QUARANTE-SIXIÈME LEÇON
AHNALKS ROMAINES. AHBBES 36o K 34^ AVAffT ï. C.
Messieurs, les six années dont nous avons étudié l'histoire dans les treize premiers chapitres du septième livre de Ïite-Live nous ont offert d'abord rétablissement de h préture et de l'édilîté curule, Camille mourani de la peste en 36.^, et, peu de mois après, le con- >. sulal de C IJcinius Stolon. Pour arrêter les progrès du fléau qui désolait Rome, on eut recours à un lectisterne, puis à des jeux scéniques, à l'occasion des- <|iiels Tite-Liïe s'est permis de descendre jusqu'à une époque fort postérieure à celle de ce consulat : nous l'avons suivi dans ces détails, parce qu'ils tendaient à «claircir l'origine de l'art théâtral chez les Romains; et nous y avons, joint les renseignements que d'autres licrivains classiques pouvaient nous fournir sur le même sujet. Mais ni le lectisterne ni la comédie n'ayant fait cesser ta peste, on espéra d'y mieux réussir par l'enfoncement d'un clou sacré dans le mur d'un temple j et, a cetelTetjOn créa un dictateur. Manliuslmpériosus, investi de cette puissance, la voulut garder après avoir accompli la cérémonie pour laquelle seule il en était revêtu ; on le força de l'abdiquer ; et, bientôt après , le tribun Pompoiiius intenta contre lui des poursuites, l'accusant surtout du plus lyranniqiie usage de l'autorité paternelli-. Il est permis de s'étonner qu'il y .eût là matière à une accusation, dans un pays où les lois
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n*avaien1 mis pi-esque iiiicniie limite au pouvoir d'un père. Quoi qu'il en soit, le fils même de Manlius, ce fils si maltraité, dont le tribua épousait ta cause, mit obstacle au jugement dont son père était menacé. On nous assure que le jeune Manlius s'échappa de la campagne et de la prison où il passait de si tristes jours, loin du rommerce des hommes; qu'il vint à Rome, s'intro<luisit chez Pomponius, et, par la plus audacieuse violence, le contraignit à se désister de l'accusation. Le peuple admira tant de courage et de géuérosité : noii'seulemént il 6t grâce au père, mais il nomma tri- ^bun de légion le fils, qui n'avait fait encore aucun apprentissage du métier des armes. En ce temps de prodiges et de merveilles, un gouffre s'ouvrit au milieu du Forum, et MarcusCurtius s'y précipita pour le salut de. la république. Les Gaulois reparurent en 36i ; Polybe n'en a rien su, mais Tite-Live raconte comment, Siur le pont de l'Anio, l'un de ces Gaulois , d'une énorme stature, tomba sous les coups du jeune Manlius, qui était déjà devenu un héros, et qui reçut le surnom de TOrquatus, à cause du collier ou bausse-col qu'il avait enlevé au vaincu. Eu 36o, nouvelle incursion des Gaulois : celle-ci est connue de Polybe; mais il croit savoir qu'aucun Romain n'osa se présenter devant eux, tandis que Tite-Live nous les représente comme vaincus, «insi que les Tiburtins, leurs alliés, par le dictateur Servilius Abala. Entamant ensuite l'année SSg, l'historien latin nous a conté (oe qu'avait encore ignoré le savant et laborieux Polybe) que ce fut pour repousser de nouveau les Gaulois qu'on tiouuna dictateur Gains Sulplcius. Ce général ne se hâtait point de leur livrer bataille; et vous avez entendu la harangut- que
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lui adressa !<; primipilaire Sextius, au nom de l'armée Inipaliente et déjà presque révoltée.
