‹ Cours d'études historiques [microforme]Chapitre 31 sur 115 · GC · texte numérisé non relu

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ONZIÈME LEÇON. 339 par l'observation des faits; seulement on saura distinguer les matières : quand il s'agira de physique, d'histoire naturelle et de la nature sensible, ce seront les faits extérieurs qu’il conviendra de recueillir, de vérifier et de comparer; mais en idéologie, métaphysique, ordre intellectuel, philosophie générale, il n’y aura d'admissible et de décisif que les faits psychologiques ou de conscience, c’est-à-dire , les opinions et les préjugés vulgaires qu’il plaira de qualifier ainsi. Voilà, Messieurs, ce qu’est devenue, depuis cinquante ans, la doctrine écossaise. Hutcheson n'avait fait qu’étendre et modifier celle de Locke; encore à la fin du dernier siècle, Ferguson continuait de l'appliquer sans la trop altérer : mais James Beattie n’hésitait plus à la contredire expressément ; son Essai de la nature et de l'immutabilité de lu vérité assigne à une partie considérable de nos connaissances des origines indépendantes de toute sensation. En effet , il y a, selon lui, deux ordres de vérités : notre esprit connaît les premières intuitivement , par le sens commun qui en est frappé; les secondes supposent des preuves, des raisonnements, mais ces raisonnements remontent à de premiers principes que l’intuition seule nous révèle. Je ne suivrai point les progrès de cette science dans les écrits d’Oswald, d'Édouard Search, de Dugald Stewart : cet enseignement touche de trop près à notre âge; il a pénétré en France, et au surplus il n’ajoute rien de considérable à celui de Reid et de Beattie ; il n’en diffère que par des formes et des nomenclatures.

Si défigurée ou si mal appréciée dans son pays natal, la philosophie de Locke s'était en quelque sorte réfugiée en France, où elle acquit, parmi nos écrivains les

plus distinguées, un tel nombre de partisans, que je n’entreprendrai pas, Messieurs, de vous les nommer tous. | Le Cours des sciences du P. Buffier renferme une grammaire française, une rhétorique, une poétique et même une tragédie; maisla philosophie yoccupe aussi un grand espace, Dans un Traïtésurles premières vérités, Buffier accorde ce caractère à l'existence des corps et non à celle de Dieu, qui, à ses yeux , est démontrée, et par conséquent conclue. Il rejette les idées innées, et re. cherche les sources et les éiéments de plusieurs de nos idées abstraites; les rédacteurs de l'Encyclopédie ont emprunté de lui l’article Action. Un autre traité, où il s'occupe des vérités de conséquence, comprend une logique ; mais Buffier commence par reconnaître que nos erreurs dérivent plus souvent de notions fausses que de conclusions mal déduites. A cette première logique, rédigée en forme de lettres, il en fait succéder une où, s'attachant à examiner les jugements plutôt que les raisonnements, il montre à quel point les imperfections et les vices du langage influent sur nos opinions. Viennent ensuite des Éléments de métaphysique, où quelques observations originales se mêlent à des notions communes et à des paradoxes; puis un Essai de morale sociale, qui n’est pas non plus sans mérite. « 1l y à, « dit Voltaire, dans les traités de Buffier, des morceaux « que Locke n'aurait pas désavoués; et c’est le seul « jésuite qui ait mis une philosophie raisonnable dans « ses ouvrages. » J’ajouterai, Messieurs, que les deux logiques de ce jésuite mériteraient d’être plus connues qu’elles ne le sont : on y trouve le germe d’une meilleure théorie du jugement et du raisonnement. Le

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ONZIÈME LEÇON. 341 sujet et l'attribut d’une proposition y sont représentés sous leur véritable point de vue, le sujet comme renfermant l'attribut dans sa compréhension, l’attribut comme l’une des qualités ou circonstances qui appartiennent au sujet : c’est une idée voisine de celle de Gassendi sur l'analyse et la synthèse. Buffier n’est donc pas de l’école de Descartes; et, quoiqu'il ne s'inscrive pas formellement dans celle de Locke, j'ai cru pouvoir l'y rattacher, au moins comme auxiliaire. 1l a fini sa carrière laborieuse en 1737, à l'âge de soixante-seize ans. Vauvenargues n’en avait que trente-cinq lorsqu'il mourut en 1747, ayant acquis aussi l'estime et mérité les regrets de Voltaire. Les observations et les naximes dont se composent ses essais annonçaient uni esprit fort éclairé; il s'était appliqué à se rend: = compte des actes les plus délicats de l’intelligence humains ; et, sans méconnaître le pouvoir de la réflexion, il avait compris qu’elle devait être précédée de l'expérience. Presque tous les écrivains français qui, depuis 1730, ont agraudi les connaissances morales et politiques ou même historiques, la théorie des arts, le système général de la littérature ou des sciences, étaient des disciples de. Locke. L'influence de sa philosophie se manifestait dans tous les genres un peu élevés de compositions littéraires. Elle est sensible jusqu: ‘ins les recherches archéologiques et philologiques de Fréret, dont la vaste et judicieuse érudition a tant contribué aux progrès de la critique savante, Montesquieu, plus célèbre encore dans uneautre carrière, a décomposé les systèmes politiques ; len a recherché les éléments, décrit les ressorts, exposé les effets. Cette analyse, pour n’être pas toujours.

