‹ Cours d'études historiques [microforme]Chapitre 27 sur 115 · ET C · texte numérisé non relu

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DIXIÈME LEÇON. 317 enfance des leçons du philosophe dont je viens de vous entretenir. Ce Shaftesbury mourut à Naples en 1713, à l’âge de cinquante-deux ans, laissant des

écrits philosophiques auxquels s’est appliqué, sans trop

| deraison, le titre général de Charactéristiques ou Carac-

tères : celui d'œuvres diverses serait plus convenable, C'est, en effet, un recueil qui comprend une épître sur l'enthousiasme, des lettres, un essai sur la liberté de l'esprit et sur l'usage de la raillerie, un So/iloque ou avis aun auteur, des Recherches sur la vertu et le mérite, une rhapsodie intitulée les Moralistes, des réflexions diverses, l’idée du tableau historique du jugement d’Hercule. Il règne dans toutes ces productions une philosophie que Voltaire trouvait trop libre. Elle est originale plutôt que profonde, et rappelle assez peu celle de Locke.

| Les pensées de Shaftesbury se portent sur la morale

beaucoup plus que sur la métaphysique; c’est principale. ment au scepticisme qu’il incline. Les méthodes expérimentales auxquelles aboutit la doctrine de Locke se reconnaissaient mieux dans un livre de Tschirnhausen, médecin allemand, qui, en sa qualité d’associé de l’Académie des sciences de Paris, a été, après sa mort, loué par Fontenelle , en 1709. Ce livre, écrit en latin, est intitulé Médecine de l'esprit ou Essaide logiquepratique, avec la méthode à suivre pour découvrir les vérités inconnues, L'auteur commence par poser en fait que nous avons le sentiment intérieur de ce qui se passe en nous ; que, de nos affections, les unes nous sont agréables, les autres pénibles; que certaines connaissances sont à notre portée, et que plusieurs autres passent les bornes de notre intelligence; que nous ne percevons ls choses qui sont hors de nous que par le moyen

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de nos sens et de nos organes. Ces quatre faits son exposés et développés dans la première partie du traité La seconde les applique à des vérités fondamentales « à des problèmes de géométrie; la troisième, à la science morale. Ce livre est remarquable tant par les réclamations qu’il a excitées, surtout de la part de Thomasins, dont je parlerai bientôt, que par quelques traits de ressemblance avec la Logique composée depuis par Condillac. Mais on y découvrirait aussi des germes de kantisme, déjà semés de loin ; car les facultés intelle. tuelles y sont distribuées en imagination ou sensibilité, entendement et raison; les perceptions divisées en in. térieures et extérieures, la philosophie en théorique et pratique. Au surplus, nous ne pourricas jamais consid. rer la logique de Tschirnhausen comme un produit de l’école de Locke ; car elle a paru deux ou trois ans avant l’Essai sur l’entendement humain. C’est en: descendant le cours du dix-huitième siècle que nous rencontreron des disciples de Locke; encore les verrons-nous, pour la plupart, et surtout en Angleterre, modifier diver. sement sa. doctrine. Mais, afin de ne pas trop now écarter de l’ordre chronologique, nous devons auparx vant examiner comment s’est ouverte, vers la fin du dix-septième siècle, l’école de Leibnitz, premier germe ou première forme de la philosophie allemande. Godefroi Guillaume Leibnitz, né à Leipzig'en 1646, et mort à Hanovre en 1716, est l’homme qui a le plus honoré la littérature germanique : aucun de ses contemporains dans l’Europe entière ne possédait et n’en. chaînait autant de connaissances. Il faisait même des vers latins, sans user, dit Fontenelle, du droit de ne point penser, si bien acquis à ceux qui travaillaient

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DIXIÈME LEÇON. 319 en ce genre. Sa place entre les théologiens est d'autant plus honorable, qu'il portait dans les controverses beaucoup de science, de tolérance et d’urbanité. Nous le rencontrons parmi les historiens, et jusque dans les rangs obscurs des compilateurs de chroniques et d’antiquités. Il croyait découvrir que les Francs ou Français étaient venus des bords de la mer Baltique ; et ceux mêmes qui n’adoptent pas tous les résultats de ses re-

| cherches en reconnaissent la profondeur et la prodi-

gieuse étendue. On le retrouve au milieu des juriscon-

sultes et des publicistes ; et il s’y fait distinguer encore

par son savoir, par l'importance de ses travaux, par la sagacité d’un esprit supérieur. À cette érudition véritablement immense, il se sentit capable de joindre une étude approfondie des sciences exactes. A vingteng ans, il publia deux traités concernant la théorie du mouvement abstrait et concret; bientôt il entreprit une nouvelle dynamique. « Son nom, dit encore Fon- «tenelle, est à la tête des plus sublimes problèmes « qui aient été résolus de nos jours; et il s’est mêlé «dans tout ce que la géométrie moderne à fait de « grand et de difficile. » Un point litigieux dans l’his-

