‹ Cours d'études historiquesChapitre 21 sur 35 · QUARANTE-SEPTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUARANTE-SEPTIÈME LEÇON

ANNALES ROMAIETES. AjniixS 34^ A 3^1 AVAHT ). «

Messieurs, une victoire du dictateur Servilius 'Ahala sur les Gaulois ; une loi qui remet en vigueur l'article des Douze Tables relatif à l'intérêt de l'argent; le dangereux exemple donné parManlius Impénosus de faire délibérer les soldats sur desquestioos politiques; Licinius Stolon condamne à une amende pour avoir enfreint sa propre loi portant qu'aucun Romain ne possédera plus de cinq cents arpents de terre; la dictature déférée pour la première fois à un plébéien , à Marcius Butilus, qui triompbe des Etrusques ; les patriciens réussissant néanmoins, à force d'audace et d'intrigues, à taire élire deux consuls dans leur classe; d'horribles représailles exercées, au sein de Rome, sur trois cent cinquante-huit prisonniers tarquiniens ; te pardon ac' cordé aux Céri tes, en considération des éminents services qu'ils ont rendus avant leur défection éphémère ; le plébéien Rutitus réélu consul, malgré les efforts du dictateur Manlius pour prolonger l'infraction de la loi Ltcinia; la création de cinq magistrats appelés mensarti, et chargés de pourvoir au soulagement des débiteurs ; ce bienfait et la dictature de Caius Julius amenant la nomination de deux consuls patriciens ; un dénombrement opéré , après douze ans d'interruption , par ce mime Rutilus ; Rutitus, le premier encore des plébéiens qui exerce la fonction de censeur; un autre plébéien, Popilius Lénas, promu à ta dignité codsu-

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laire, quelles que soient tes manœuvres d'un ilictateur nommé tout exprès pour y mettre obstacle; ce Popilitis rentrant dans Borne, vainqueur des Gaulois après une bataille où Tite-Live dislingue les services divers des hastaii, des principes et des triarii; Furius Camiilus parvenant cependant à se faire élire de dictateur consul avec un autre patricien ; l'apparition de corsaires grecs près de l'embouchure du Tibre; les incursions des Gaulois sur la même côte, et la défection générale des peuples du Latium ; la levée de dix légions romaines ; le miraculeux combat singulier de Valérius Q>rvus contre l'ua des plus énormes et des plus menaçants Gaulois; une nouvelle défaite de ces troupes barbares, omise toutefois, ainsi que les précédentes, par l'exact et savant Polybe; un traité entre Cartbage et Rome, textuellement rapporté parce même historien grec; la réduction de l'intérêt à un demi pour cent par mois, et un délai de trois ans accordé aux débiteurs pour payer en quatre fois le principal; le consulat de Yalérius Corvus et son triomphe sur les Antiates et sur les habitants de la ville de Satricum, qu'il réduit en cendres; les Auronces vaincus par Lucius Furius Camillus dictateur ; des jugements rendus par te peuple contre des usuriers, et UD interrègne qui aboutit à l'élection de deux consuls patnciens : tels sont les feits les plus mémorables de l'histoire romaine depuis l'an 36o jusqu'au milieu de l'an 343 avant l'ère chrétienne : ils ont été la matière des chapitres siv à xxviii du septième livre de Tîte-fjive, Quelques-uns , spécialement ceux qui concernaient les Gaulois, ont mat supporté l'épreuve d'une critique sévère ; et il existe, à l'égard des cinq derniè-

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384 niSTOIRE BOHAIHE.

res de ces dix-sept années, des difBcultés chronologiques assez graves. Les Fastes capitolins placent, sous l'aunée 348, une dictature dont Tite-Live ne fait pas mention ; ces Fastes ne nomment point le dictateur de cette époque; et ce sont les savants modernes qui y attachent le nom de Caius Claudius Crassinus Régil* lensis avec celui de Caius Livius Deuter comme général des cavaliers. Ce qui autorise cette conjecture, c'est que Suétone, dans la F'ie de Tibère , dit que la maison Claudia a fourni cinq dictateurs, et la maison Livia un maître de la cavalerie; ce qu'on ne retrouve exact qu'en reportant les deux noms à la dictature fixée à l'an 348 par le fragment capitolin ; du reste , on ne sait aucun fait à y rattacher. D'un autre côté, Tite- Livc nous a parlé, sous l'année 344 f de la dédicace du temple de Junon Monéta, d'une éclipse, d'une grêle ou d'une pluiede pierres, d'une dictature de Valérius Puhlicola , et d'une célébration solennelle des Fériés latines : nous avons renvoyé ces événements à l'année 337, pour des motifs que je ne pourrai vous exposer que dans notre prochaine séance , car nous ne descendrons aujourd'hui que de l'an 343 à l'an 34[- Deux années vont suffire pour remplir les quatorze derniers chapitres du livre VII de Tite-Live.

Maintenant, dit cet historien, nous aurons à raconter des guerres plus mémorables par les forces des ennemis, par l'éloignement des contrées, parla durée et la longue suite des campagnes. £n effet, Messieurs, qu'avons-nous vu jusqu'ici? Des expéditions toujours rapides, hormis le seul siège de Véies, et sans exception toujours hmitées à une assez courte distance des murs de Rome. Cette ville existe , on nous le dit ainsi.

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depuis cjuatre cent dix ou quatre cent douze ans; et cependant ses domaines demeurent bornés au midi par les marais Pontins, à r«st par le mont Algide près d'Albe la I^ongue, au nord et à l'occident par t'Anio ou Teverone, Elle n'a conquis encore que Véies ctCéré sur l'Etrurie. Tant de fois victorieuse des Eques , des Voisques et de ses autres voisins, elle n'est, au milieu ■ d'eux et comme chacun d'eux, qu'un fort petit Etat, qu'on peut traverser en un jour, et qui contient à peine huit à neuf cent mille habitants de tout âge, de tout sexe et de toute condition. Mais vous allei enfin la voir aux prises avec une nation puissante et belliqueuse, gentem opibus armisque validiun, avec les Samnites, possesseurs d'un territoire bien plus étendu, plus riche et mieux peuplé que le sien. S'ils n'étaient originairement qu'une colonie, qu'un versacrum des Sabins, ils avaient pris des développements qui les rendaient le principal peuple de l'Italie méridionale. lU occupaient le pays que nous nommons aujourd'hui les Abruzzes ; et les ligues dont ils devenaient les chefs étendaient quelquefois le nom de Samnites à plusieurs des peuplades qui lesenvironnaient.Les Samnites, dit Fwguson , habitaient les environs de l'Apennin , depuis les confins du Liatium jusqu'à ceux de l'Apulie j à t'aide de leurs montagnes et de quelques institutions singulières ou même romanesques, ils soutinrent, quarante ans, la guerre contre la république romaine. L'auteur anglais cite en note l'endroit du cinquième livre de Strabon où il est question des mariages samnites, c'est-àdire de l'usage établi, chez ce peuple , de choisir chaque année dix de leurs plus belles filles, et de les unir aux jeunes guerriers qui s'étaient le plus signalés par

