, des piques, des faux, des chaudrons, des meules pour quarante galères; de tous ces articles, cinquante mille de chaque espèce, outre cent vingt mille boisseaux de blé etles vivres des décurions et des rameurs pendant la tra-

versée ; de Pérusia, de Clusium et de Rusella, des plan-

ches de sapin provenant des coupes de leurs forêts, et de plus une quantité considérable de froment. Il se fit, en Ombrie et en quelques villes sabines, de fortes levées de soldats : les Marses, les Péligniens, les Marrucins, sinscrivirent à l’envi au nombre des rameurs, comme volontaires. Six cents hommes parfaitement armés sortirent de Camérinum. Nursie, Réaté, Amiterne, y ajoutèrent leurs contingents de soldats. Touies ces villes, Messieurs, se retrouvent , sous d’autres noms, dans lItalie actuelle. Cerveteri correspond à Céré ; les ruines de Populonie se voient encore près de Piombino; Corneto

remplace Tarquinies. Les autres cités sont immédiate- XIX. 22

ns

ment reconnaissables dans Volterra, Arezzo, Perugia, Chiusi, Bagni di Roselle, Camerino, Norcia, Rieti, Amiterno. J'ai déjà eu occasion de dire que les Marses occupaient les environs du lac Fucin, aujourd’hui Celano, dans l’Abruzze ultérieure ; les Péligniens, les lieux compris entre les rivières Pescara et Sangro, dans l’Abruzze citérieure; les Marrucins, le territoire de Chieti. Au moyen de tant de secours, Scipion arma environ sept mille volontaires, mit sur le chantier, et au bout de quarante jours à flot, vingt quinquérèmes et dix quadrirèmes. Tite-Live assure qu'avant le départ de Scipion, la république avait envoyé au temple de Delphes Marcus Pomponius Matho et Quintus Catius, chargés d'offrir une couronne d’or pesant deux cents livres, et plusieurs statues d’argent , dont le poids total était de mille livres. C'était une partie des dépouilles

rapportées d’Espagne.

On a droit de s'étonner de cette vaine offrande, lorsqu'on voit que, pour subvenir aux frais de la guerre en Italie, il fallut ordonner aux questeurs d’aliéner un vaste domaine depuis la Fosse grecque jusqu’à la mer. Quelques-uns placent ce territoire au delà du Vulturne, près du Clanius et des villes de Trébula et Atella , actuellement Trentola et Aversa. C’est une simple conjecture, acceptable pourtant, puisqu’il n’y en a pas de plus plausible, Il paraît que des Campaniens s'étaient emparés de certaines portions de ce domaine : car on promit à ceux qui dénonceraient ces usurpations le dixième du produit de la vente des champs à recouvrer par le fisc; et l’on chargea le préteur d'empêcher les Campaniens de franchir les limites qu’on leur avait assignées. Le consul Crassus, le proconsul Métellus et

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CENT QUINZIÈME LEÇON. 339 les autres généraux se réndirent dans leur province. Plutarque se trompe, lorsqu'il dit que Crassus demeura dans l'enceinte de Rome, conforinément aux lois du pontificat suprême. Ces lois n'obligeaient le grand pontife qu'à ne pas sortir de l'Italie. Cependant Magon venait de conduire de Minorque à Gênes sa flotte, composée d'environ trente vaisseaux de guerre et d’un plus grand nombre de bâtiments de transport. 11 débarquait à la tête d’une armée de douze cents hommes d’infanterie et de deux cents de cavalerie. De Gênes, ville ouverte et sans défense qu’il emporta d'emblée, il descendit le long des côtes liguriennes, excitant les peuplades à la révolte. Il y trouva une guerre allumée entre les Ingauniens et les Intéméliens. La première de ces cités, {/bium Ingaunum où Ælbingaunum, est aujourd’hui Albenga; l’autre Ælbium Intemeliun semble correspondre à Vintimiglia. Tite-Live dit: Z2gauni bellum gerebant cum Epanteriis ; ce dernier mot est probablement une faute de copiste, au lieu de 7ntemelis ; car il n’est fait mention des Épantériens en aucun autre ancien texte. Magon entra dans Savone, qui devint sa place d'armes; il y déposa ses provisions, ses ustensiles, et y laissa dix de ses galères. Il fit prendre aux vingt autres la route de Carthage, sur le faux avis qu'ii reçut du départ de Scipion pour l'Afrique. Toujours garda-t-il les quatorze mille soldats débarqués avec lui, les joignit aux Ingauniens, dont il préféra le parti, et guerroya avec les Intéméliens. Beaucoup de Cisalpins , éternels ennemis. de Rome, se rendirent au camp des Carthaginois. Le préteur Spurius Lucrétius, qui veillait sur la Gaule Cisalpine, informa le sénat de ces mouvements; et cette nouvelle répandit l'alarme.