loire spéciale des mathématiques est de savoir si le cal-

cul différentiel a été inventé par Leibnitz ou par Newton, ou, ce qui est fort probable, à la fois par l’un et par l'autre. Mais tant de recherches n’ont point suffi à Leibnitz. Il voulut sonder aussi les plus abstruses questions de physique générale, de métaphysique, d’onologie, de théologie naturelle et surnaturelle. En 1670, igé de vingt-six ans, il donna une nouvelle édition d'un relatin que Mario Nizzoliavait publié, en 1533, cone les scolastiques, et où 1l s'agissait des vrais prin-

cipes ct de la vraie méthode: De veris principiis et de vera ratione philosophandi contre pseudo-philoso. phos. Ce traité, à vrai dire, n’était remarquable que par l'opposition courageuse de Nizzoli aux routines de l'é. cole qui conservaient encore quelque empire, quoique déjà fort décriées en Italie et ailleurs. Leïbnitz y joignit une préface, des notes, et une lettre qui a pour but de réconcilier Aristote avec les modernes, en montrant que le véritable Aristote n’est point du tout celui des scolastiques, et en osant même déclarer qu’on a trouve moins de résultats satisfaisants dans Descartes que dans le philosophe de Stagire. Cette lettre, ces notes, cette préface, supposent une vaste lecture et un studienx examen des doctrines de toutes les sectes. C'est, je crois , ce premier travail philosophique de Leibnitz qu'| conviendrait de citer, quand on veut combattre l'opi. nion que M. de Gerando énonce en ces termes : « La « science de l’entendement humain a été une des dernit. « res que Leibnitz vint à explorer ou à approfondir. » Maine-Biran n'a employé, pour réfuter cette assertion, que des arguments beaucoup plus faibles ; mais, au fond, ce que dit M. de Gerando est fort vrai, ou n’est du moins susceptible que d’une restriction très-légère ; car. si l’on excepte un petit nombre de pages publiées par Leïbnitz sur ces matières avant 1694, et insérées en des préfaces, en des épiîtres et des journaux, on re connaitra qu’il ne s’en est occupé avec quelque suite que dans les vingt-deux dernières années de sa vie « après l'apparition de l'ouvrage de Locke. Son écrit De primæ philosophiæ emendatione et de notione sur stantiæ n’est que de 1694, et n’occupe encore qu deux pages dans les Acta eruditorum. Ses lettres i

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Arnauld, à Sturm , à Foucher, à plusieurs autres ; sa correspondance avec Clarke, ses opuscules contre Malebranche et contre Locke ont des dates postérieures ; ses essais de Théodicée n’ont vu le jour qu’en 1710. Maintenant, Messieurs, si vous demandez quel est son système philosophique, Brucker l’a réduit en articles avec beaucoup d’exactitude, de méthode et de précision. Mais ces articles sont au nombre de deux cent cinquante-neuf, et je ne puis entreprendre de vous les rapporter. Maine-Biran en à fait un exposé presque aussi long et moins positif, plus embarrassé de discussions et d'hypothèses. Je me borneraï à quelques résultats principaux , en les prenant immédiatement dans les écrits de Leibnitz, et sans chercher à les éclaircir et à les concilier plus qu’il ne l’a fait lui-même. Vous ne serez pas surpris de quelques obscurités ou de quelques incohérences, puisqu'il s’agit, non d’un corps de doctrines exposé en un seul grand ouvrage, mais d’opinions éparses en divers opuscules ou traités, dont un seul, la Théodicée, a une certaine consistance. Dans ses discussions avec Clarke, Leibnitz se déclare ouvertement l'adversaire de la philosophie anglaise. Selon lui, la métaphysique de Locke tend au matérialisme, et l'attraction newtonienne dégrade la Providence. | veut que l’espace ne soit que l’ordre des coexistencs, comme le temps est l’ordre des successions. D'abord il avait admis le vide, et conçu la matière comme