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leur bravoure. Nicolas de Damas, dans Stohé^ parte mi ppu dinëremment de cet usage; et c'est d'après lui que Montesqureu s'est exprimé en ces termes : « Les « Sanmites aroientunecoutumequi, daas une petite ré- M publique (elle n'était pas si petite) , et surtout dans « la situation où étoit la leur, devoit produire d'admî- K raMes effets. On assembloit tous les jeunes gens, et « on les jugeoit. Celui qui éloit déclaré le meilleur de o tous prenoit pour sa femme la fille qu'il vouloît; cece lui qui avoit les suffrages après lui cboisissoît encore, « et ainsi (fe suite. Il étoit admirable de ne regarder eow tre les biens des garçons que les belles qualités* et les « services rendus à la patrie. Celui qui étoit le plus ri- « che de ces sortes de biens choisissoit une fille dans «toute ta nation. L'amour, la beauté, la cbasteté, la « vertu, ta naissance, les richesses mêmes, tout cela a étoit, pour ainsi dire , la dot de la vertu. Il seroit difn ficile d'imagfiner une récompense plus noble , plus CI grande, moins à cbarge à un petit État, plus capaa b)e d'agir sur l'un et l'autre sexe. ■»

A la guerre si longtemps périlleuse contre les Samnites, dit Tite-Live, succéda celle de Pyrrhus, cjue suivit celle des Carthaginois. Combien de travaux et d'efforts! Que de fois Borne s'est vue réduite aux plus désolantes extrémités, avant d'élever son empire à -ce terme de grandeur où elle a tant de peine h se soutenir ! Quanta rerum moles ! Quoties in extrema péri' ctihrum ventam, ut in hanc magnitudinem, quœ vix yustinetur, erigi iinperium possel f y oas voyez , Messieurs, que l'historien considère comme une époque Irès-im portante ce commencement de la guerre avec (es Samnites. Pour en exposer la cause, il dit que les

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deux nations, celle de Kome et celle du Sainniitint alliées et amies depuis longtemps, n'ont été diviséesque par des peuples étrangers à l'une et à l'autre. Attaqués injustement par les Samnites, les Sidicius se liguèrent avec les Campaniens, hommes énervés par la mollesse, et desquels il ne fallait attendre aucun secours vigoureux. Les Samaites, endurcis à la guerre, tombèrent d'abord sur ces Campaniens, et les vainquirent deux fois, d'abord dans le territoire desSidicins, puis auprès de Capoue et des monts Ti&ites. Il paraît que le territoire des Sidicins était situé entre le Garilian et le Vulturne : leur ville principale est appelée par Cicéron TeU' num Sidicinum; et il ne faut pas la confondre avec Téano en Apulie. L'ancienne Capoue, ville capitale de la Campanie, était dominée par le mont Tifate , à quelque distance de la Capoue moderne. Bacclius et Cérès enrichissaienr à l'envi son délicieux twritoire : Summum, ibi Liberi patris cum Cerere certameriy dit Pline l'Ancien. J'ai eu occasion de vous rapporter les opinions relatives à sou nom et à son origine; dans Virgile, ^lleapourfottdateurCapys, l'un descompagnons d'Enée:

El Capfa, bine Domen Campanx ducitur urbi.

Velléius Paterculus la croit bâtie par les Toscans , un demi-siècle avant la fondation de Rome; et Tite-Live, entre autres hypothèses, a distingué, comme la plus vraisemblable, celle qui fait de Capua l'équivalent de locus campestris. Quoi qu'il en soit , battus deux fois par les Samnites en 343, les Campaniens envoient à Borne des ambassadeurs, qui, introduits dans le sénat, implorent son assistance : .

0 Le peuple campanien, disent-ils, nous a députés

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388 HISTOIRF. nOMAJMI.

« vers vous, Pèresconscrits,pour vous demander voire n ainilié à l'avenir, et vossecourscnceiiioinent même.Si tt nous avions adressé cette prièreaii temps de nos proso pérités, notre alliance avec vous, commencée plus tôt, <c aurait été inoins étroite; car alors, apportant dans ce « contrat des prétentions d'égalité, nous aurions été vos « amis sans doute, autant qu'aujourd'hui , mais beau- « coup moins vos sujets et vos redevables. Maintenant, « accueillis par voire commisération , protégés dans .« nos dangers par votre assistance, il faudra bien que a nous gardions le souvenir de ces bienfaits, sous a peine de paraître ingrats et indignes de tout secours « divin et buniitin. Non , certes ! Le bonbeur qu'ont les « Samnites d'avoir été avant nous vos amis et vos al- « liés ne saurait être un motif de nous exclure : seule- « ment leur ancienneté leur vaudra l'honneur de nous u précéder : voire alliance avec eux ne voîis interdit pas « d'en contracter une nouvelle; et, de tout temps, il « vous a suffi, pour accorder votre amitié, qu'on eut H exprimé la volonté de l'obtenir. Les Campaniens, H quoique leur fortune actuelle ne leur permette pas o de parler d'eux avec trop d'avantage, ne le cèdent, a pour la grandeur de leur cité ni pour la fertilité de «leur territoire, à aucun peuple, si ce n'est à vous, II Romains ; et peut-être votre alliance avec, eux ne se- « ra-t-elle pas un léger accroissement à vos prospéri- « tés. Les Èques, les Voisques, ces éternels «UDemis « de votre ville, quelque mouvement qu'ils tentent, I» nous trouveront derrière eux ; et ce que vous aurez n fait les premiers pour notre salut, nous ne cesserons « plu^ de le faire pour votre empire et pour votre K gloire. La soumission de ces peuples intermédiaires