rigoureuse, n’en est pas moins une des plus hautes en-

treprises de cette époque. Locke, qui avait fait, comme nous l'avons vu, de très-grands pas dans la science sociale, n’avait point, dans sa marche rapide, aperçu autant de détails. Mais, quelque hommage qu’on doive à l'Esprit des lois , peut-être Montesquieu s’était-il montré plus philosophe encore dans le tableau dela Grandeur et de la décadence des Romains, surtout dans ses Lettres persanes, où, dès 1727, il jetait des regards si pénétrants sur les opinions et les mœurs des peuples. Si, de ces rangs éminents, nous descendons aux grammairiens de cet âge, nous y rencontrons Dumarsais, auteu: du livre des Tropes, et de beaucoup d’autres excellentes observations sur le langage. Les sujets qu'il a traités l'ont attiré sur les pas de Locke : il a parti culièrement éclairci les caractères et les effets de l'abstraction. Je ne crois pas qu’on doive autant d’éloges à la Logique publiée sous son nom : cependant elle expli. que assez nettement l’origine de nos idées, et la nature de quelques-uns de nos actes intellectuels; elle expose ensuite les règles du syllogisme, ét fait connaître les diverses espèces d'arguments et de sophismes. Les noms de Fréret, de Montesquieu, de Dumarsais, peuvent signaler le milieu du dix-huitième siècle : ils moururent, le premier en 1749, le second en 1755, le troisième en 1756.

Entre les autres faits dignes d'attention que présentent chez nous, depuis 1740 jusqu’en 1778, les annales de la philosophie expérimentale, nous distinguerons d’abord l'éclat et l’influence des ouvrages de Voltaire, les travaux de quelques Francais attirés en Prusse par Frédéric IT, et l'entreprise de lÆrcyclopédie par d'A: tembert et Diderot.

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ONZIÈML LEÇON. 343 Nous n’envisageons ici dans Voltaire ni le poëte, ni le littérateur, ni même l'historien, ni surtout le théologien : qu'il y ait çà et là des erreurs graves dans quatre-vingt-douze volumes, ceux qui s'en étonneraient n'ont qu’à lire le traité du savant Huet sur la faiblesse de l'esprit humain, dont j'ai fait mention dans notre dernière séance. Voltaire ne s'offre aujourd’hui à nos regards que sous un seul aspect : il n’est pas l'homme qui a le plus profondément étudié ni le plus enrichi la philosophie de Locke et de Newton, mais celui qui a le plus contribué à l’introduire et à la propager en France. On peut dire même qu’en ses meilleures productions, quand chez lui le goût, le savoir, l'esprit et le génie ne sont que la raison parfaite, il expose les plus sûrs résultats non-seulement de la métaphysique de Locke, mais des recherches philosophiques de tous les âges, avec tant de grâce, d'énergie et de clarté, qu'il les rend accessibles à toutes ies intelligences. Observer les facultés physiques et morales de l’homme; restituer à l'expérience et aux méthodes rigoureuses l'empire que les hypothèses, les rêveries, les mensonges avaient usurpé; appliquer la science aux besoins et aux intérêts de la société; féconder, éclairer l’une par l’autre la métaphysique et la grammaire, la morale et la littérature; enchaîner entre elles toutes les connaissances humaines, et rechercher la vérité dans les arts comme dans les sciences : telle est la philosophie de Voltaire et de son siècle.