Qune simple étendue indifférente au mouvement ou au

repos. Il a changé d’avis sur ces deux articles, et attri-

bué à la matière je ne sais trop quelle essence dis-

tincte de l’étendue et quelle force distincte de la gran-

deur. N’était-ce pas revenir à l'entéléchie péripatéti- XX. 21

cienne, aux formes substantielles des scolastiques ? En professant le dogme des causes finales, il l'étendit jus. qu’à l’optimisme, et en déduisit ce qu'il appelait la loi de la moindre action. Il enseigna que la puissance «t la sagesse de Dieu font toujours, par les moyens les plus simples, ce qu'il y a de plus grand et de meilleur à faire; que rien n’existe et que rien ne s'accomplit sans une raison suffisante et pas plus que suffisante; que les changements s’opèrent par degrés insersibles, non brusquement et par secousses. Les rapports du corps et de l’âme lui restaient à établir : il découvrit que l’âme n’agit jamais sur le corps ni le corps sur l'âme, et que Dieu , au lieu d'intervenir à chaque ins tant comme médiateur de ces deux substances, a pré. établi entre elles une harinonie si parfaite, que leurs mouvements ne manquent jamais de coïncider, de se correspondre : ce sont deux horloges montées pour aller toujours d’accord. Ce n’était point assez : il fallait concevoir le principe universel des choses, discerner les substances simples, saisir les unités dans lesquelles seules l’individualité réside. Leibnitz les appelle des monades, et les rattache toutes à une monade suprême. Les âmes sont des monades, et en même temps des miroirs sur lesquels rayonnent les diverses parties de l'univers. Dieu même se réfléchit dans les âmes humaines, qui par là deviennent membres de la cité divine; et tout est ainsi ramené à l’unité, dernière fin de la science. Voilà, Messieurs, comment le leibnitzianisme aboutit à l'étendue intelligible de Malebranche, aux idées essentielles de Descartes, aux idées archétypes de Platon, mais en employant d’autres formules, une no menclature nouvelle. 1l ne reproduit pas les idées innées;

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DIXIÈME LEÇON. 323 au contraire il dira, s'il le faut, qu'il n’y a rien dans l'intellect qui n'ait été dans les sens, excepté, ajoutera-t-il, l'intellect lui-même, qui, par cela seul qu’il existe, reçoit ct réfléchit des lumières originelles. Dans cette philosophie, l'abstrait précède le concret ; la notion universelle devance les représentations singulières ; et il n’y a rien de plus réel que les concepts généraux. Elle distingue de la perception, qui est l’état intérieur de la monade, représentant les choses externes, l'aperception, qui est la conscience ou la connaissance réflexive de cet état intérieur : je vous cite, Messieurs, les propres paroles de Leibnitz. « C’est, dit:il «ailleurs en latin, c’est à la connaissance des vérités né- «cessaires , et à leurs abstractions, que nous devons le «bonheur d’être élevés aux actes réfléchis, par la force «desquels nous pensons à ce qui s’appelle 701 ; et voilà “comme, en pensant à nous-mêmes, nous pensons «en même temps à l'être, à la substance, et à Dieu. « Ce sont ces actes réflexifs qui nous fournissent les «principaux objets de nos raisonnements. » Cognitioni veritatum necessariarum et earum abstractionibus. referri debet, quod ad actus reflexos elevali simus, quorum vi istud cogilamus quod ego appellatur. Et inde etiam est quod nosmetipsos cogitantes, de ente, de substantia ,.… et ipso Deo cogitemus, Atque hi actus reflexi præcipua largiuntur objecta ratiociniorum nostrorur.

Je m'abstiens, Messieurs, de toute observation sur des théories déjà si transcendantes, et je me bornerai à rapporter historiquement deux faits qui les concernent. L'un est que des théologiens les ont jugées dangereuses :

ils y ont perçu ou aperçu des tendances au

panthéisme, à l’idéalisme, c’est-à-dire, à révoquer en doute l’existence des corps, au fatalisme, et à la mé. connaissance de l'obligation morale. Ce qui est certain, c'est que Leiïbnitz, très-sincèrement religieux, désa. vouait ces prétendues conséquences. L'autre fait est que les métaphysiciens allemands qui lui ont succédé dans le cours du dix-huitième siècle ont puisé dans ses écrits le premier fonds de leurs doctrines, en modifiant toutefois plusieurs articles de la sienne, et en s’efforçant même d’en réfuter quelques-uns. Kant a souvent pris cette liberté : il lui a particulièrement repro. ché d’intellectualiser les sensations, comme Leibnitz lui-même avait accusé Locke de sensualiser les concepts, Je me sers là, Messieurs, de mots qui ne sont pas français; mais vous voyez bien qu’il s’agit de hautes connaissances, que ne possédaient et ne prévoyaient point ceux qui ont fait notre langue. 1l faut dire aussi que Leibnitz, quand il expose ses opinions métaphysiques, est un fort mauvais écrivain; ses panégyristes en conviennent. En toute autre matière, s’il orne peu ses pensées, du moins il les exprime avec précision ; et alors ses traités, ses opuscules , ses épîtres se lisent avec intérêt comme avec fruit, soit en latin, soit en francais. On yÿ rencontre de très-grandes idées, par exemple celle d’une langue universelle. Il réclame hautemgt la liberté des consciences, et, dans sa Théodicée, il n’entreprend de réfuter Bayle qu'après avoir fait le panégyrique et presque l’apothéose de cet illustre sceptique. Cette Théodicée, où l’optimisme s'étale et se développe, est quelquefois très-riche d’érudition et de littérature. Mais Leibniz, purement métaphysicien, se montre si différent de ce qu’il est ailleurs, qu’il se pourrait qu'une

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