340 HISTOIRE ROMAINF,

Voici, disait-on, un autre Asdrubal : la race d’Amil. car est-elle donc une hydre dont les têtes repoussent à mesure qu'on les coupe? Livius, proconsul en Étrurie, eut ordre de faire avancer ses volons vers Ariminum (Rimini ), où campait Lucrétius; et l'on permit au préteur urbain, Servilius, d'envoyer ce qui lui restait de milices romaines pour grossir les troupes destinées à repousser Magon. Ces milices partirent sous la conduite de Lévinus. De si sages dispositions et les lenteurs du général africain calmèrent les inquiétudes qu’une plus heureuse nouvelle acheva de dissiper. On apprit qu'Octavius, préteur en Sardaigne, avait attaqué un convoi de quatre-vingts bâtiments, qui portaient des munitions à Magon ou à Annibal. Valérius Antias supposait, au contraire , que ce convoi, expédié par Magon d’un port de la Ligurie ou de l'Étrurie, transportait à Carthage le butin et les captifs pris dans les montagnes liguriennes. Du reste, le bruit courait que, des quatre-vingts ou cent harques, Octavius en avait pris soixante, et coulé bas une vingtaine. Les troupes de Crassus et de Métellus duns le Bruttium n’obtenaient pas autant de succès : la peste infectait leur camp et les condamnait à l’inaction. Il est vrai qu’elle affligeait aussi l’armée carthaginoise, qui endurait de plus une famine désolante. Anuibal, forcé de passer tout l’été près du temple de Junou Lacinia, à l'extrémité du golfe de Tarente, y érigea un autel à cette divinité, et y fit graver en deux langues, la punique et la grecque, une inscription où il étalait ses propres titres, et se prodiguait à lui-même de pompeux éloges.

Ea Sicile, le consul Scipion , quoique le sénat, où dominaient ses envieux , lui refusàt tout secours d’hon-

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mes et d'argent, se disposait à saisir la première occasion d'une descente à Carthage. 11 disciplinait ses troupes : il organisa spécialement les volontaires qu’il avait amenés d'Italie, les distribua en bataillons, en manipules , leur imposa des centurions, et choisit enfin parmi eux trois cents guerriers, jeunes, dispos et robustes, dont il fit sa garde personnelle, sans leur dévoiler néanmoins le service auquel il les destinait. Son dessein était de les mettre à cheval, d'en former un escadron invincible; mais il n’avait point de chevaux à leur fournir. Pour s’en procurer, il exigra que trois cents jeunes Siciliens, nobles et riches, montés, équipés, armés à leurs frais, vinssent lui prêter serment et servir sous ses ordres. Cet enrôlement forcé exc:ta les plaintes des familles et surtout des mères, qui frémissaient à l’idée de voir cette jeunesse passer et périr en Afrique. Scipion tira parti de ces alarmes : à la 2mière revue qu’il fit des trois cents cavaliers siciliens, il leur déclara qu’il s'apercevait bien de leur répugnance à le suivre; qu’il n’entendait point les y contraindre; qu'il voulait au contraire prévenir leurs regrets et leurs murmures ; qu’ainsi chacun d’eux n'avait qu’à s’expliquer d'avance avec franchise sur le service auquel ils étaient appelés. L'un d’eux ayant avoué qu'il aimerait beaucoup mieux rester en Sicile, « Je vais donc, répondit «Scipion, voustrouver un remplaçant: :us lui donnerez «vos armes et votre cheval ; vous l’instruirez à en faire «usage, et vous retournerez dans vos foyers. » Le jeune Sicilien, et, à son exemple, tous ses camarades l’un après l’autre, acceptèrent ces couditions; et Scipion sut ainsi monter, armer, exercer sans frais ses trois cents volontaires d'élite, Il en fit un corps de cavalerie