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QUAHANTR-SEFTlèUE LEÇON. 38()

« entfe nous et Rome, vous est promise par votre va- « leur et votre fortune, et va bientôt étendre votre « domination jusqu'à nos confins. Il est amer, il est u déplorable, l'aveu que notre adversité nous arrache : « nous en sommes venus au point qu'il nous faut, Pères (c conscrits , appartenir ou à nos amis ou à nos adver- « saires : être à vous, si vous prenez notre défense; ans « Samnites, si vous nous abandonnez. Décidez si vous « aimez mieux que Capoue et la Campanie grossissent a les forces du Samnium ou ^es vôtres. Il est de votre « équité, Romains, d'ouvrir vos cœurs et d'étendre vos « bienfaitsà tous les peuples, mais à ceux-là surtout qui, « en portant, sans consulter leurs propres forces, des u secours à qui leur en demandait, se sont mis dans M la nécEï^sité d'en implorer eux-mêmes. Après tout, « pourtant, nous avons combattu en apparence pour « les Sidicins, et réellement pour nous-mêmes, quand a nous avons vu nos voisins en butte à l'exécrable bri- « gandage des Samnites, qui, après avoir embrasé leurs « domaines, avaient étendu cet incendie jusqu'aux nô- « très. Aujourd'hui, en effet, ce n'est pas le ressenti* « ment d'un outrage reçu , c'est l'empressement de saisir « une occasion qu'ils sont ravis de se voir offerte, qui « eotraînc ces Samnites à nous assiéger. Si c'était vente geance et colère, si ce n'était pas l'impatience de sa- « tisfaire leur cupidité , ne leur suffirait-il point d'avoir A deux fois terrassé nos légions, d'abord sur les terres « des Sidicins, ensuite dans la Campanie même? Quel « est ce courroux si acharné que le sang versé en deux a batailles n'a pu le désarmer encore? Ajoutez-y le pil- « lage de nos campagnes , l'enlèvemeiit des hommes et « des troupeaux , l'incendie et la ruine des habitations « rurales, tous les ravages du fer et du feu. Et tant

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SqO histoire HOHAIIfE. .

« d'hon-eui's ne suffisent point à leur colère! C'est qu'il K faut assouvir aussi leur cupidité; c'est elle qui les a pousse jusque sous, les murs de Capoue : ils veulent « ou détruire une ville florissante, ou la posséder eux- « mêmes. Romains, occupez-la par vos bienfaits plutôt a que de la laisser en proie à leur malveillance. Nous « ne parlons point devant un peuple qui refuse d'entreu prendre des guerres légitimes; cependant, si vous A montrez seulement la résolution de nous secourir, « nous prévoyons que vous n'aurez pas besoin de « combattrç: le mépris des Samnites, qui a pu nous at- « teindre, ne s'élève pas plus haut. L'ombre seule de « vos armes peut nous couvrir, et nous laisser convaln- « eus que tout ce qui nous restera, tout ce que nous K serons encore n'appartiendra plus qu'à vous. Pour « vous se cultiveront les champs de ta Campante; * pour vous se peuplera Capoue; vous nous tiendrez H lieu de fondateurs, de pères, de dieuK immortels. « Désormais aucune de vos colonies ne nous surpassera o en déférences et en fidélité. Exaucez, Pères conscrits, A nos prières; qu'un signe de vos têtes augustes pro- H mette aux Campaniens votre assistance invincible, u comme celle des dieux, et nous ordonne de ne plus « douter du salut de Capoue. Savez-vous quel innom- « brable concours de nos concitoyens de tous les or- « dres accompagnait les premiers pas que nous avons « faits vers vous? Quels vœux, quels pleurs ont précédé « partout et suivi notre départ? En quelle attente aua jourd'hui languissent nos femmes, nos enfants, les a. sénateurs et le peuple entier de la Campanie? Immo- « bile aux portes de la ville, cette multitude étend au « loin ses regards sur la route qui nous doit ramener; « et nous savons quelles seront ses alarmes, ses angois-

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Qn&RilNTE-SEPTlÈU E LEÇON. ' 39I

« ses, jusqu'à cequ'elle apprenne l'arrêt que vous nous a ordonnerez, Pères conscrits, de lui rapporter. Il est « une réponse qui leur rendrait te salut, la victoire, o la lumière, la liberté; il en est une autre, mais « nous avons horreur d'un tel présage. Décidez le sort a de ceux qui vont être vos alliés et vos amis, ou re- « noncer à toute existence, /»roi>»/e ut aut de vestris u futuris sociis atque amicis, aut nusquam uUisJu- « turis, consulite. »

Saus parler, Messieurs, de l'éloquence et des mouvements pathétiques de ce discours, il sert au moins à donner une idée des relations politiques des peuples de cette époque. Peut-être néanmoins Tite-Live, en composant cette harangue, s'est-il un peu exagéré l'importaoce et la puissauce que pouvait alors avoir la république romaine. Du reste, il n'est pas étonnant que les Cainpaniens, amollis et peu exercés à la guerre, se croient perdus sans ressource, si Rome ne vient point à leur aide, et que, pour obtenir son assistance, ilsdesc'endent aux plus humbles supplications. Seulement Qn a peine à concevoir comment, avec un tel sentiment de leur faiblesse, ils se sont hasardés à prendre les armes pour les Sidicins contre les formidables Samnites. Quoi qu'il en soit, le sénat, après avoir fait retirer les ambassadeurs cainpaniens, délibéra sur leur demande. 11 sentait de quel avantage seraient pour' lui l'alliance, la soumission et presque ta propriété d'un territoire aussi fertile que la Campanie, d'une ville aussi riche que Capoue : c'était, selon l'historien, ta plus grande et la plus opulente de l'Italie, maxima opiûentissinuique Italiœ. Cependant la bonne foi prévalut sur l'intérêt , tamen taata utilitate fides anti-