Pour contrebalancer en Allemagne le crédit de quelques disciples de Leibnitz, Frédéric IL s’avisa d'attirer à Berlin des philosophes ou littérateurs français, au

nombre desquels on pouvait presque le compter lui-

même. Il a composé l’éloge funèbre de la Mettrie, qui n’était pourtant pas le personnage le plus recommandable de cette espèce de colonie. La Mettrie mourut en 1751, laissant des livres aujourd’hui presque ignorés, et qui montrent seulement qu’on abusait dès lors de la théorie de Locke; qu’au lieu de suivre les méthodes sévères qu’elle prescrit, on l’altérait par des exagéra. tions qu'elle désavoue. Maupertuis, qui vécut jusqu'en 1759, avait été, en 1736, le chef de l’expédition savante entreprise pour déterminer la figure de la terre : c'est ce qu’il a fait de plus utile. Lorsqu’en Prusse il écrivit sur les lois du mouvement et du repos, et qu'il les déduisit de la loi de la moindre action, Koenig prétendit que cette idée appartenait à Leibnitz; et Voltaire fit retentir dans toute l’Europe cette accusation de plagiat, Condorcet ne voit dans Maupertuis qu'un « homme « d'esprit, savant médiocre, philosophe plus médiocre, « cherchant de petits moyens de célébrité parce que « les grands lui manquaient, et disant des choses bizar- «res, faute de trouver des vérités piquantes. » Ce jugement pci sembler bien rigoureux ; mais, à vrai dire, les œuvres de Maupertuis ne renferment que de simples essais ou ébauches : éléments de cosmologie, de géographie, d'astronomie nautique, de philosophie morale; discours ou éloges académiques; réflexions , lettres ou mémoires sur l’origine des langues, sur des sujets de métaphysique et de physique, sur les lois et le système de la nature, sur les divers moyens d'analyse, sur le progrès des sciences. Toujours faut-il avouer que de tels essais ne se rencontrent que dans un siècle fort éclairé. À ne considérer que certaines idées de cet auteur, on serait tenté de le placer dans l’école leih-

nitzienn sieurs de Sa Vénu gine des les diver ses. Pour quit de ki Voltaire constant philosopl de ce titr plus dur:

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ONZIÈME LEÇON. 345 nitzienne; mais on ne saurait méconnaître dans plusieurs de ses écrits l'influence de Locke et de Newton. Sa Vénus physique est un opuscule qui traite de l’origine des animaux et des variétés de l’espèce humaine; les divers systèmes relatifs à la génération y sont exposés, Pour que cette colonie philosophique de Berlin acquit de la renommée et de l’ascendant , il eût fallu que Voltaire s’y fixât ; ce qui n’était guère possible. Le plus constant de ces colons fut d’Argens, dont on a une philosophie dite du bon sens, et quelquefois peu digne decetitre. Ses Lettres juives ont eu un succès un peu plus durable; et pourtant les observations critiques qui les remplissent n'étaient déjà plus très-neuves. Les Lettres chinoises, moins volumineuses, avaient un bien

E plus haut caractère. Adaptant à la doctrine de Locke le

plus de scepticisme qu’il peut, d’Argens s'exerce à douter de tout ce qui avant lui a été révoqué en doute : il croyait cependant aux vampires. On a coutume d'exiger des sceptiques plus d'originalité, d'esprit et d'érudition qu’il n’en avait, quoiqu'il ne fût dépourvu d'aucun de ces avantages, 1l prend son érudition dans Bayle; et, moyennant ce secours, il réfute assez heureusement les remarques de l'abbé d’Olivet sur la théologie des Grecs. D’Argens est une sorte de répétiteur des leçons de Locke et de Bayle, et de quelques autres philosophes plus hardis et moins éclairés. Frédéric retint quelque temps près de lui Algarotti, littérateur italien, dont les idées s'étaient étendues au sein de l’école française. Je nommerai ici occasionnellement un Espagnol qui semble avoir puisé à la même source, quoiqu'il ne le déclare pas, ce qu'il a répandu d’instruction générale dans sa patrie : c’est le bénédictin Feyjoo,

346 SySTÈMES PHILOSOPHIQUES, ETC.

auteur de recueils justement estimés, et portantls

titres de Théâtre critique et de Lettres curieuses : il se de ee prononce contre le cartésianisme, et c’est par l’obser. DR AT vation attentive des faits qu'il s’efforce d'arriver à de Î& He véritables connaissances. Il mourut en 1764, comme mu Algarotti, qui ne le valait pas. Le i6 Alors se poursuivait en France la collection ency. ie clopédique commencée en 1751, et qui restera long. | " st

temps celèbre, malgré les erreurs, les omissions, les

AE ie D sénérales.