qui s’est distingué depuis dans les armées romaines. 1! s’appliquait à bien composer la sienne; il y faisait entrer de préférence de vieux soldats, surtout ceux qui avaient, sous Marcellus, assiégé Syracuse. Il cantonna ensuite ses meilleures troupes dans les bourgades de l'île : les villes lui fournissaient des blés, et 1l mettait en réserve les provisions apportées du continent. Le port de Panorme, ou Palerme, recevait les nouveaux bâtiments avec lesquels il était venu; et l’on radoubait les vieilles galères trouvées en Sicile. Quand elles furent réparées, il en confia le commandement à son ami Lélius, qu’il chargea de ravager les côtes africaines. Pour lui, il se rendit à Syracuse, afin d’y rétablir l’ordre et la tranquillité. Les habitants de cette cité se plaignaient des exactions de quelques Romains, qui abusaient des droits qu’on leur avait cédés sur certains domaines. Scipion réprima ces usurpations : un édit et des sentences particulières rendirent aux possesseurs légitimes ce qu’ils avaient perdu, rétablirent la réputation de la loyauté romaine, et acquirent au consul l'estime, le respect, l'affection des insulaires.

Lélius arriva de nuit à Hippone; e!, dès l’aurore, il débarqua ses troupes réglées et ses rameurs. La ville ne s'attendait à aucune attaque; les Romains y firent, ainsi que dans les campagnes voisines, tout le dégit qui leur convint. Nous avons déja, Messieurs, distingué deux Hippones, l’Æippo Regius, aujourd'hui Bone; et PHippo Diarrhytos près d'Utique. Malgré le texte de Tite-Live, peut-être s'agit-il ici de cette deuxième Hippone, aujourd’hui Biserte, château dépendant du royaume de Tunis. Au lieu de Lélius, on crut que c’était Scinion lui-même qui venait de descendre en Afrique;

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CENT QUINZIÈME LECON. 343 l'alarme se répandit sur toutes les côtes, et gagna Carthage. Le peuple de cette ville se lamentait, attroupé sur les places publiques. Il accusait l’infidélité de Syphax et de Masinissa, l'inaction de Magon et d’Annibal. Le sénat ordonna des levées, fortifia les reinparts, demanda des secours aux cités voisines, amassa des munitions, arma des galères pour les envoyer à Hippone. On apprit cependant que Scipion n’avait pas quitté la Sicile; et, quoique cette assurance amortit les inquiétudes , on redoubla les précautions, on expédia des ambassades à Syphax et à d’autres princes africains; à Philippe, roi de Macédoine, pour l’inviter ou à veuir au secours de l'Afrique, ou à descendre en Sicile, avec promesse de deux cents talents, s'il exauçait l’une ou l’autre de ces prières; à Magon et à Anuibal, pour les presser d'opérer leur jonction , et d'arrêter les renforts que Rome destinerait à son armée sicilienne. En même temps, Carthage envoyait en Ligurie vingt-cinq galères, qui portaient six mille fantassins, huit cents cavaliers, sept éléphants , et des sommes d’argent pour acheter des soldats dans la Gaule Cisalpine,

Lélius, ayant amassé un très-riche butin, s’apprétait à le rappor’er en Sicile, lorsqu'il reçut à Hippone la visite de Masinissa, qui, suivi de quelques Numides, lui demandait une conférence. Ge prince venait d’être dépouillé à plusieurs reprises des États qui semblaient lui appartenir. Narva, sou aïeul, avait eu deux fils, Gala et OEsalcès. En qualité d’aîné, Gala, quand Narva mourut, occupa le trône des Massyliens. À sa mort, il eut pour successeur, non son fils Masinissa, mais le second fils de Narva, OEsalcès: tel était le droit ou l'usage du pays. Ce même droit eût appelé Masinissa à régner après son oncle OEsalcès, s’il n'eût été absent

au moment de cette troisième vacance du trône. Capusa, fils aîné d'OEsalcès, profita de cette circonstance pour usurper le pouvoir suprême : il avait un frère encore enfant, nommé Lacumacès : leur mère était nièce d’Annibal. Un ambitieux, appelé Mézétule, issu de la famille royale de Massylie, souleva le peuple eontre le nouveau roi, leva une armée , et livra une bataille, où Capusa périt. Mézétule laissa proclamer roi l’impubère Eacumacès, se déclara son tuteur, et épousa sa mère, Il acquérait ainsi un protecteur dans Annibal, et, en inême temps, il renouvelait une ancienne alliance avec Syphax. Masinissa faisait alors la guerre en Espagne, et déjà on le soupçonnait de quelque penchant à einbrasser le parti romain. On assure qu’Asdrubal concçut alors le projet de ke mettre à mort. Cette tentative, et par conséquent l’usurpation de Mézétule, seraient antérieures à l’an 207. Asdrubal donc, quoiqu'il eût promis sa fille Sophonisbe à Masinissa, donna l'ordre d’assassiner ou d’empoisonner ‘€ prince aux cavaliers qui l’escortaient, lorsqu'il retournait dans sa patrie pour y régner après son oncle OEsalcès. Masinissa, soupçonnant l'attentat qu’on méditait contre ses jours, se sépara de son escorte, se retira d’abord en Mauritanie, y obtint du roi Bocchar, à force de prières, un secours de quatre mille hommes, qui l’accompagnèrent jusqu'à sa rentrée en Numidie. Là , impatient de remonter sur le trône de ses pères , il rassembla des cavaliers, dont le nombre s’éleva par degrés de quinze cents à vingt mille. Ne disposant pas des revenus de son royaume, il ne leva point d'infanterie : sa cavalerie, beaucoup moins dispendieuse dans les champs fertiles qu’elle allait parcourir avec lui, devait lui suffire. Précipitamment levée,