Le dictateur s'étonnait que Sextius, un officier re- ,%;o(nmandable, eût consenti à se rendre l'interprète des volontés d'une soldatesque indisciplinée. Sextius, dans un entretien secret, lui protesta qu'il ne s'était chargé de cette mission qu'afin qu'elle ne fût pas conQée à un urateur plus violent : c'est le premier exemple que nous rencontrons d'une excuse qui a été souvent employée en pareil cas. Du reste, le primipilaire conseillait fort au dictateur de ne point résister au vœu de l'armée, de peur qu'elle ne déterminât elle-même le Heu et l'instant de la bataille. Pendant qu'ils conversaient ainsi, un Gaulois enlevait des clievaux qui paissaient hors des retranchement»; des soldats romains tes re* prenaient; d'autres Gaulois lançaient des pterres;et une action générale allait s'engager d'elle-même , si les centurions ne s'étaient pressés d'arrêter ces mouvements. Sulpicius comprit qu'il n'y avait plus moyen de différer. Cependant il se sentait bien inférieur en nombre : il usa d'un stratagème. Il ordonna d'ôter les bâts aux mulets, d'y substituer des housses, et de les faire monter par mille valets, à qui l'on donna des armes, et auxquels s'entremêlèrent cent cavaliers. Cette troupe de parade gagna de nuit les hauteurs; elle avait ordre de se tenir cachée dans les bois, et de ne paraître qu'au signal donné. Fronlin, après Tite-Live , a fait mention de cette ruse : Caius Sulpicius Peticus consul, contra Gallos dimicaturus , jussit muliones clam in montes proximos curn mulis abire , et indidem conserto jam prœlio, velut equis insidentes ostentare se pugnantibus. Au lieu de consul, Frontin devait écrire dicta- XV. 2 s
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tor; mais ces inexactitudes sont fréquentes chez les autetirs classiques, lorsqu'ils rappellent des traits dtiis* toire romaine. Au point du jour, Sulpîcius range son armée en bataille; il étend sa ligne vers le pied àe& montagnes , de telle sorte que l'ennemi se trouve placé vis-à-vis du lieu par où l'épouvantail est dressé. Appien ajoute que les soldats romains, qui lançaient des dards, étaient disposés de manière à se succéder sans cesse, par Blés, les uns aux autres. Tite-Live ne donne point ce détail : il commence le récit du combat par un mouvement desGaulois contre Taile droite des Romains qui allait plier, a Les voilà donc, s'écrie le dictateur, ces ar- « dents légionnaires qui brûlaient d'en venir aux mains, «et ne voulaient pas attendre l'ordre de leui' général! «Hier, ils prétendaient le coQduire;i)s ne savent pas le K suivre aujourd'hui. B La honte d'avoir mérité ces reproches transporte les Romains d'une telle fureur, qu'ib se précipitent à travers les javelots sur les rangs rane* mis, et y jettent un désordre que la cavalerie vient achever. La déroute des Gaulois étant consommée de ce côté, Sulpîcius se porte à l'aile gauche, et en même temps donne te signal à la troupe qu'il a postée sur la montagne. Le cri qui part de cet endroit , l'aspect d'une troupe qui descend obliquement vers le camp, et la crainte d'âlre coupés, déterinineat tous les barbares à fuir. Mais Valérius, le commandant de la cavalerie, les empêche de gagner leurs retranchements, et les force de se diriger vers les hauteurs , où la plupart périrent, incapables, daus leur effroi, de se défendre même contre les muletiers, transformés en cavaliers. Des dépouilles de tant de Gaulois, Sulpicius amassa un trésor, qu'il déposa au Capitole, dans un Ueu muré en pierres de
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taille, et qu'il consacra aux dieux. Ce])enclant le consul Plautius soumettait les Herniques; et son collègue Fabius eut obtenu aussi des succès contre les Tarquiniens, s'il \e» avait attaqués avec un peu plus de prudence. Il essuya un ccliec, et laissa entre leurs mains sept cents prisonniers romains, qu'ils immolèrent. Les Prlvernatesetles Véliternes saisirent ce moment pour dévaster le territoire de Rome. On n'en célébra pas moins dans cette ville les grands jeun voués par Camille; on créa deux tribus nouvelles, la Pomptîne et la Publilienne; et le tribun du peuple Caius Pétélius, d'aecord avec le sénat , présenta la première loi contre la brigue; les comices la sanctionnèrent : elle menaçait de peines, que Tite-Live n'indique pas, les hommes nouveaux qui parcouraient les marcliés et les lieux publics, pour capter les suffrages. r.es fastes du Capitole placent aux nones de mai le triomphe du dictateur, qui sans doute abdiqua peu de jours après.