négligences que le nombre prodigieux des articles, la

. LR v' Par ga La père ou pa multitude des rédacteurs, la variété des matières, li. réduire à 2 négalité des styles et, plus que tout cela peut-être, l sives de que

distribution alphabétique rendaient absolument inévi. tables. On y peut critiquer mille détails, pourvu qu'on reconnaisse la grandeur et l’utilité de l’ensemble, sur

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certaines pages ont pu mériter a on «le ke raisonnen

cet immense édifice est un des faits mémorables de l'his. toire des lettres et de la philosophie au dernier siècle D’Alembert et Diderot y ont fait coopérer la plupart des écrivains distingués de ce temps; Dumarsais, Monte quieu, Voltaire y ont fourni des articles. La préface À est un des meilleurs livres de d’Alembert. S'il y distinguc de l'ordre généalogique des idées l’ordre encychpédique des connaissances, c’est que, ayant à présenter le tableau de toutes les sciences qui allaient être disse. minées et morcelées dans le recueil, il devait les const dérer comme acquises . et puiser leur classification dau: | leur état présent, plutôt que dans l’histoire naturelle

sons par l’ex d'étudier et toujours ave théories, on ment lié; ouverts, il 4 de de ce q rattache aux principes de Maloré des ss écrits, p

Ge : AS ses notices de de leurs origines et de leurs progrès. Je serais né, nes moins tenté de regretter que d’Alembert, l’un de Hi

pression

grands géomètres et des métaphysiciens les plus échR .. gré g pay P Minfaisante,

Ce ONZIÈME LEÇON. 347

ortant le DS 4 de son siècle, se soit borné à résumer et à complé-

ses : il se ter le tableau tracé par Bacon. Du reste, et ce discours r l'obser. £ | préliminaire, etses Eléments de philosophie, et en gériver àde À ;éal tous ses ouvrages, reproduisent , étendent et ap-

h, comme À pliquent la philosophie de Locke. Il n’admet pour | vérités premières que les faits simples observés et recontion ency- nus, pour vérités moyennes que celles qui en dérivent, | tera long. 1 et om entrent à leur tour dans des propositions plus L ssions, les générales. Il pense que l’enchaînement des vérités s’o- | articles, la père ou par l'étude des phénomènes et par l'art de les

tières, Le D uire à un seul fait, ou par les traductions succesut-être, k À es de quelques propositions avérées. Son collabora- | & nent inévi- teur Diderot , qui se donne quelquefois pour éclectique, | | urvu qu'on D tre à chaque pas dans l’école expérimentale. Reve- | emble, sur D nir des sens à la réflexion et de la réflexion aux sens, |

roches que D ucillir les faits par l'observation, les concilier par truction de

les de l'hisnier siècle.

plupart des is, Monte La préface à

s’il y distin-

le raisonnement, vérifier les résultats de ces combinaions par l’expérience, voilà, selon Diderot, la manière d'étudier et d'interpréter la nature. Il n’expose pas toujours avec une extrême clarté ses méditations et ses hories, on a peine à y démêler un système parfaitement lié; mais il creuse tous les sentiers qu'il trouve ouverts, il essaye d’en ouvrir d’autres, il regarde au delà de ce qu'ont vu ses prédécesseurs; et partout il rattache aux sensations la science de la pensée et les principes des beaux-arts. Cest le terme où aboutissent, Malgré des exagérations et des erreur: graves, tous

re encyclot à présenter t être disseait les const fication dau: !

se écrits, particulièrement ses Recherches sur le beau, re naturelle

ses notices des sectes anciennes et modernes, ses Lettres ur les aveugles, sr les sourds-muets. Cette dernière pression nous retrace, Messieurs, une institution

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sclat ‘ \ . . . y »s plus él Menfaisante, qui doit être considérée elle-même cor:

un des fruits de la doctrine de Locke relative awx idées et à leurs signes, et comme un monument dé lumières du dix-huitième siècle, en même temps que de l’habileté, de la philanthropie et des vertus modes. tes de l'abbé de lPÉpée.