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CENT QUINZIÈME LEÇON, 345 elle se moutra tout à coup formidable à Mézétule, à Syphax, aux Carthaginois. Ces divers ennemis réunirent leurs forces ; et, bien plus riches que lui en hommes, en provisions, en charriots, en bagages, ils concertèrent ou plutôt confondirent leurs mouvements. Sa ressource et son art consistèrent à éviter les batailles ransées , à n’attaquer ses adversaires qu'à l’improviste, à fondre sur eux du haut des monts et des rocs, à les surprendre en des gorges, à leur enlever des détachements et des convois. Jamais ses troupes ne campaient ensemble en un même lieu, Il les divisait; et chaque jour elles changeaient de postes. Il savait les diriger, caché lui-même dans les creux des rochers, n'ayant quelquefois auprès de lui que deux gardes , et ne laissant pas connaître ie lieu de sa retraite, Au milieu des nuits, il rassemblait ses guerriers, et leur prescrivait les expéditions du jour suivant , les escarimouches inopinées, où ils avaient presque toujours l'avantage, Dans ses courses nocturnes, il ravageait les villages et les villes ouvertes; le butin qu’il en rapportait se partageait entre ses cavaliers. Un jour, il surprit, dans les États de Syphax, l'escorte de Lacumacès, la battit, la mit en déroute; et peu s’en fallut qu’il ne s’emparât de la personne de c jeune prince. Tite-Live dit que cette action eut lieu près de Thapse, ville maritime, voisine d'Hadrumette et de la petite Syrte. La troupe de Tacumacès se réfugia en désordre dans les murs de Thapse ; Masinissa l'y poursuivit , assiégea la place, la prit du premier assaut, et passa au fil de l'épée tous ceux des vaincus qui refusèrent de mettre bas les armes,

Ses succès lui valurent des renforts : de vieux sol-

dats qui avaient servi sous son père accoururent, de

DES SD 0 TE D A . EE MR MEL St ue

340 HISTO!IRE ROMAINE.

toutes parts pour contribuer au triomphe de ses drouts, Il eut dès lors une armée proprement dite, presque égale en infanterie, et supérieure en cavalerie à celle de l’usurpateur, que Tite-Live compose de quinze mille fantassins et dix mille cavaliers, y compris les trouves que Syphax fournissait à Tacumacès. Masinissa ne craignit plus d'engager une de ces batailles réglées dont il avait étudié l’art en Espagne. Il vainquit Mézétule et Lacumacès, les força de se retirer sur le territoire de Carthage, et s'installa, par droit de conquête, sur le trône qui lui appartenait par droit de naissance. Pour

s’y affermir, pour se mieux défendre contre Syphax, son |

plus dangereux ennemi, il entama des négociations avec Mézétule et Lacumacès, promettant au premier une amnistie absolue et la restitution de ses biens; au second, un rang honorable, pareil à celui dont avait joui OEsalcès avant de succéder à Gala. Le jeune prince et son tuteur acceptèrent ces conditions; et Syphax luimême se montrait peu disposé à troubler cet accord: après tout, que lui importait-il que le roi des Massyliens s'appelât Lacumacès ou Masiuissa ? Mais Asdrubal Gis con, qui par hasard se trouvait à la cour de Syphax,

usa de lascendant d’un beau-père sur un gendre:f

« Croyez-vous donc, » dit-il à l'époux de Sophonisbe, car il paraît que ce mariage était déjà contracté, « croyez « vous que le belliqueux Masinissa se contente d'un « règne aussi paisible que celui d'OEsalcès? et faut-il

« attendre que, s’alliant aux Romains, il vienne vous}

« accabler de ses forces et de leur puissance ? » Depui longtemps une province restait en litige entre le ro des Massyliens et celui des Massésyliens. Syphax y vi camper, à l’instigation d’Asdrubal; Masinissa account