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quiorfuit. Cela , Messieurs , n'est pas très-certain; car vous allez voir que le sénat se ménageait les moyens ' de profiter des conjonctures. 11 répondit aux. Campaniens qu'il prenait part à leurs malheurs, mais que Borne était unie par un traité aux Samnites; qu'elle emploierait néanmoins sa médiation pour préserver la Campanie de toute violence, a Puisqu'il en est ainsi , répliqua «le chef de la députation campanienne, conformément iraux instructions qu'il avait reçues, puisque vous refîiasez de nous défendre contre d'injustes agresseurs , dé- «fendez au moins votre propre domaine. Oui, Pères «conscrits, les habitants de la Campanie, leur ville de aCapoue, leurs champs, leurs temples saints sont, dès «ce moment, à vous; nous les livrons à votre empire; et «tûus tes maux qui nous menacent vont être soufferts crpar vos sujets. oEn proférant ces paroles, tous les ambassadeurs tendaient vers les consuls des mains supphantcs : bientôt, le visage baigné de larmes, ils se prosternent dans le vestibule du sénat. Cet exemple des vicissitudes humaines, ce spectacle d'une nation , naguère si puissante ou si fastueuse, aujourd'hui si humiliée et si dépendante, attendrissaient les Pères conscrits. Persuadés qu'il était de leur honneur de ne point sacrifier des infortunés qui se livraient à eux, ils résolurent d'envoyer aux Samnites une ambassade chargée de leur remontrer combien leur agression était injuste, et combien elle allait devenir téméraire, maintenant que la Cnmpanie était une propriété du peuple romain. Si ces douces remontrances ne suffisaient pas, tes députés devaient, au nom du sénat et du peuple de Rome, sommer tes Samnites de s'éloigner de Capouc et de son territoire. Les Samniles répondirent en or-

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QUARANTE-SEPTIÈME LEÇOM. SgB

donnant aux généraux de leurs propres cohortes d'aller à l'instant achever le pillage du territoire de Capoue. De leur côté, les Romains, après avoir employé, selon teurantique usnge, le religieux ministère de leurs "féciaux, déclarèrent solennellement la guerre ; le sénat la décréta, et les comices la sanctionnèrent. Quoi q,u'en dise Tite-Live , c'était l'intérêt politique qui la conseillait, ainsi que Florus le laisse mieux apercevoir dans un plus court récit : Rome annonçait, dit-il, qu'elle s'armait, non pour elle-mlme, mais ce qui était plus honnête, sed quod est speciosius ^ pour lesOampaniens, ses alliés. Elleavait bien aussi une alliance avec les Samnites; mais celle qui venait de Funir aux Campaniens était bien plus sacrée, puisqu'ils avaient commencé par lui céder tous leurs droits et tous leurs domaines. Il faut songer que la Campanie est la plus belle contrée, non-seulement de l'Italie, mais de toute la terre, omnium non modoltalui, sed toto orbe terrarum pulcherrima Campaniœ plaga est. Point de climat plus délicieux : le printemps y fleurit deux fois par an, bis Jloribus vernat. Point de territoire plus fertile; Florus répèle ce qu'a dit Pline ,»iiie/'i Cererisque cerlamen. Point de position maritime plus avantageuse : là sont les ports célèbres de G.ièle et de Misène, les eaux de Baïes, les lacs Lucriu et Avcrne, les vignobles de Falerne et de Massique; et ce mont Vésuve, destiné à imiter les feux de VEinA , pulcheirinius omnium Vesuvius , y£tnœi ignis imitator. Florus ajoute ici l'énuméralion des villes de Formies,Cumes , ■ Pouzzoles, Naples, Herculanum, Pompéi et Capoue, leur capitale, jadis comptée, avec Carthage et Rome, comme l'une des trois plus grandes cités de l'univers.

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394 HISTOIRE llOH\IN£.

C'était pour cette ville , pro kac urbe , pour ces contrées, pro his regionibus , quoiqu'elles ae fussent pas encore telles que Florus vient de les décrire, c'était pour laCampanie enBn que Rome attaquait les Samnites , nation dont il s'applique à dépeindre les richesses, la mauvaise foi , et les opiniâtres fureurs : Gentem, si opuleniiam quœras, aurets et argenteis armis , discolori veste , usque ad ambitum annatam ; si fallaciaitty saltibus fere et montium fraude grassantem; si rabiem ac furorem, sacratis legibus humanis' que hostiis in exitium urbis agiiatam; si pertinaciam, sexies rupto fœdere cladibusque ipsis animosiorern. « Veut-on connaître son opulence? Elle a des a armes d'or et d'argent, des vêtements bigarrés, et du u luxe même à la guerre. Ses frauduleux artifices? Elle «s'est exercée aux brigandages dans les défilés des mon- " tagnes. Sa rage et sa fureur? Elle ne respire que la « ruine de Rome : c'est le but de ses lois sacrées et de «ses horribles sacrifices. Son indomptable obstination? a Elle a six fois rompu tes traités ; et ses défaites ont n ranimé son ardeur. »

I^s deux coQSuls romains , tous deux patriciens , partirent de Rome, chacun à la tête d'une armée. Valérius entra dans la Campanie; il vint camper près du mont Gaurus, et Cornélius près de Saticule, dans le Samnium. Dès que leâ Samnites, rassemblés autour de Capoue, aperçurent la troupe de Valénus,il$ demandèrent à leurS' généraux le signal du combat, assurant que les Romains ne se trouveraient pas mieux de leur entreprise en faveur des Campaniens que ceux-ci du secours qu'ilsavaient porté aux Sidicins. Le consul exhorte sestetdatsànepass'elifrayer d'un nouvel ennemi , d'une

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Q11ABAHTF.-SEPTIÈHE LEÇON. SgS

guerre nouvelle. Plus ils s't^loigneront de Borne, moins seront aguerris les peuples qu'ils aurout à combattre. Il ne fallait pas juger de la valeur des Samnites par les défaites desSidicîns et des Campaoiens. C'étaient le luxe et la mollesse qui venaient de vaincre les Capouans. £t que signiBaientd'ailleurs deux victoires des Samnites, dans tous les siècles de leur histoire, auprès de tant d'honneurs attachés au nom romain 7 Rome comptait presque plus de triomphes que d'années depuis sa fondation. Elle avait tout subjugué autour d'elle, Sabins, Étrusques, T^tins, Herniques, Eques, Voisques et Aurônces; et, victorieuse des Gaulois en tant de combats, elle avait Bni par les repousser dans leurs vaisseaux et sur mer ; Postremo in mare ac naves fiiga compu- Uril. Ici , Messieurs, vous interromprez sans doute Valérius pour lui demander ou il prend cela; car Tite- Live ne vous a rien conté de pareil ; il ne vous a pas dit un seul mot des vaisseaux des Gaulois ni de leur fuite pac mer ; ce sont des corsaires grecs qui se sont -rembarques près de l'embouchure du Tibre. Valérius ose déclarer cependant qu'il n'est pas un vain discoureur : il se donne pour un brave guerrier, pour un capitaine expérimenté. Vous ne lui contesterez pas sa vaillance, ni ses talents militaires; mais vous regretterez de trouver des allégations si peu précises dans sa harangue. Tite-Live, qui l'annonce comme fort courte, paucis adhorlatus , ta prolonge néanmoins par les protestations que fait Valérius de son intrépide dévouement et de la pureté de son civisme. Ce n'est point par ces manœuvres de factieux, par ces intrigues si fami* lières aux nobles, non factionihus modo, nec percoU tiones usUatas iwhilihus, c'est par ses exploit!? qu'il