Parmi les coopératetrs de l'Encyclopédie on remar. que l’ingénieur Boulanger, qui, eu 1 anprochant la géolôgie de l'histoire et de l'étude dei langues, crut se mettresur la voie de plusieurs découvertes importantes:

se Ke à VA 2 | mais il mourut en 1759, à l'âge de trente-sept ans,

n'ayant pu achever les recherches qu'eût exigé le plan À

qu’il avait conçu. Les ouvrages publiés sous son nom après sa mort ne sont pas i-18 authentiques; et ce n'est point à ceux dout il est réellement l’auteur qu’on pour. rait adresser de très-graves reproches, quoiqu'ils ne soient pas sans doute exempts d'erreurs. On y voit l'in.

tention de fonder sur des faits toutes les connaissance: |

physiques, historiques et morales. L'école de Locke re vendique aussi Le Cat, qui, dans son Traité des sens,rap procha, l’un des premiers, de la physiologie l’étude des pensées et des affections humaines. Helvétius, en appliquant à la morale l’analyse de la sensibilité et de l'intelligence, voulut moins instruire ses lecteurs que les étonner par la nouveauté et la généralité des résu tats qu’il se nressait de leur offrir. Il restreignit le plu

qu’il put l’activité de nos facultés, et prétendit qu

l'existence des corps n’était que probable. Remarquons encore une fois, Messieurs, combien de formes l'ida lisme a su prendre, et en combien de sectes moderns il s’est glissé. 11 avait apparu dans celles de Hobbe,

de Descartes, de Spinosa, de Malebranche, de Ber PE

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vous le retrouverons chez plusieurs disciples de Kant. Presque toutes les métaphysiques, fausses ou exagé-

| rées, y aboutissent plus ou moins nettement par diffé-

rentes routes; c’est un phénomène qui leur est presque commun, et en quelque sorte un écueil placé sur un point où leurs directions se croisent. Cependant il me | parait fort peu vraisemblable qu’on ait jamais douté sérieusement de l’existence des corps; mais on a élevé contre ce fait des objections épineuses dans tousles faux systèmes, peut-être insolubles en quelques-uns, savoir en ceux qui admettent des perceptions ou appercep- Ltionsindépendantes de toute sensation. L’idéalisme d’Hel. étius, qui ne professait point ces systèmes, n’en est Qoue plus étrange, pour ne pas dire plus absurde. De L'Esprit et de l'Homme, tels sont les deux titres, un peu Luagues, des deux principaux ouvrages de cet écrivain. Le premier a fait trop de bruit pour qu'il soit possible de l'omettre dans un tableau historique de la philosobhie du dernier siècle. On y voyait pour la première fois une exposition brillante de certains paradoxes ou inconnus ou non divulgués : par exemple, que toutes & intelligences sont naturellement égales ; qu'entre les l'inégalité résulte du plus ou moins d'attention; que l'intensité de l'attention se mesure sur celle de l’inérêt ou de la passion; que le plaisir sensuel est la fin kernière de tous nos penchants, quelques noms et Muciques directions qu’ils prennent; que les facultés inlectuelles et morales de chaque homme sont les proits de son éducation, c’est-à-dire de toutes les cironstances qui l’ont entouré depuis sa naissance , et par onséquent des institutions sociales, bonnes ou mauses, dont 11 subit l’empire, Mêines idées dans le traité

he

de l'Homme, qui est plus méthodique, im ais beaucoup moins piquant, moins parsemé de traits originaux et d’anecdotes. Toutes nos pensées, affections, habitude sociales, y sont ramenées à la sensibilité physique; ton les talents gradués selon les forces de l'attention; touts les erreurs et tous les malheurs présentés comme Jy effets d’une éducation vicieuse, comme les fruits de passions factices qu'amènent les mauvais régimes; |e luxe, enfin, non comme la cause mais come Je r6. sultat des calamités publiques, et particulièreinent de l'excessive inégalité des fortunes. Ce livre enseigne ausi que toutes les vérités sont bonnes à dire ; que du moir elles re nuisent qu'à ceux qui osent les proclamer: qu’elles servent ceux qui les persécutent, et que le bon: heur public deviendra possible dès l'instant où l'igm rance cessera de jeter de la défaveur ou du ridicule sur les progrès de la science sociale. Helvétius a quelqu idées communes avec la Rochefoucauld; toujours est aisé de s’apercevoir qu’il y a entre l’un et l’autre l'ir tervalle de près d’un siècle. Du reste, quand on par d’une donnée aussi fausse que l'égalité naturelle des ir telligences, il n’est point de doctrine erronée ni & mauvaise méthode à laquelle on ne puisse être condui par un mécompte aussi grave; et lorsqu'on méconni assez la dignité de la nature humaine pour suppox que tous ses penchants ne tendent qu’à des plaisirs ser suels , il est difficile de retrouver les véritables règles la morale individuelle et civile. Des deux ouvrages d'He

vétius, le second ne serait pas le moins dangereux, les formes en étaient séduisantes. Le premier est pli

d'esprit, et ce n’est guère que de cette manière qu justifie le titre qu’il porte. C'était déjà, chez les Françi

de 1754 censure:

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le caract composé, senter He scène fran c'était de entreprit naissance

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à Helvétius «veux en « principe cet l'abus «en dépit Ce Jeanprends pou cun écrivai de la prose de Locke et jeunis. Nou social des lnts et sur ter de l'Én l'enteudeme giais, Souvy Jean-Jacque

ETC

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t que le bonant où ligne u ridicule sur as à quelque toujours est st l’autre ln uand on pal turelle des in krronée ni d e être condil on mécontil pour suppoñt es plaisirs se Ables règles uvrages d'Ik dangereux, f mier est plei

x "| manière qu

de 1758, un très-grand moyen de succès : l'éclat des censures, des condamnations, des anathèmes, fut une autre recommandation non moins puissante; car, malgré les sages ménagements que l'autorité garda pour la personne de l’auteur, le public ne manqua point de prodiguer au livre proscrit toute la faveur que méritait le caractère moral et civique de l’homme qui l'avait composé. Tous les témoignages s'accordent à représenter Helvétius tel que M. Andrieux l’a montré sur la scène française en 1802. Ce qui importait en 1758, c'était de réfuter le livre de l'Esprit; J. J. Rousseau entreprit ce travail, et l’abandonna lorsqu'il eut connaissance des poursuites judiciaires. Seulement il saisit

L deux ou trois occasions d’en improuver les doctrines,

sans désigner l’auteur : on croit, par exemple, que c’est à Helvétius que s’adressaient ces lignes de l’Émile : « Tu «veux en vain t'avilir; ton génie dépose contre tes «principes, ton cœur bienfaisant dément ta doctrine, «et l'abus même de tes facultés prouve leur excellence «en dépit de toi. »

Ce Jean-Jacques Rous: ‘au, citoyen de Genève, ie l: prends pour un Français; et il le faut bien, puisque au cun écrivain n’a porté si loin le charme et la perfection de la prose française. Sa philosophie se compose de celle de Locke et de quelques paradoxes très-habilement rajeunis. Nous avons déjà rapproché l’Émile et le Contrat social des deux traités de Locke sur l’éducatioñ des enhnts et sur le gouvernement civil ; mais le système enter de l'Émile repose essentiellement sur la th ‘nrie de lenteadement humain exposée par le philosophe anglais. Souvent néanmoins la profonde sensibilité de Jean-Jacques jette dans ses écrits des teintes platoniques,

et quelquefois son ardente imagination semble dominer assezsa raison pour donner un c-ractère demi-sophistique à son éloquence. Heureuser:ent il avait appris de Locke qu’il fallait lire dans les faits avant d'écrire des maxi. mes. Sans la philosophie expérimentale, il pouvait n'être qu’un sophiste et un enthousiaste; elle fit de lui un lo. gicien ordinairement sévère, un moraliste toujours élo. quent, un très-grand écrivain. Il a mis en action, en spectacle, la science et l’art de la pensée. Je n'ai point à rappeler ici ses erreurs; elles ont été bien assez expiées par ses infortunes. L'année 17978, la dernière de sa carrière, ferme aussi celle de Voltaire et de quel. ques autres hommes célèbres, par exemple de Linné et de Haller, auxquels la philosophie des sciences naturelles devait de mémorables progrès.

Condillac, né en 1715, trois ans après Rousseau, vécut jusqu’en 1780. Il est le premier auteur français qui ait tenté d’achever l'analyse de l’entendement, Le nom de Locke fixe la première époque de l'idéologie, et celui de Condillac ia deuxième. Dans son ÆEssai sur l'origine des connaissances humaines. :| s'attache à éta. blir la succession de nos diverses opérations intellectuelles, depuis les impressions que nos sens reçoivent, jusqu’à la reconnaissance des rapports qui existent en. tre les idées les plus abstraites. Il explique surtout beaucoup mieux qu'on ne l'avait fait jusqu'alors en quoi l'attention consiste; quels effets elle produit, et comment les signes sont à la fois des notes et des instruments de la pensée. Ne s'étant point assez arrêté, dans ce livre, à l'examen des sensations, il en fit l’objet d'un second ouvrage, qui est à lire avant celui que je vien d'indiquer. Cest dans ce Traïté des sensations qu'l