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CENT QUINZIÈME LEÇON. 347 pour l’en chasser, perdit une bataille, et n'échappa de la mêlée qu'avec une faible escorte de cavaliers. Le roi vaincu ne trouva d'asile que sur un mont Balbus, dont la position n'est pas déterminée par les anciens géographes. Il y séjourna, dit-on, entouré de pâtres qui gardaient ses bestiaux, pâtres hamaxobiens, c'est -àdire vivant daus des chariots ou maisous roulantes qui

À se transportaient d'un village à l’autre. Leur fidélité le

soutint dans cette humble retraite; il y vécut du lait et de la chair de ses troupeaux. Reprenant ses habitudes de roi détrôné, il recommença ses incursions nocturnes, acquit des forces, reçut des renforts, pénétra dans les contrées carthaginoises, y recueillit de jour en jour une plus riche proie, dont il retira beaucoup d’argent. Il savançait jusque sur les bords de la mer, où des barques venaient acheter, à bon compte, les bestiaux, les meubles, les ustensiles qu’il avait enlevés. Carthage, dont il dépouillait et dépeuplait les campagnes, pressa Syphax de terminer une guerre dont le fléau retom-

bait sur elle; et aussitôt Bocchar, non le roi de Mau-

ritanie, mais l’un des officiers généraux du roi de Massésylie et alors aussi de Massylie, reçut l’ordre d'investir le mont Balbus. Bocchar partit avec six mille soldats, quatre d'infanterie, deux de cavalerie : il avait commission d'apporter la tête de Masinissa, ot de lamener captif, L'ayant contraint à gagner le soumet de

| la montagne pour s’y fortifier, il se croyait si sûr de

le saisir, qu’il renvoya la plus grande partie des six mille hommes; il ne retin: que deux cents cavaliers et cinq cents fantassins. I! surprit en effet :‘ans un défilé Masinissa, qui,après un combat sanglant, échappa néanmoins, accompagné de cinquante cavaliers, par des

détours qui n'étaient connus que de lui. Bocchar pour. suit le malheureux prince; il l’atteint, il massacre sa faible escorte. Ce second engagement cut lieu dans une plaine découverte, près de Clypée. Il ne restait plus à Masinissa blessé que quatre compagnon, avec lesquels il avait à traverser uu fleuve; deux s’y nc ;èrent. Pour lui, en poussant son chev:l à travers les ondes, il ne prit pas la plus droite ligne; mais il chercha un courant qui l’entraîna jusqu’à l’autre rive, bordée de jones et ‘le broussailles. 1! s’y cacha; les deux derniers

compagnons de son désastre l’y rejoi. rent. Ses vainqueurs le crurent noyé ; ils cessèrent de le poursuivre, Le bruit de sa mort se répandit à Carthage et à la cour de Syphax, tandis qu’au fond d’une grotte il pansait sa plaie avec des herbes dont il connaissait la vertu, et vivait de la proie que lui rapportaient ses deux camarades.

Dès qu'il se sentit guéri, il renrit la route de ses États, et parvint d'abord à s'environner de quarante vavaliers, à la tête desquels il parut sur la frontière. Il en eut bientôt quatre mille, et six mille hommes de pied. On explique la formation si rapide d’une telle armée en disant que, la nouvelle de sa mort ayant excité de profonds regrets, sa résurrection causa un vif enthousiasme. Les nouveaux ravages qu’il exerça autour de Carthage et dans les États de Syphax alarmèrent le roi numide, qui cette fois commanda lui-même les troupes qu'il mit en mouvement, et vint camper entre Cirtha et Hippone. Il s’agit maintenant de l’Hippone dont saint Augustin a été depuis évêque, ét qui, dans les temps modernes, a pris le nom ‘: Bone. Quant à Cirtha, on la fait correspondre à Con: atine au royaume d'Alger.