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3g6 HISTOIRE ROMA.1HE.

s'est acquis l'honneur de trois consulats. «Aujourd'hui» «poursuit-il, le consulat est accessible aux plébéiens «comme aux patriciens; il est le prix, non plus de la a naissance , mais du courage : soldais , vous y pouvez «tousaspirer. Ce nouveau surnom de Corvus, que m'ont « donné les hommes, de l'aveu des dieux , ne m'a point «faitoûblîer celui de Publicola, l'antique gloire de notre « famille. Toujours j'ai servi , honoré , je sers et je ré- H vère encore le peuple de Rome, à la guerre comme au «Forum, dans mes. relations privées, dans mes petites uet grandes magistratures, tribun ou consul, et dans « mon troisième consulat aussi bien que dans le premier. a A cette heure, ce qui presse, nunc, quodinstat y c'est B qu'avec l'aide des dieux , vous triomphiez avec moi de «ces Samnites. «

Vous voyez, Messieurs, que Valérius cherche à se populariser. Jamais général ne se familiarisa plus avec les soldats : on le voyait partager les travaux des derniers d'entre eux. Il se mêlait aux jeux guerriers où ils disputaient de vitesse et de forces; qu'il fût vainqueur ou vaincu, rien n'altérait son air affable, sa douce et facile aménité; il ne dédaignait aucun rival; sa bienveillance éclatait à propos dans ses actions; et il savait, dans ses discours, respecter la liberté d'au- Irui autant que sa dignité propre. Enfin, ce qui est le comble de la popularité, il exerçait le pou voir de la même manière qu'il l'avait sollicité. Toute l'armée donc écouta joyeusement son exhortation , et le suivit hors du camp. On combattit de part et d'autre avec le même espoir comme avec d'égales forces, sans se défier de soi-même et sans mépriser l'ennemi. Les Samnites étaient fiers de leurs deux récentes victoires, les Romains de leurs

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QUlUA.HTE-SEPTlfeME LEÇOW. Sg^

triomplies non interrompus depuis quatre cents annétis. Comme la fortune ne se déclarait point, le consul ordoDiia une charge de cavalerie, qui ne produisit encore aucun effet. Alors il se replace à la tête de l'infanterie, saute à bas de cheval et s'écrie : « Soldats , ceci nous re- R garde, nous autres fantassins : faites ce qlie vous me « verrez faire; je vais m'ouvrir un chemin dans les rangs «ennemis.; renversez de même ceux qui se présealeront «devant chacun de vous. Voyez cette forêt de tances cétincelantes : tout à l'heure il n'y aura plus là qu'une a route ouverte par un vaste carnage, u II dit et ordonne aux cavaliers de se porter sur les ailes j le premier ils'élaoce, et terrasse tout ce<ju'il rencontre. Ce spectacle enflamme ses guerriers; à droite, à gauche, ils livrent des assauts mémorables ; mais les Samnites ne reculent pas d'une ligne, quoiqu'ils reçoivent plus de blessures qu'ils ne portent de coups. Ou avait assez longtemps combattu : le sang ruisselait autour des étendards samnites; personne encore ne prenait la fuite; ils étaient résolus à ne se laisser vaincre que par la mort. Les Romains sentaient leurs forces s'épuiser de lassitude. Il restait peu de jour : un. transport de rage les entraîne, et cette fois l'ennemi commence à plier et à fuir; il se laisse prendre et massacrer; peu échapperaient, si la nuit ne venait interrompre la victoire ; car ce n'est plus un combat. Les Romains avouaient qu'ils n'avaient pas rencoatré encore d'ennemis si opiniâtres; et les Samnites, quand on leur demandait quelle cause avait pu vaincre leur obstination et déterminer leur fuite, répondaient que les yeux étincelants des Romains et la fureur frénétique empreinte sur leurs traits les avaient frappés de terreur, f^eur départ , dès celte nuit

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398 IflSTOIRE ROMAINE.

même, fut un nouvel aveu de cet effroi, I^ lendemain, l'armée romaine s'empara du camp resté vide; et la multitude des Campanieus accourut pour la féliciter.

L'autre consul Comélius ne réussissait pas aussi bien dans le Samnium. Il s'engagea imprudemment à travers des gorges dominées par des hauteurs couvres de bois; et , lorsqu'il vît les ennemis sur sa télé , la retraite lui était devenue fort périlleuse. Heureusement Publius Décigs, tribun légionnaire, découvre une colline plus élevée qu'aucune de celles qu'occupaient les Samnites : l'accès en eût été impossible à une armée embarrassée de ses bagages : il oe l'était point à une troupe légère. Décius montre cette colline au consul; il le lui désigne comme une citadelle et un refuge ; il ne demande, pour la conquérir, que les hastats et les princes d'une seule légion. Dès qu'avec eux il aura gagné ce sommet, Cornélius pourra, sans danger, poursuivre sa marche. En effet, Décius pénètre en secret à travers les hois, et n'est aperçu des ennemis que lorsqu'il est près du poste qu'il veut occuper. A son aspect, les Samnites s'épouvantent , et donnent à l'armée du consul le temps de se retirer des défilés ; tantôt ils songent à marcher contre elle, tantôt à se porter sur Décius ; et, dans leurs incertitudes, ils laissent échapper le moment de l'une et de l'autre entreprise. S'ils poursuivent le consul, ils s'engageront eux-mêmes dans ces gorges qui viennent d'être pour lui si périlleuses; pour atteindre Décius, il leur faut gravir des' hauteurs escarpées, et s'exposer à ses traits. Ils prennent pourtant ce dernier parti. La colère les anime; on vient de leur arracher une victoire certaine; ils n'ont, au surplus, qu'un bien court espaceà traverser, et que fort pou d'ennemis à combattre. Mais