Sous le consulat de Marcius Rutilus et de Manlius Impériosus, installés le |6 mars 35^, les tribuns du peuple Duilius et Ménius proposèient une loi qui réduisait l'intérêt de l'argent à un pour cent. La version de M. Dureau de la Malle ajoute par an. Le texte, qui porte seulement de imciario fœnore, peut avoir quelque difficulté; car d'abord, bien avant ces tribuns, la loi des Douze Tables avait réglé, comme Tacite l'observe, l'intérêt d'un pour cent, et avait défendu d'exiger plus : Nam primo Ùuodecim Tabulis sanctum.ne cuis unciario /cenore amplius exerceret; et, en étudiant cet article, nous avons cru reconnaître, contre l'opinion de plusieurs modernes et conformément à celle deLévesque, qu'il s'agissait d'un pour cent par mois,
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parce que chaque jour de calendes était cliez les Roinaias ie terme du payement , et que nous savons d'ailleurs que les patriciens avaient porté bien plus haut leurs usures. Cette disposition des Douze Tahles n'étaitelle plus observée? L'avidité des préteurs avait-elle trouvé les moyens de l'éluder ou de l'enfreindre? Ou bien voulait-on abaisser encore l'intérêt, et le réduire en effet à un pour cent par année?. Cette dernière hypothèse est peu probable; car il serait trop étrange que la même expression, uncianum fœnus, $ignî6ât deux choses aussi différentes. Peut-être les tribuns voulaient-ils seulement interdire l'aftaioc/j/we, ou l'intérêt des intérêts, que les créanciers avaient imaginé, et qu'exprimait, selon quelques interprètes, le mot latin verstira, employé au lieu d'usura par Tacite. Tite-Live ne nous apprend rien sur ce point, sinon que cette loi nouvelle déplaisjiit fort aux patriciens, et obtint les suffrages du peuple. Od déclara la guerre aux Falisques, qui avaient laissé quelques-uns de leurs jeunes gens s'enrôler dans l'armée tarquinienne. Maolius Impériosus marcha contre eux , et son collègue Marcius contre les Privernates, dont on suppose que le territoire correspond à celui de Piperno d'aujourd'hui. he camp «t la ville des Privernates furent emportés, et un riche butin abandonné aux soldats. Le primipilaire Sextius s'était distingué dans cette expédition ; et le consul qui la commandait reçut les honneurs du triomphe. Pour Manlius Impériosus, l'autre consul, il iie fit rien de mémorable , sinon de convoquer ses sol- -dals par tribus pour adopter un projet de loi; nouvel -et pernicieux exemple. Le sénat cependant ratiSa cette délibération , parcequecetteloi, imposant un vingtième
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sur te prix de tout esclave afTranclii, ra|>portait ua revenu assez considérable au trésor; mais les tribui^sdu peuple, mécontents à la fois et du fond et de la forme, firent prononcer la peine de mort contre quiconque oserait tenir de pareilles assemblées. Ils u'avaient pas di* peine à prouver qu'un consul obtiendrait tout ce qu'il voudrait de soldats assujettis à ses volontés par le serment militaire. Eu la même année, les comîces condamnèrent à une amende de dix mille as Licinîus Stolon, qui, au mépris de la loi provoquée par lui-même, se trouvait possesseur de plus de cinq cents arpents : il en avait mille, et en faisait passer la moitié sous le nom de son fîls, qu'il avait frauduleusement émancipé à cet effet. Ou plaint peu la victime d'une loi absurheet injuste, quand c'est sur son propre auteur qu'elle retombe.