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anime une statue en lui donnant successivement l’odorat, l'ouïie, ces deux sens à la fois, les trois autres d'abord un à un, puis avec chacun des précédents, jusqu'à ce qu’elle soit enfin pourvue de tous les cinq ensemble. Douée de l’odorat seul, la statue se juge odeur : elle n'acquiert point l’idée de la matière; inais elle devient capable d'attention, de jouissance, de souffrance et de mémoire. Elle se forme les idées de contentement, de mécontentement , d’une durée passée, d’une durée à venir, d’une durée indéfinie, et même des nombres, quoiqu’elle ne conçoive rien d’assez distinct au delà du nombre trois. Son 7205 est là conscience de ce qu’elle est, et le souvenir de ce qu’elle a été. Elle a le germe de toutes les facultés dont le plaisir et la douleur sont les mobiles. Les hypothèses suivantes donnent lieu d'observer de semblables phénomènes, et de suivre pas à pas tous les développements de l'intelligence : comment, par exemple, la statue apprend à voir les figures, à juger les distances, à reconnaître les corps distincts du sien, à trouver les organes de ses propres sens, à diseerner le sommeil de l'état de veille, à généraliser les idées; comment son imagination devient moins ac-

| tive, à mesure que ses sens se multiplient, et comment

le progrès de ses connaissances peut l’exposer à un plus grand nombre d’erreurs. Ce livre, qui contient l’histoire et pour ainsi dire le journal des premiers développements de notre sensibilité et de notre intelligence, a pour appendice un Zraité des animaux, où Condillac applique à tous les êtres animés des ôbservations du même genre. Dans un Traité des systemes, il en distingue trois espèces, selon qu’ils se fondent ou sur des principes généraux , ou sur des hypothèses , ou sur l’ex- XX. 23

périence. Les premisrs renversent l'ordre.de la géneration de nos idées; l’iinagination seule bâtit les seconds: pour garantir les troisièmes , il faut des observations attentives , et une méthode rigoureusement exacte qui n'admette aucun procédé synthétique. Les quatre pre. miers volumes du Cours d’études du même écrivain traitent des arts intellectuels: arts de parler, d'écrire, de raisonner et de penser. Parler, c'est communiquer sa pensée; et cette pensée, quoiqu'elle soit une, quoi qu’elle affecte l’âme en un seul instant, est néanmoins composée d’idées simultanées. Pour la communiquer il là faut décomposer : le langage est donc une analyse, Des signes artificiels sont nécessaires pour détailler les af

fections ou opérations de l’entendement, pour en don: ner des idées distinctes. Ainsi le discours est un tissu de propositions principales, subordonnées, incidentes dans lesquelles entrent des noms, desadjectifs, des ver. bes, des prépositions : voilà, selon Condillac , les quatre éléments nécessaires du discours. Les autres espèces de mots, pronoms, adverbes, conjonctions, exclamations, ne sont que des ellipses. L'organe d’une sensation es susceptible de deux états; il reçoit des impressions d'une manière purement passive, on bien il se meut et agi pour les mieux recevoir: l'œil voit, et il regarde; l'oreille entend , etelle écoute. Le mot étre, on le verbe, est es sentiellement destiné à exprimer le premier de ces états: nais il exprime génériquement , et abstraction faite de tout organe particulier. Etre signifie éprouver des sensations, sentir, on, Ce qui revient au même, vivre, « plus abstractivement exister, Telles sont, Messieurs, le: principales vues de Condillae dans son 4r1 de parkr; telles sont les bases de son système graimmatical, La

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ONZIÈME LEÇON. 355 d'écrire n’est, à ses yeux, que l’art de parler porté à sa perfection ; idée que je crois d’une parfaite justesse écrire, c’est trouver l'expression la plus complète, la plus précise et la plus vive de ce qu’on a pensé; c’est achever de dire et même de concevoir. Condillac réduit les qualités du style à deux principales, la nettete et le caractère. Je doute que cette division embrasse tous les détails de la théorie qu’il devait exposér. Peut-être n’en avait-il point assez médité le plan ; pentètre aussi, dans ce volume comme en ses autres écrits, ne sait-il guère lui-même donner à son propre style d'autrecaractère quela netteté .Dans l’4rtderaisonner, il divise la science de la nature en vérités sensibles et vérités abstraites : il y a, suivant lui, une évidence de raison dont le signe est l'identité, une évidence de senliment pour ce qui se passe en nous-mêmes, et une évidence de faits qui s'applique à l'existence des corps. Quand l'évidence manque, l’analogie et les conjectures la remplacent , et la peuvent quelquefois ramener. L'Art de penser à deux parties : l’une traite de nos pensées et de leurs causes; l’autre, des moyens de connaître. La pretfière reproduit l'histoire de la génération des idées et de l'institution des signes. Condillac iffirme que c'est l'usage de ces signes et l'adresse à s’en servir qui fait toute la différence entre les esprits. I! sionale de nouveau labüs des propositions générales , et soutient toujours que les propositions identiques sont les seules vraies. Lorsque ensuite il expose les moyens d'acquérir des connaissances, il trouve l'unique source de nos erreurs dans l'habitude d'employer les mots sans

en avoir déterminé le sens, et en conclut qu'il faut refaire toutes les idees complexes. Il montre comment