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comment opérer cette attaque? Leurs irrésolutions recommencent sur ce point. Les uns veulent investir la colline de tous côtés, et couper à Décius toute communication avec le consul; les autres, lui laisser les chemins ouverts afin de l'accabler dès qu'il sera descendu. La auit survient pendant qu'ils délibèrent; et Décius, voyant qu'on n'ose pas l'attaquer, et qu'on ne se met point en mesure de l'envelopper, appelle ses centurions et leur dit : «Comment, avec cette impéritie et cette paresse, les Sam- «nites ont-ils pu vaincre lesCampauienset les Sidicins? « Mais nous ressemblerions à nos ennemis , si nous res- « lions ici plus qu'il ne convient. Suivez-moi, et pro(î- (c tons d'un reste de jour pour reconnaître les lieux où «ils placeront leurs postes, et les issues par lesquelles u nous pourrons nous échapper. » Aussitôt il prend l'habit d'un simple soldat, le sagulum gregale, pour n'être pas remarqué; ses centurions se déguisent de même, et il fait ses reconnaissances.

Ayant posé des sentinelles, il fait courir la tessera pour avertir qu'au signal de la seconde veille, il faudra se rendre auprès de lui en armes et en silence. I^ tessera était une petite tablette oii l'on inscrivait le mot d'ordre. Au coucher du soleil , le tribun , avant de poser les gardes, la remettait à un soldat qui , pour celte raison, était qualiBé tesserarius , et qui la transmettait de rang en rang jusqu'à ce qu'elle revint au tribun. Ce moyen propageait rapidement la connaissance des ordres des généraux. Vous savez, Messieurs, que la seconde veille de la nuit, plus longue ou plus courte suivant les saisons, était comprise entre nos huit heures du soir et minuit. Entouré de ses soldats, à l'heure dite, Décius leur adresse un discours, un peu long pour une

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400 HISTOIHE ROM AIN K.

circonstance si critique, mais dont nous avons besoin de connaître plusieurs traits , parce qu'ils tiennent aux usagesetauxmœursmilitaires des Romains: a Soldats, ce «silence que vous gardez, il le faut observer en m'écou- « tant, et vous inlerdire les acclamations. Lorsque j'aurai aesposé mon plan, ceux qui l'appt-ouverout passeront « à ma droite, la majorité décidera : Quœpars majorent, aeo stabitur comilio. Ce n'est pas la fuite qui vous a «poussés ici, ce n'est point la lâcheté qui vous y arête tenus; mais vous y êtes enveloppés par l'ennemi. Votre avaleur a conquis ce poste ; c'est à votre valeur de vous «en retirer. En l'occupant, vous avez sauvé une armée «roniaine;il s'agit de vous sauver vous-mêmes, en le «quîltant; vous êtes dignes d'avoir, en si petit nombre, «garanti le salut de tant de Romains, et de n'avoir eu a pour le vôtre besoin de personne. Vous avez affaire « à un ennemi si stupide, qu'hier il a manqué l'occasiou u d'exterminer notre armée entière; il n'a pris garde à «cette colline si avantageuse que lorsqu'il nous y a vus; «avec des milliers d'hommes, il n'a su ni nous en fer- «mer le chemin, ni nous ôter les moyens d'en sortir. « Cet ennemi qui, les yeux ouverts, s'est laissé jouer par Il vous, il le faut tromper endormi, c'est indispensable. «Car telle est notre position, que je vous montre une « nécessité plutôt que je ne vous offre un conseil. Il n'y « a point à délibérer si vous resterez ici ou si vous partinrez, puisque la fortune ne vous a laissé que vos armes « et le sentiment de votre courage ; mourir de faim et « de soif, c'est notre sort, si le fer nous inspire une frayeur «indigne d'un homme et d'un Romain. Notre unique « salut est de nous dégager de ce lieu , ou de jour ou « de nuit ; et, sur ce point même, il ne reste aucun doute.

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QU AftANTE-SEPIlÈME LEÇON. 4o '

t( Si nous attendons le jour, comment espérer que l'ente nenii ne nous enfermera point par des retranchements «et des fossés? Il vient, vous le voyez, d'investir de «troupes cette hauteur. Or, si c'est la nuit qui convient « à notre évnsion , dans la nuit c'est cette heure même «qui nous est la plus favorable, cette seconde veille où «je vous ai convoqués, celle du premier et du plus pro- ~« fond sommeil des humains. Vous passerez à travers des «soldatsendorniis; votre silence continuera de les trom- «per; ou, s'ils s'éveillent , vos clameurs soudaines les «frapperont d'effroi. Suivez-moi, je suivrai la fortune (S qui nous a conduits ici . Allons, que ceux à qui cet avis « paraîtra salutaire, viennent se ranger à ma droite.» Tous y passèrent, et àM'inslant même suivirent Décius par les intervalles que laissaient vides les postes ennemis; ils avaient traversé la moitié du camp, lorsqu'un Romain, passant surua Samnite endormi , heurta son bouclier. On s'éveille peu à peu de poste en poste , et l'on s'effraye d'un mouvement dont on ne connaît pas la cause. Est-ce im corps de Romains ou de Samnites qui marche? Décius essaye-t-if de s'évader? Ou bien le consul a-t-il pris le camp? Décius donne le signal des cris guerriers, qui glacent de terreur une troupe engourdie par le sommeil. Elle ne sait ni s'armer, ni s'opposer à son passage, ni le poursuivre ; il égorge tout ce (ju'il rencontre, et continue sa route vers le camp du consul. «Braves Romains, s'écrie-t-il, vo- (itre expédition et votre retour obtiendront les louanges « de tous les siècles. Mais, pour contempler votre gloire, « il faut la clarté du jour. Il ne convient pas que le si- « lence et les ténèbres de la nuit cachent un si brillant «succès; attendons ici la lumière.» Au point du jour, il XV. 29

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4o3 HISTOIRE ROMAIHE.