Des deux consuls élus en 356, l'un, Popilius Lénas, rêfluisit facilement lesTiburtins; l'autre, Fabius Ambustus, éprouva plus de i-éststance de la part des Tai"qulniens et des FaMsques. L'appareil d'une troupe de prêtres étrusques, secouant dans leurs mains des torches enflammées, et sur leurs têtes des bandelettes bigarrées, et disposées comme les serpents des Furies, effraya d'abord les intrépides Romains. Le consul leur tit honte d'une terreur si puérile; et bientôt ils remportèrent une victoire éclatante. Mais toute la confédération étrusque s'ébranlait : il fallut contre elle un dictateur; et, pour la première fois, un plébéien, Caius MarciusButilus, parvint à eette dignité; il choisit Caius Plautius, autre plébéien, pour général des cavaliers. I^s nobles s'indignaient de la profanation de ces hautes magistratures. Pour comble de scandale, Marcius Rutilus battit les ennemis, pilla leur camp, Bt huit
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mille prisonniers, sans compter ce qu'il avait taillé en pièces, et triompha sans l'iiveu du sénat, en vertu d'un décret du peuple. Ud désastre de l'armée romaine eût été cent fois moins douloureux aux patriciens; ils redoublèrent d'efforts et d'intrigues pour n'avoir plus de consuls de la classe plébéienne. Huit interrègnes consécutifs retardèrent t'électîon; mais enSn, au mois d'avril 355, les ceuturies élurent Sulpioius Péticus et Valérius Publicola , tous deux nobles. Les tribuns du peuple opposèrent en vain la loi rendue en 36^ ; on leur répondait par l'article des Douze Tables portant qu'une dernière décision du peuple romain annule toujours les précédentes, et en soutenant que l'élection qui venait de se consommer avait force de loi. Alors, Messieurs, il fallait dire que toute loi, ordonnant ou défendant d'élire certaines personnes, était en soi inefficace et dérisoire, puisqu'il suffisait de l'enfreln'Rre pour l'anéantir. Vous pouvez remarquer ici à quel point les Romains manquaient d'idées précises sur le système politique : ils avaient débattu durant plus de cinq ans la question de savoir si l'un des consuls serait nécessairement plébéien; les patriciens y avaient résisté comme à une loi qui entraverait la liberté des suffrages; et voilà maintenant qu'ils déclarent que les suffrages demeurent tout aussi libres que si l'on n'avait prescrit aucune règle.
Empulum fut pris sur les Tiburtins par les deux nobles consuls , ou par le seul Valérius, selon quelcpiesuus des auteurs que Tite-Live consulte. Les géographes* ne savent trop où était Empulum; le père K.ircher croyait en avoir retrouvé les ruines sous les édifices d'Ampiglione, dans le territoire de Tivoli. De plus rudes
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combats attendaient les deux magistrats au sein de Rome. Leur honneur était iutéressé à se doaner des successeurs patriciens : tout au contraire, il tardait au peuple et à ses tribuns de reconquérir les droits que Sextius et Licinius Stolon avaient établis. Oui, disait-on, des rois, des décemvirs, de plus odieux tyrans seraient préférables à deux cons.uls choisis, sans partage, dans une classe orgueilleuse. Malgré ces réclamations , mal. gré des mouvements populaires continués durïint plusieurs jours, la persévérance des nobles l'emporta : la plupart des citoyens désertèrent le champ de Mars, et l'on proclama les résultats de l'élection consommée dans une assemblée très-peu nombreuse. Deux patriciens encore, Marcus Fabius Ambustus et Titus Quiotius Pennus ( ou Popîlius que certains historiens lui substituent), prirent possession des fonctions consulaires le ly avril 354- Il y a des tables qui associent à Quintius le plébéien Marcîus; et l'on pourrait conclure de ces variantes qu'il y a eu scission dans les cbmices et une élection double. Les traditions s'accordent, du moins à peu près, concernant les victoires remportées durant cette année sur les Tiburtins, à qui l'on enleva Sassula, et sur lesTarquinîens, qu'on massacra indignement, même ceux qu'on avait faits prisonniers : trois cent cinquante-huit, choisis parmi les personnages les plus distingués, furent conduits à Rome, ou ils expirèrent sous ta hache, après avoir été déchirés à coups de veines : c'était, disait-on, des représailles. C'était une horrible et honteuse barbarie, dont ce peuple romain devait d'autant plus rougir qu'il avait à la reprocher à ses ennemis. Il est probable que des consuls dont l'un aurait été plébéien eussent épargné cet op-
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probre aux Romains; maïs l'aristocratie inspire celle cruauté froide qui tient au mépris plus qu'à la liaine, et qui ne reconnaît aucun devoir envers des hommes d'une autre classe, et surtout d'une autre natiau. C'est d'ailleurs une grave et détestable erreur que celle qui assimile les représailles à la loi du talion, déjà si terrible elle-même ; car ces malheureux que , par des représailles, vous sacrifiez à vos vengeances, ne sont point ceux qui vous outrageaient il y a cinq ans, ou vingt, ou cinquante. Innocents, pour la plupart, des torts dont vous vous plaignez, ils ont été entratoés par les lois et les coutumes humaines sur ce champ de bataille oii sans doute vous avez pu les vaincre, mais où de guerriers vous devenez des tigres, si vous tes égorgez désarmés : combien plus, si vous prenez le t^mps de tes amener au sein de votre ville pour y jouir du spectacle de leurs lougs tourments!