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CENT QUINZIÈMR LEÇON. 349 1} existait une autre Cirtha, voisine de Carthagène en Espagne, et qu'on croit retrouver dans Aresgol. Mais la ville près de laquelle campait Syphax est désignée comme la capitale de son royaume de Massésylie. Ce monarque envoya son fils Vermina prendre en queue l'armée de Masinissa, pendant qu’elle serait attaquée de front par le père. Vermina partit de nuit avec un fort détachement ; et Syphax, après lui avoir laissé le temps de se rendre au poste assigné, descendit en ordre de bataille d’une montagne qui couvrait le camp de Masinissa, L’action engagée par Syphax semblait incertaine, quand les mouvements de Vermina décidèrent la victoire. Masinissa essuie encore une défaite : en fuyant, il n’a plus autour de lui que deux cents cavaliers : il les partage en trois bandes, et leur donne un rendez-vous commun , lorsqu'ils auraient pu se faire jour, par differents côtés , à travers les rangs ennemis. Il échappe luimême à la tête de l’une de ces bandes; mais il attend en vain les deux autres : l’une s’est rendue à discrétion , l’autre a été exterminée. Il sut du moins, à force de vitesse et de détours, fatiguer ceux qui le poursuivaient et se dérober à leurs coups. Suivi de soixante cavaliers au plus, il se retira dans le port le plus voisin de la petite Syrte. Tite-Live dit : /nter punica Emporia gentem-

A que Garamantum, «entre les Empories puniques et la

«nation des Garamantes. » Chez Strabon et Ptolémée, ce peuple habite la Libye méridionale ou intérieure; et de là plusieurs commentateurs, particulièrement Gronovius, concluent que l'historien latin s’est trompé en | rapprochant les Craramantes de la petite Syrte et des R Lruories. Mois Ptolémée étend leur territoire depuis

& 1-5 sources du Bagtada jusqu’au lac de Nuba où Nutha,

et il n'y a pas très-loin de là aux Empories. Toutefois, Messieurs , la distance demeure plus considérable qu’on ne voudrait jusqu’à l’Hippo Diarrhytos, où nous avons placé la conférence de Masinissa et de Lélius. Cest à propos de cet entretien que j'ai dû vous exposer ce

qu’on raconte des aventures du prince détrôné; j'ai extrait ce récit de Tite-Live, d’Appien et de Zonaras. Ces trois auteurs ont recueilli des traditions dont nous ne retrouvons presque aucune trace dans Polybe, contem. porain de Masinissa, Il est vrai que nous n'avons plus ce que Polybe avait écrit sur ce sujet dans son huitième livre : toujours est-il fort à craindre que les écrivains des siècles suivants aient reproduit trop complaisam. ment et embelli peut-être les narrations populaires qui concernaient les infortunes de ce prince. Bien d’autres histoires du même genre ont été surchargées de pareils détails. Parmi ceux que vous venez d'entendre , il n’en est aucun qui soit rigoureusement impossible et incroyable; mais je pense que vous en aurez remarque plusieurs qui manquent de vraisemblance, ou qui sont au moins suspects d’exagération.

Masinissa conjura Lélius de hâter le départ de Sci: |

pion pour l'Afrique, « Oui, disait-il, le moment de cette «expédition est arrivé; toutes les circonstances comman- «dent de l’entreprendre: Carthage est alarmée ; Syphar, «en guerre avec ses voisins, hésite encore entre vous et «vos ennemis. Si la victoire affermit sa puissance, il se « déclarera contre Rome. Pour moi, quoiqu’on ait usurpt « ma couronne, je ne suis pas sans ressources : le con- «sul en jugera par le grand nombre de cavaliers et de « fantassins que je saurai mettre à sa disposition. Retour- «nez donc vers lui, Lélius, et partez sans délai; ca

« déjà l:

« verset le lende caines, cit de « patiente apparai, lères ex que Ma; Ingauni de Savor dre expr Annibal ls chefs leur pers de les af de lui fou arinées r iepondire faveur de ils s’ex po ses, leu mains, q légions c Étrurie; sapins q sans dou guriens, de si près

employèr la public ne s’en f

Toutefois, able qu'on ous avons

is. C'est à xposer ce né; j'ai expnaras. Ces nt nous ne Je, contemavons plus on huitième es écrivains omplaisampulaires qui jien d’autres es de pareils 1dre , il n’en sible et inez remarque

ment de cette ices commanée ; Syphax,

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issance , il st ’on ait usurpe rces : le con-

avaliers et de sition. Retour:

ans délai; car

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«déjà la flotte carthaginoise est sortie du port pourtra- «verser votre retour, » Lélius, en effet, mit à la voile dès le lendemain , et sa flotte, chargée des dépouilles africaines, regagna heureusement la Sicile, où, par le récit de cet entretien avec Masinissa, il redoubla l’impatiente ardeur qui entraînait Scipion en Afrique. Alors apparaissaient sur la côte de Gênes les vingt-cinq galères expédiées de Carthage pour la Ligurie, tandis que Magon, descendu en ce pays et armé en faveur des Ingauniens, tenait dix de ses vaisseaux en sûreté au port de Savone, Ce général, ayant reçu de sa république l’ordre exprès de rejoindre sans plus de retard son frère Annibal et de lui amener une forte armée, assembla ls chefs des Liguriens et des Cisalpins. I s’efforça de leur persuader qu’il n'avait débarqué chez eux qu'afin de les affranchir de la tyrannie romaine, et les pressa de lui fournir assez de troupes pour tenir tête aux deux arnées réunies de Lucrétius et de Livius. Les Gaulois iepondirent qu’en se déclarant trop ouvertement en hveur de Carthage et en faisant ces levées pour elle, ils s'exposeraient à voir bientôt leurs provinces saccages, leurs maisons pillées ou inceidiées par les Romains, qui les obsédaient dc toutes parts, et dont les légions campaient à la fois autour d’Ariminum et en Étrurie; que Magon ne devait donc attendre des Cisapins que des secours secrets, mais qu'il en obtiendrait sans doute de plus directs et de plus efficaces des Liguriens, que la rénublique dominatrice ne menaçait pas de si près. Effectivement, les Liguriens s’armèrent ; ils employèrent deux mois à faire des enrôlements, dont h publicité signala leur révolte. Dans la Cisalpine, il ne s'en fit que de clandestins, qui furent cependant

352 HISTOIRE ROMAINF.

très-nombreux. Des agents de Magon y rec’ utaient sans bruit. des soldats à prix d'argent. Les Gaulois fournissaient aussi, à l'insu de Rome, des provisions de tous Loaures au général carthaginois, qui, acquérant ainsi des forces considérables, se préparait à rejoindre son frère le plus tôt possible. Mais Livius et Lucrétius, campés ensemble près d’Ariminum, se tenaient en état d’aller à sa rencontre s’il s’avançait vers Rome, ou de le resserrer de plu: «. jus contre les Alpes, s’il ne se hàtait pas d’en quitter le voisinage. Ils le forcèrent ainsi de rester dans la Ligurie.

Scipion, toujours occupé en Sicile de son projet de descente en Afrique, et ne voulant pas néanmoins ei: compromettre le succès par trop de précipitation, conçut, en attendant , l’idée de reprendre sur Annibal la ville de Locres, comprise dans le territoire bruttien, et située sur la côte d’Italie. Il avait été informé, à Messane ou Messine, d’une intrigue formée par des Locrieus exilés, pour remettre Roine en possession de leur patrie. Ces baunis vivaient à Rhégium : un ‘'étachement ramena captifs des ouvriers, charpentiers ou maçons, sortis de Locres, où les chefs de la garnison les employaient à des constructions inilitaires. Ces mercenaires promirent de livrer la place, si on leur rendait la liberté d’y retourner. Cet avis, transmis à Sci. pion par les Locriens réfugiés à Rhégium, lui parut digne d'attention. Sa flotte était oisive : il résolut de l'employer à surprendre celle des deux citadelles de Locres qui défendait la ville du côté de la mer. Il envoya d'abord à Rhégium deux tribuns légionnaires, Seay.us et Matiénus, par lesquels il fit parvenir a propréteur Pléminius l’ordre de conduire devant Lo:

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CENT QUINZ'ÈMK LEÇON.

eres trois mille guerriers. On se munit d'échelles; on convint de signaux. Vers miauit, Pléminius arrive, et l'on dresse les échelles. Au signal donné, les ouvriers rentrés dans la ville font descendre d'antres échelles du haut des murs, et à l'instant une partie des soldats romains monte sur les remparts : aidés par les artisans toujours fidèles à leurs promesses , ils s’introduiseut dans la citadelle, et y massacrent la garde carthaginoise, qu'ils trouvent endormie, Les cris des mourants éveillent les autres défenseurs de la place, qui prennent aussitôt les armes, et se réunissent en assez grand nombre pour écraser une poignée d’assaillants. Mais le reste de l’armée romaine, qui n’a pas quitté le pied du mur, mêle ses clameurs à celles du détachement déjà maître de la forteresse, Les assiégés la croient occupée par des milliers de Romains, et se retirent, sous les ordres d’un officier carthaginois nommé Armilcar, dans la seconde citadelle : il n’y a plus, entre l’une et l’autre, que des bourgeois non armés. Annibal n’était pas loin : il campait aux bords d’une rivière que Tite-Live nomme Butrote; probablement il faut entendre l’Alex, 6 ÂMé, qui séparait le territoire de Locres de celui de Rhégium, Annibal accourut; mais, d'une part, les bourgeois s'étaient déclarés pour Pléminius; ct, de l’autre, le propréteur avait donné avis de l’état du siége à Scipion, qui se tenait à Messane, prêt à s’embarquer au besoin.