dépêche au consul uu courrier ; à celte nouvdie , le camp s'émeut et s'eDivrc de joie. Une tessère annonce qu'ils sont de retour et pleins de vie, ceux qui, pour le salut de tous, se sont exposés aux plus imminents périls. On court à leur rencontre; on se ré|>and autour d'eux, pour les louer, les féliciter-, les proclamer tous ensemble, et chacun d'eux à part, les sauveurs de l'armée; on rend grâces aux dieux; on élève aux cieux Déciua. C'était un triomphe au sein d'un camp : Décius le traversait à la t£le de son détachement armé; tous les re> gards se fixaient sur lui; et tant d'honneur rendait le tribun l'égal du consul. Il an'ive au prétoire : on appelait ainsi le quartier ou la tente du général; car vous savez. Messieurs, que te mot de préteur avait été longtemps un terme générique, et signi6ait une prééminence quelconque. Le cousul convoque une assemblée solennelle, et entame l'éloge de Décius, qui l'interrompt pour l'inviter à ne songer qu'à l'intérêt de la républif\ue. L'occasion leur est offerte d'attaquer les ennemis, tout saisis encore de leurs frayeurs noctui-nea , tous épars autour de la colline. Décius ci-QÎt même que ply sieurs sont errants dans les défilés pour le poursuivre. Les légions s'arment, $ortt>nt du camp; et des routes qui leur sont maintenant mieux connues tes conduisent près des Samnites. Ceux-ci, brusquement attaqués tandis qu'ils sont tous dispersés et la plupart sans armes, ne peuvent ni se rassembler, ni se mettre en défense, Tii se retirer sous leurs retranchements. De toutes parts on les pousse dans leur camp mai gardé , et dont bientôt les Romains s'emparent. Les cris des vainqueurs retentissent autour de la colline, et mettent en fuite les détachements qu'on y a laissés. Ainsi beaucoup de Sam-

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QUAHARTE-SEPTI ÈME LEÇON. 4o3

uites cédèrent à un ennemi qu'ils ne voyaient pas; et ceux quR U peur avait poussés dans les retranclieinents, au nombre d'environ trente mille, furent tous taillés en pièces, et leur camp livré au pillage.

Ces exploits étant achevés, le consul convoque de iiouvefiu l'assemblée générale, recommence l'éloge de Décius, qui vient de mettre le comble à sa gloire. Entre autres récompenses militaires, il lui donne une couroune d'or, cent bœufs et un taureau blanc ans cornes dorées , superbe victime. Chaque soldat du détachement reçut à perpétuité une double ration de blé, et pour le moment un bœuf et deux tuniques. Aux dons du consul succédèrent ceux des légions, qui , au bruit des acclamations, ceignirent d'une couronne obsidionale le front du libérateur; son détachement aussi lui en décerna une pareille. Dei-oré de ces couronnes, il immola au dieu Mars le magnifique taureau, et abandonnales cent bœufs aux compagnons de son expédition. Ces braves soldats reçurent de plus, des légions, delà farine et du vin; et toutes ces distributions s'accomplissaient avec des transports d'allégresse et des acclamations militaires qui exprimaient un contentement unanime. Un troisième combat se livra, près de Suessula, à celle des armées samnites que Vafêrius avait battue en Campanie, et qui, renforcée de l'élite nouvellement levée de la jeunesse du Samnium , voulait tenter encore une fols la fortune. Suessula, dont il reste aujourd'hui quelques ruines au lieu appelé Castelh di Sessola , était une ville campanienne entre Noie et Capoue. Dès que les Capouans la virent menacée par les Samnites, ils . demandèrent des secours au consul Valérius, qui aussitôt vint camper à peu de distance de l'ennemi. Ayant

4u4 HISTOIRE BOAIAIHE.

reconnu que IVnceinte du camp de Valérius était fort peittc, tes Samoites en conclurent qu'il avait peu de monde : ils se montraient impatients de l'attaquer, et cette témérité leur eût réussi; heureusement, leurs chefs continrent l'ardeur des soldats, et perdirent beaucoup de temps selon leur usage. Leurs provisions s'épuisaient : ils envoyèrent leurs troupes fourrager dans la campagne. Le consul, voyant les ennemis dispersés et leurs postes ma) gardés , tomba sur leur camp, l'enleva presque sans résistance , rassembla en un monceau les étendards qu'il y avait pris , et, y laissant deuc légions, relictis duabus legionibus, avec défense expresse de toucher au butin avant son retour, il repartit en ordre de bataille, profectus agmine instruclo. Gronovius et Crévier pensent, non sans raison, qu'au lieu de legionibus , il faut lire cohorubus ; car deux légions composaient toute l'armée du consul. Il se mit à la poursuite des fourrageurs, les tourna, les enferma dans une enceinte, et en fit un carnage horrible : on lui rapporta quarante mille boucliers, quoiqu'il n'y eût sûrement pas autant de morts, nequaquam lot cœsis , et cent soixante-dix étendards, outre ceux doDt il s'était emparé. De retour au camp ennemi, il en abandonna le butin à ses soldats.

Effrayés de ces succès, les Falisques demandèrent au sénat un traité d'alliance, au lieu de la simple trêve qu'ils avaient conclue avec Rome; et les Latins tournèrent contre les Pélîgniens leurs armes déjà préparées contre les Romains. Carthage apprit ces glorieux succès, et envoya des ambassadeurs pour féliciter Rome, et offrir une couronne d'or, du poids de cinquante marcs, « suspendrean temple de Jupiter Capilolln. On décerna

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QU ARANTli-SEPTiÈHE LEÇON. /^o5

aux deux consuls riiooneur du triomphe : à la suite de l«or char marchait et brillait Déoius, dont le nom revenait aussi souvent (jue les leurs, dans les cliants familiers des soldats. I^ père Catrou ajoute que Cornélius n'y était pas épargné; tuais cette circonstance n'est énoncée ni dans Tîte-Live ni ailleurs, bien qu'en effet il y aurait eu assez de reproches k faire à Coi-nélius, qui avait engagé son armée en de fort mauvais pas. A la prière des habitants de Capoue et de Suessula, on envoya des troupes hiverner dans leurs territoires pour les défendre. I^s délices de Capoue étaient déjà dangereuses. Les soldats romains y conçurent l'idée d'enlever cette ville aux Campaniens, comme ceux-ci l'avaient ravie, environ quatre-vingts ans auparavant, aux Etrusques. £li! pourquoi les plus riciies domaines de l'Italie et la cité la plusflorissante appartiendraientils à des lâches, qui n'ont pas su se défendre, plutôt qu'à une armée victorieuse? Fallait-il laisser à des sujets de si douces jouissances, tandis que le peuple souverain resterait attaché à un sol aride et empesté, que les exactions des usuriers rendaient plus triste et plus stérile encore? Ainsi se tramait en secret une conjuration, quand Servilius Ahala, et, pour la quatrième fois, le plébéien Marcius Rutilus prirent possession du consulat, le 4 itoûl 3^-i.