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les sens et l’imagination concourent à soutenir l’atten. tion, et comment l'analyse seule conduit aux découver. tes. Ces dernières maximes sont de nouveau développées dans le traité que Condillac a intitulé Logique. Il y fait voir que la nature même nous enseigne l'analyse; et il explique, d’après cette méthode, l'origine et la formation soit des idées, soit aussi des facultés de l'intelligence, qui toutes dérivent de ceile de sentir. Une seconde par: tie de cette logique expose les moyens et les effets de l’analyse, et réduit l’art de raisonner à une langue bien faite. Pour rendre ce dernier résultat immédiatement sensible, Condillac a composé l'ouvrage qui a pour titre Langue des calculs ;expérience mémorable de la précision rigoureuse à laquelle peut parvenir la langue vul. gaire , et de Fextrême elarté dont les notions abstraites sont susceptibles, quand elles sont réelles. On a du même philosophe un traité du Gouvernement et du Commerce , un Cours d'histoire générale, ancienneet moderne, où il a donné une attention particulière aux égarements et aux progrès de l'esprit humain. Peut-être a-t-il laissé partout quelque imperfection dans l’énuméra tion et la nomenciature des facultés intellectuelles, et parlé d’une manière un peu vague de la liaison ou de l'association des idées : je crois surtout qu’il serait fort permis de contester l'importance et la valeur qu'il at tribue aux propositions identiques. Mais il a posé toutes les questions qu'embrasse l’analyse de l’entendement; il en a résolu plusieurs, et il a justifié les principaux résultats de sa théorie par d’heureuses applications aux

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plus spécialement son frère Mably.

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ONZIÈME LEÇON. 357 Cours delittérature, dans celle où il traite avec le plus d'aigreur et souvent d’injustice plusieurs écrivains du dis-huitième siècle, dont il avait été auparavant le panéavriste et presque T'adulateur; la Harpe, devenu le plus intraitable ennemi de toute témérité et même de toute indépeadance philosophique, rend un éclatant hommage aux doctrines de Condillac. I s’en faut, je l'avoue, qu'il donne une notice exacte et complète des ouvrages de cet illustre métaphysicien; mais il révère en lui le premier disciple habile que Locke ait eu en France, et ïl ajoute que c’était la seule gloire à laquelle on pât aspirer depuis que le philosophe anglais avait si bien analysé l'entendement humain. La Harpe, en 1797, adopte pleinement la métaphysique de Locke et de Condillac; il la déclare expressément la plus saine, la seule qui ait avancé la science; et il ne la trouve aucunement contraire aux croyances théologiques dont il fait en même temps profession. En effet, Messieurs, on peut assurer qu'il n’y a pas, dans les vingt-trois vokunes de Condillac, une seule ligne qui offense les dogmes religieux, soitnaturels, soit révélés. Cependant, depuis 180», la mode s’est introduite en France , non de réfuter cette philosophie, ni même de la discuter, mais de la nommer sensualisme , mais de la taxer de matérialisme et peu s'en faut d’athéisme, mais eufin de la remplacer par les doctrines transcendantes ou transcendentales de l'Allemagne et de l'Écosse. La Harpe avait aussi parlé de ces doctrines, toujours en 1796 et 1797, et voici en quels termes : « L’irrévocable histoire, disait-il, ne «montrera chez les Allemands du dix-huitième siècle «que la démence de vingt sectes d’illuminés , que les rê- «vertes de Swedenborg , de Kant et de leurs disciples ,

358 SYSTÈMES PHILOSOPHIQUES, ETC. EE « opprobre de l'esprit humain. » Je suis, Messieurs, d'autant plus éloigné d'approuver ou d'excuser ces ex. pressions injurieuses, que la métaphysique à laquelle la Harpe les applique me paraît, comme à lui, très.

IN DL fausse. Mais la qualifier démence, opprobre de l'esprit | 1. humain, ce n’est plus là le langage du bon goût ni de l’histoire.

Il sera question de ces doctrines dans notre prochaine Mess séance, où je terminerai l'exposé historique des systè. au dixmes de philosophie. nous à

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