ËtîTrayés des succès et de la cruauté du peuple romain, les Samnites recherchèrent son alliance; et un traité fut conclu entre deux peuples qui devaient bientôt se livrer tant de combats l'un à l'autre. Dans l'intérieur de Kome, la guerre durait toujours entre les créanciers et les débiteurs, malgré les restrictions qu'on venait de mettre à l'usure, etsi unciario fœnore facto levata usura erat. M. Dureau de la Malle traduit/Tfd/gré la prodigieuse réduction de t intérêt. Rien, dans le texte, ne répond au mot prodigieuse ; on l'ajoute ici pour confirmer le sens d'un pour cent par au, qu'on a donné si légèrement à l'expression unciarium Jœnus.
Deux patriciens encore parvinrent au consulat en avril 353- L'un, Sulpicius Pélicus, marcha contre les Tarquiniens, auxquels s'élaient rallies les Cériles , en con-
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sidcralion de leur origine commune. L'autre, Valérius Publicola, qui, chargé de combaitre les Volsques, campait sur les terres de Tusculum, revint à Borne, par ordre du sénat, pour nommer un dictateur : ce fut Manlius Torquatus. Un sén a tu s -consul te , ratifié par le peuple, déclara la guerre au*. Cérites, Ceux-ci en conçurent un efTroî mortel, qu'ils auraient dû ressentir au moment où ils se liguaient avec les Tarquiniens. Maintenant ils n'envisageaient plus que l'invincible puissance des Komaius, et maudissaient Tarquiuies- Au lieu de prendre les armes, ils envoyèrent des députés demander grâce au séaat et au peuple. Rome oublierait-elle le pieux accueil qu'au temps de ses désastres, ils avaient fait à ses vestales? Les ambassadeurs se tournaient vers le temple de Vesta, et réclamaient d'elle le prix de la sainte hospitalité qu'ils avaient donnée à ses prêtresses. Taltait-il, sur quelque apparence d'hostilités, méconnaître, dans les Cérites, d'anciens et fidèles amis? Avalent-ils pu songer à menacer Rome florissante, eux qui lui avaient montré un tel dévouement à l'époque de ses plus accablants revers? Non; ce n'était qu'un instant d'eri-eur. lies Tarquiniens avaient traversé leur territoire avec des forces si redoutables , qu'on ne pouvait leur refuser le passage; et <|uelques habitants des campagnes s'étaient laissés entraîner à leur suite. La nation entière des Cérites, loin de partager cet égarement, était prête à livrer les coupables, ou à les punir elle-même. Céré demeurait toujours le sanctuaire du peuple romain, l'asile de ses pontifes et de ses dieux, la ville des cérémonies. Ces supplications réussirent : safls ciboire les Cérites innocents, on voulut bien, par égard pour leurs anciens services , leur ac-
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rardep ta paix, ou une trêve de cent ans. On se dédommagea en pillant les campagnes desFalisques; et, les légions étant rentrées dans Rome sans avoir rencontré d'ennemis, on répara les murs et les tours de la ville, et l'on fit la dédicace d'un temple d'Apollon. Mnniius gardait le pouvoir dictatorial, et s'en servait pour contenir les plébéiens, qui voulaient recouvrer le droit d'avoir un consul pris dans leur ordre. Les tribuns protestaient qu'ils s'opposeraient à toute élection , plutôt que de consentir à une plus longue infraction de la loi Lininia; et le dictateur, qu'il abolirait le consulat, plutôt que d'en souffrir le partage entre la noblesse et tes plébéiens. Le terme de la dictature expira pendant ces débats : il fallut un interrègne ; il y eut jusqu'à onze entre-roîs consécutifs, sous lesquels les séditions ne discontinuaient pas. Les tribuns exigeaient une élection conforme à la loi ; le peuple songeait davantage encore à se délivrer du fardeau de ses dettes; le sénat se vit forcé de fléchir sur l'article du consulat; et, au mois de juin 352, Valérius Publicola eut pour collègue le plébéien Caius Marcius Rutiius, qui avait exercé déjà cette éminente magistrature. Pour affermir la concorde en réglant l'affaire des dettes, les consuls provoquaient la création de cinq ofiîciers qu'on appela mensarios, ab dispensatione pecuniœ; M. Dureau de la Malle traduit banquiers, ainsi nommés par l'analogie de leurs opérations avec celles de la banque. Il n'est pas très-facile, Messieurs, de se former une idée précise de ce que firent ces cinq officiers : commençons par traduire littéralement ce qu'en dit Tite-Live. <• Ils ont mérité, par leur équité, par leurs « soins, que leurs noms demeurent célèbres dans tes