SciTilius fut chargé de l'administration intérieure de Bonie : Rutilus, envoyé en Campanie, y porta l'expérience que lui avaient acquise son âge, ses quatre consulats, l'exercice des fonctions de censeur et sa dictature. Informé du complot par les tribuns des légions, il jug»ja que le parti le plus sage serait d'amortir cette pi-emièro effervescence par l'espoir d'obtenir un jour

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4o(î HISTOIKE ROMAIKE.

ce qu'on désirait, et de rester, en attendant, cliez les Campanieas, durant toute l'année suivante. Ce tempérament calma les esprits , et, pour le moment, empêcha la sédition d'éclater. Peu à peu le consul purgeait son armée des sujets les plus turbulents. Il en liceociait quelques-uns, disant que le temps de leur service'étail achevé , ou bien qu'ils étaient trop âgés ou trop faibles. Il eu renvoyait d'autres par des congés d'abord individuels,, puis étendus à des cohortes entières, attendu qu'il savait bien, disait-il, que leurs affaires dotnesti' ques auraient trop à soutiTiir d'une si longue absence. Ceux qu'il gardait, il les dispersait en divers lieus,eD alléguant les besoins du service militaire. Ceux qui rentraient dans Borne y étaient retenus sous différents prétextes par l'autre consul et par le préteur. D'abord les conjurés ne soupçonnèrent point l'artifice, ignari ludificationis ; ils n'étaient pas fâchés de revoir leurs foyers; mais quand ils s'aperçurent que les premiers partis ne revenaient pas, et que c'étaient surtout les chefs de la conspiration. qui avaient disparu, l'étouitelaent et bientôt la peur saisirent les esprits. On ne doutait plus que les projets de sédition n'eussent trauspiré. On se figurait d'avance les enquêtes, les dénoncîatioDS, les tortur-es, les supplices secrets, et l'explosion enfin des cruelles vengeances du patriciat et du pouvoir. Ce qui restait de conjurés dans le camp voyaient les fils du complot détendus par l'art du consul, et i-essentaient des alarmes qu'ils propageaient par de mystérieux entretiens. Une cohorte cantonnée près de Terracine alla se poster vers les Latitules , défilés entrecoupés de ruisseaux, et (|ui, non loin dos lives de rUfens, aujourd'hui l'Ofanto, conduisaient à Fondi.

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«jUAR ANTE-SEPTIKBIK LEÇON. 40?

Là, cette colioite recueillait lous ceux c{ue le consul éloignait pour difTérentes causes , comme nous venoos de le dire. Déjà la troupe se grossissait ; c'était une armée à laquelle il ne manquait plus qu'ua chef. De pro< cheen proche, eu pillant les campagnes, elle s'avança jusqu'au territoire albaiu, et se construisit des retranchements sur le revers de la moutagne où est située Albe la Longue. Cet ouvrage achevé, elle emploie le reste du jour à délibérer sur le choix d'un général : aucun des guerriers présents n'inspirait assez de confiance. Mais qui faire venir de Bome?Quel patricien, quel plébéien voudra sciemmeat s'exposer aua tel péril? Et serait-on en sûreté entre les mains d'un chef qui n'aurait point partagé les ressentiments et les désirs impatientsdel'armée? Ils délibéraient encore le lendemain, quand des pillards vinrent leur dire qu'ils avaient trouvé un général, Titus Quintius, qui s'était retiré à Tusculum et y cultivait son champ, oubliant Rome et tes honneurs. C'était un citoyen de race patricienne, . qui jadis avait fait de glorieuses campagnes, mais qu'une blessure,, dont il restait boiteux, avait relégué dans les champs, loin du Forum et de toute carrière ambitieuse. A son nom , les séditieux le reconnurent, et, à toute bonne Bn l'envoyèrent chercher, fût-ce de force . et par menaces. Il était nuit quand les soldats chargés de cette mission entrèrent chez lui, l'éveillèrent d'un profond sommeil, et lui déclarèrent qu'il n'y avait point de milieu , entre un commandement honorable , ou la mort, s'il refusait de les suivre. Us t'entraînent au camp d'Albe : à l'instant on le proclame général ; on le revêt des ornements de cette dignité; et, tout étourdi d'un événement si étrange, il reçoit l'ordre de con-

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4oA HISTOIBE HO M AINE,

duire la troupe à Romt:. De leur propre mouvement plutôt qu'à son signal , les soldats lèvent les enseignes, et arrivent à la huitième pieri'e de la voie aujourd'hui nommée Applenne. De ta, sans retard, ils iraient jusqu'à la ville, s'ils n'apprenaient qu'une armée marche contre eux, conduite par Valërius Corvus, qu'on vient de nommer dictateur, et par le commandant de la cavalerie, jCmilius Mamercinus.

Dès .que les deux troupes furent en présence , et reconnureut de part et d'autre les armes et les enseignes de Rome, tout à coup le souvenir de la patrie éteignit ta colère dans toutes les âmes. On n'avait point encore l'affreux courage des guerres civiles; on ne savait combattre que des étrangers; un schisme non ensanglanté était le dernier excès de la haine et de ta discorde intestine. Aussi, des deux parts, et les chefs et tes soldats ne cherchaient- ils qu'à se rapprocher et à se parler. Quintius, dégoûte du métier des - armes, même pour le service de la république, voudrait-il les porter contre elle ? Et Valérius, qui chérit tous ses concitoyens el surtout ses compagnons d'armes, ira-t-il fondre sur des guerriers qu'il a commandés? Il s'avance pour conférer : les rebelles le reconnaissent, ils cèdent , autant que les Romains qui le suivent, au respect que sa présence imprime , et ils l'éeoutent en silence : a Soldats, lenr dit-il, en sortant de la ville, «j'ai adoré les dieux immortels, les vôtres, les miens, 1 ceux de l'Etat ; je les ai suppliés de m'accorder l'hou- « neur de vous réconcilier, et non pas de vous vaincre. « J'ai eu , j'aurai bien assez d'occasions de briller à la «.guerre; ici je ne veux obtenir que la paix. Ces vœux « que j'ai adressés aux immortels , vous les pouvez ac-

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