Amilcar reçut l’ordre d'attaquer la citadelle envahie par les Romains, tandis qu’Annibal, en dehors cle la ville, leur livrerait un plus rude assaut. À défaut d'échelles, Annibal fit construire une sorte de tortue avec

des monceaux de bagages : cet essai n'ayant pas reussi, AIX. 23

il se contenta de parcourir l'enceiute de la place, ohservant les endroits faibles, et s'approchant si près des murs, qu'un trait lancé de la première forteresse étendit par terre un des guerriers de sa suite, Cet accident effraya le général, qui fit sonner la retraite et alla camper plus loin. Scipion profita de ces délais pour opérer sa descente, au moment où Amilcar, dans l'intérieur de la ville, et, au dehors, Annibal muni alors d'échelles, renouvelaient leurs attaques. Le consul, survenu à l'insu de l’un et de l'autre, à ce qu'il semble, fondit sur les Carthaginois, et en extermina deux cents. Annibal comprit que Scipion conduisait en personne cette entreprise, et retourna camper auprès de l’Alex, en laissant aux Carthaginois enfermés dans la seconde for. teresse le soin de pourvoir comme ils pourraient à leur sûreté : ils ne trouvèrent pas d’autre expédient que d'allumer un incendie, à la faveur duquel ils s’échappèrent, et rejoignirent Annibal avant la nuit. Le consul demeura maître des deux citadelles et de la ville. Son premier soin fut de convoquer les Locriens dans leur place publique : après leur avoir reproché leur défection, il ordonna le supplice de ceux qui passaient pour en avoir été les promoteurs; et, ce qui pouvait sembler beaucoup plus sage, il rappela les exilés que le parti carthaginois avait forcés de se réfugier soit en Sicile, soit à Rhégium. Non content de leur restituer leurs biens , il leur distribua ceux des partisans d’Annibal, soumettant toutefois cette disposition à la ratification du sénat et du peuple de Rome.

En partant, il laissa le commandement de Locres au préteur Pléminius, qui, par les excès de sa cruauté, de sa rapacité, fit bientôt regretter les Carthaginois

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CENT QUINZIÈME LEÇON. 355 eux-mêmes, I livra la ville au pillage; et ses soldats n'épargnèrent aux habitants aucune des vexations et des infamies qu'on redoute après une prise d'assaut. Ils ne respectèrent pas même les temples; et, comme autrefois Pyrrhus, ils attentèrent au trésor enfoui dans le sanctuaire de Proserpine. On dit que, cette fois encore, la déesse en tira une vengeance éclatante. Ce qui est certain, c'est que la discorde se mit entre les ravisseurs. La garnison romaine de Locres était composée de deux corps, dont l’un obéissait à Pléminius, l’autre aux tribuns Matiénus et Sergius. Un soldat du propréteur senfuyait, portant un vase d'argent qu'il venait d’enlever d’une inaison. Les deux tribuns le rencontrèrent, et lui arrachèrent sa proie. Le soldat implora le secours de ses camarades; les tribuns ameutèrent les leurs. Un combat s’engagea ; la troupe de Pléminius succomba, et le commandant lui-même fut accablé d’injures. Dans le premier transport de sa colère, il condamna les deux tribuns à être battus de verges. L'apprêt et le commencement de ce supplice soulevèrent leurs soldats, qui, après avoir maltraité ses licteurs, s’élancèrent sur le commandant , l’arrachèrent de son tribunal, lui coupèrent le nez et les oreilles. À la nouvelle de ces désordres, Scipion revint de Messane, approuva, peutêtre sans assez de réserve, la conduite du propréteur, ordonna d’enchaîner les deux tribuns, et de les conduire à Rome pour y être jugés. Mais Pléminius ne se crut point assez vengé : dès que le consul fut reparti, il prononça, de sa pleine autorité, un arrêt de mort contre les deux accusés; ils expirèrent au milieu des plus horribles tourments. L'implacable propréteur refusa la sépulture à leurs cadavres défigurés : il les exposa, en

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proie aux vautours; et, tournant ensuite sa fureur contre les Locrieus, qui s'étaient plaints de lui au consul, il recommença le cours des violences au sein de leur ville. Nous verrons, Messieurs , les reproches que tant d’excès avaient mérités retomber en partie sur Scipion. Mais, auparavant, il nous faudra terminer, dans notre prochaine séance, l’histoire de son consulat.

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