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«monuments de l'iiisloire. C'étaient Caius Duilius, « Publius Décius Mus, Marcus Papirius, Quintus Pua blilius et Tibérius ^rnilius. Chargés d'un genre d'af- « faires très-difSciles à traiter, et où l'on mécontent^ B le plus souvent les deux parties, toujours au moins « fune, ils réussirent par divers ménagements, et par a l'avance plus que par la perte de quelques fonds pua.blics. Or, à l'égard des débiteurs embarrassés qui a retardaient de s'acquitter moins par impuissance que a par défaut d'ordre, le trésor public, après avoir pris « ses sûretés, payait les créanciers de sommes appor- ■ tées sur des tables ou comptoirs au milieu du Forum; « ou bien on faisait une juste estimation du prix des K choses que tes débiteurs pouvaient céder pour se lî- « bérer; eu sorte que, non-seulement sans injustice , « mais sans plaintes même ni des uns ni des autres, on « éteignit une quantité considérable de créances, » Il y a donc lieu de penser, Messieurs, que les cinq menj^m employaient deux moyens : d'une part, ils apportaient des sommes d'argent prises au trésor public, et s'en servaient pour payer certains créanciers; c'était une avance que le trésor faisait aux débiteurs, qui devenaient les siens propres. Beste à savoir en quoi pouvaient consister tes sûretés que prenait le trésor en se substituant aux créanciers particuliers, et s'il acquérait, comme eux , le droit de réduire les débiteurs en servitude. D'une autre part, les mensarii estimaient le prix des biens quelconques, mobiliers et immobiliers, que les débiteurs pouvaient céder en payement ; et apparemment ils obligeaient les créanciers de les recevoir à ce prix. IjCS interprètes n'ont pas manqué de disserter sur les banquiers ou
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mensarii de Rome; mais ce qu'ils en disent ne peut guère s'appliquer qu'à des époques postérieures à celle que nous étudions en ce motneat. Depuis, ces o/tîciers furent chargés de négocier et faire valoir l'argent du fisc; de percevoir tes revenus de la république, soit par eux-mêmes, soit par des collecteurs désignés h cet effet; de recueillir les produits casuels des confiscations et des ventes; de recevoir les dépôls et les cautionnements des particuliers, et de pourvoir au soulagement des citoyens obérés, en leur prêtant des deniers publics, ou gratuitement, ou à un très~ modique intérêt. Toutes ces fonctions réunies composaient une sorte de ministère du trésor public; et l'on en attribue de semblables à certains magistrats grecs appelés Tputicef^t-rai. Cicéron, dans son discours pour Flaccus, parle d'une ville grecque où, dit-il, un cou ne pouvait pas se mouvoir sans le concours de cinq préteurs, de trois questeurs, et de quatre trapézites ou mensarii. Ce dernier nom a été, chez les Romains, quelquefois appliqué à des banquiers particuliers que désignait aussi le nom A'argentarii : ceuxlà n'étaient point des officiers publics, mais de simples changeurs, qui tenaient leurs bureaux, sur la place de Borne et qui , trafiquant pour leur propre compte , prêtaient de l'argent au plus haut iritéi-êt qu'il leur était possible, et en empruntaient au plus bas. Leurs boutiques ou bureaux s'appelaientYa^r/i^ argentariœ; et l'expression œs circumforaneum désignait l'argent qu'on leur empruntait. En général, on les méprisait comme de vils usuriers. Nous voyons que, pour outrager Octave, ou lui reprochait la profession d'firgenlarius ou mensarius, qu'avait exercée son aïeul.
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11 y a donc lieu de distinguer deux acceptions du mot mensarii : dans l'une, il est synonyme d'arge/itaru, et ne signiSe qu'une profession particulière ^ dans L'autre, il désigne des officiers ou magistrats publics.
La fausse annonce d'une coalition des douze peuples étrusques contre la république romaine servit de prétexte pour créer un dictateur. Promu à cette dignité, Caius Julius choisit Lucius ^mîlius pour commandant de la cavalerie. Tout resta paisible au dehors; mais le dictateur employa son temps et son autorité à remettre les patriciens en possession des deux places de consuls. En effet, après sa dictature et deux eotrerois, on élut Caius Sulpicius et Quintius Pennus, à qui lés uns donnent le prénom de Titus; les autres, celui de Caius; d'autres encore, celui de Céson : car les diverses tables consulaires fournissent ces variantes. Le soulagement du fardeau des dettes avait adouci les esprits; et tes nobles profitèrent de cette disposition du peuple pour obtenir de lui les choix qui leur convenaient. Les deux consuls, partis de Rome pour des -expéditions militaires, ne trouvèrent ni Falisques ni Tarquiniens à combattre : ils firent, dit Tite-Live, la guerre aux champs plus qu'aux hommes, brûlant et dévastant toutes choses : Cum agris magis quant cum hominibus, urendo populandoque gesserunt bella. .Quel étrange usage des armes et du pouvoir ! Et par quelle fatalité conserva-t-on du respect, et presque de l'admiration, pour ces odieux carnages.'' Ils ont servi, diton, à vaincre l'opiniâtreté de ces deux peuples, qui sollicitèrent et obtinrent une trêve de quarante ans : comme s'il pouvait subsister, entre des brigands, d'autre paix que celle que leur conseillent l'état de leurs forces et la
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crainte des revers! A Rome, où depuis douze années on avait négligé les recensements, on sentit le besoin d'en faire un, à cause des changements que le payement des dettes avait occasionués dans les fortunes. Quand on s'assembla pour Dommer des censeurs, Marcius Rutilus se mit sur les rangs. Il avait été le premier plébéien élevé à la dictature; il eut le bonheur d'être encore le premier censeur plébéien. On lui donna Cnéius Maulius pour collègue. Ce nouveau succès, presque inattendu , de la cause populaire indigna la noblesse : elle créa un dictateur, non pour faire la guerre, il ne se présentait aucun ennemi, mais pour se tenir en (orvfi contre la loi Licinia, à la prochaine élection des consuls. Malgré les manœuvres des patriciens, malgré les efforts du dictateur Fabius Âmbustus, et de son général de la cavaleiie Quintus Servilius Ahala, te plébéien Popilius Lénas fut élu, et s'installa comme consul le t8 juin 3So, avec le patricien Lucius Cornélius Scipion. La fortune, qui, dans son inconstance, favorisait quelquefois la classe plébéienne , voulut qu'à la nouvelle d'une irruption des Gaulois, Cornélius Scipion se trouvât dangereusement malade, et que le consul plébéien demeurât seul chargé de cette guerre. Voilà Popilius I^nas qui presse tes enrôlements, qui fait la revue de l'armée hors de la porte Capèae , non loin du temple de Mars, qui se fait apporter les étendards, prend avec lui quatre légions complètes, remet le surplus au préteur ValériusPublicola, et ordonne la levée d'un corps de raserve. Tous ces préparatifs achevés, il marche droit à l'ennemi, s'établit sur une hauteur voisine du camp des Gaulois, et travaille à des retranchements. Les Gaulois se développent, préscn-
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tont la bataille, et, voyant qu'on ne descend poî&t à leur reucontre, qu'on se couvre et qu'on se retranche, se persuadent que les Romains ont peur, et fondent sur eux en poussant d'épouvantables cris. Les triaîres romains n'interrompent point leurs ouvrages; les hastati et tes principes, placés en avaut de ces travailleurs, soutiennent seuls l'attaque : ils profitent de l'avantage de leur position; leurs traits lancés dehaut tombent avecplus de pesanteur, et pénètreot plus avant dans les corps qu'ils atteignent. Les Gaulois en sont criblés; ils en demeurent hérissés. Dès lors il sufGt du moindre choc pour les repousser : précipités de la hauteur qu'ils ont commencé à gravir, ils s'écroulent comme une seule masse, et leur épouvantable chute en écrase un plus grand nombre que le fer n'en avait exterminé. La victoire des Romains n'était pourtant pas encore -assurée; car il restait, dans la plaine, une autre armée de Gaulois, bien plus forte, plus innombrable que celle qui venait dépérir; et les Romains, épui^s de fatigues -dans ce premier combat, concevaient déjà d'autant {}lus d'alarmes , que leur consul, blessé à l'épaule gauche , pQur avoir affronté partout les dangers, avait été obligé de quitter un instant le champ de bataille. Mais un léger pansement lui suffit. On le revoit, il s'écrie : «Soldats, pourquoi vous ralentir? Vous n'avez point « affaire à des I^atins, a des Sabins, qui d'ennemis de- K viennent vos alliée dèsque vos armes les ont vaincus. « C'est contre des bètes farouches que nous avons tiré « le fer; il faut verser tout leur sang, ou leur donner le « vôtre. Vous les avez repoussés de votre camp, préci- B fûtes au fond de la vallée : vous marchez sur l'amas de « leurscadavres. Voyez celte plaine; Il ta faut couvrir du
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Sf>8 HISTOinE ROKA.IHE.
R inéme carnage. N'attendez pas qu'ils fuient tant qu'ils « vous veiTont immobiles. £n avant les enseignes, et n tombons sur l'ennemi ! » A ces mots, lesRoniains s'ébcanlent; le premier rang des Gaulois recule, leur centre est enfoncé. Déroi^tés, ils ne se rallient plus, parce que, chez eux, rien n'est régulier dans l'autorité ni dans les - ordres des cbefs. La frayeur les emporte au delà de leur camp et vers le mont d'Âlbe, qu'ils aperçoivent comme une citadelle, au milieu des coteaux, qu'il domine. Le consul ne les poursuivit pas plus loin que leur camp, parce que sa blessure le retardait, et que d'ailleurs il ne voulait pas tramer, au pied des hauteurs occupées par l'ennemi, sonarmée qui venait de soutenir tant de fatigues. Le butin du camp gaulois fut abandonné aux soldats romains; Le consul Popilius rentra dansRomeà la tête d'une armée victorieuse, et rapportant de riches dépouilles. Sa blessure retarda son triomphe. Comme son collègue était encore malade, les patriciens profitèrent habilement de ces conjonctures pour créer un dictateur : c'était le trentième depuis l'origine de cette magistrature, et, dans le court espace de huit années, le cinquième. Ce qu'avait a faire Lucius Furius Camillus, qu'on investissait de cette puissance suprême, était d'empêcber la nomination d'un consul plébéien; il y réussit avec le concours de son commandant de la cavalerie, Publius Cornélius Scipîon. En présence des trophées du plébéien Popilius Léms, on élut consuls deux patriciens : savoir, le dictateur lui-même et Appius Cornélius Crassus. lis ne s'installèrent toutefois qu'après le triomphe de Pûpilîus; et le peuple, durant cette cérémonie, laissa éclater ses ressentiments contre la faction des nobles.
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QUAHAHTE-SIXIÈMH LEÇOW. 36g
Le récit que vous venez d'entendre, Messieurs, n'est pas sans difHcultés. D'abord cette victoire sur les Gaulois est du nombre de celles dont Polybe ue fait aucune mention et n'a aucune connaissance : selon cet exact et judicieux historien , tes Gaulois, après leurs deux premières incursions sur le territoire romain, l'une en 389 et l'autre en 36o, n'ont reparu qu'en 348, plus d'un an après l'époque assignée au triomphe de Popilius Lénas. Ensuite on a peine à comprendre comment les succès éclatants de ce général plébéien et un service aussi considérable rendu par lui à la république au raient laissé à la noblesse les moyens et même la volonté d'enfreindre encore la loi Licînia dans l'élection qui suivait de si près de si heureux exploits. Mais ces questions n'arrêtent point les commentateurs de Tite-Live : leur attention ne se fîxe que sur des détails de grammaire ou d'antiquités. Ils examinent si la porte Capène ne s'est pas appelée jadis ^rfa Camœna, à raison de ta proximité d'un bois et d'un temple consacré aux Muses , ainsi que le dit Âsconius Pédianus. Ils expliquent en quoi consistaient les différents corps d'infanterie romaine distingués par les noms de triarii, haslati et principes; et il est à propos, en effet, que nous prenions, dès cet instant. Messieurs, une première idée de la signification de ces mots. Polybe expose comment le tribun d'une légion romaine la divise en quatre corps. Il prend les plus pauvres et les plus jeunes soldats pour former une troupe légère; douze cents hommes, au-dessus de ceux-là, composent une seconde section , celle des hastats; douze cents autres plus vigoureux encore, celle des princes; et les plus âgés, celle des triaires. Ceux-ci sont invariablement au nombre de