‹ Cours d'études historiquesChapitre 4 sur 35 · TRENTE-SEPTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TRENTE-SEPTIÈME LEÇON

AHHALES ROMAINES. ANMÉES SqO à 388 AVAKT I. - PRISE DE HOME PAR LES GADLOIS.

Messieurs, la prise de Véies, en l'année 394 avant notre èrp,est une époque importante dans les fastes des Bomaias. « C'était, dit Condlllac, le présage àe leur u grandeur. 11 n'était pas possible que des peuples, divî- «sés en une multitude de petites cités, ne succombasa sent pas les uns après les autres sous les efforts coa- « tinus et redoublés d'un peuple toujours armé, qui o s'opiniâtrait dans toutes ses entreprises. Les Romains e uese borneront pas à faire des courses sur les terres « de leurs voisins; ils auront d'autres vues et d'autres « succès. Eu s'agraudissant, ils se feront, d'après les a circonstances, un plan pour l'agrandir eocore ; et cea pendant les nations d'Italie ne se précautionneront a pas contre une manière de conquérir qu'elles n'ont K pas prévue, parce qu'elles n'eu ont pas vu d'exema pie. » Toutefois, Messieurs, les effets immédiats de la conquête du territoire véien ne furent que de nouveaux démêlés entre les vainqueurs. Les tribuns du peuple proposaient de transporter à Véies ungvpartie de la population romaine; la multitude se plaignait d'avoir eu une part trop modique à la proie dont on venait de s'enrichir. Trois députés , dit-on , portèrent àDelphes une offraude magnifique vouée par Camille; et l'on raconte, sur leur voyage, sur les secours qu'ils obtinrent de Timasithée , qui gouvernait Lipari,

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Ca EIISTOIHE ROUAIHE.

d«» détails qui ne sont pas très-bien attestés. I^évesque trouve aussi quelque iovraisemblaoce dans le récit du siège de Faléries, dans la trahison imputée à un maître d'école, et dans ta soumission volontaire des Falisques. C'était encore à Camille qu'on derait cette nouvelle conquête. I^es plébéiens n'en étaient pas plus satisfaits ni de ce personnage, ni du sénat, ni même de certains tribuns du peuple. Aulus Virginius et un Pomponius, qui, dans l'eitercice de cette charge, avaient servi la cause des patriciens, furent condamnés à l'amende. De son côté, le sénat parvint à rétablir, en 39a, lu consulat interrompu depuis quinze ans; et, pour se réconcilier la multitude, il décréta qu'on assignerait à chaque citoyen pauvre sept arpents du territoire véien. Mais une famine et une peste, qui désolaient ta campagne et la ville, forcèrent de recourir, en 890 , au régime des tribuns militaires, afin que, sur six ma* gistrats, il y en eût quelqu'un du moins qui échappât à la mort et à la maladie. Malgré des victoires gagnées par deux de ces tribuns militaires sur les Volsiniens et sur les Salpinates, malgré de prétendus avis célestes qui annonçaient l'approche desCautois, et sans égard pour l'affliction particulière de Camille qui venait de perdre son fils, ce grand citoyen fut traduit en jugement par le tribun du peuple Apuléius; et, quoiqu'il se fût volontairement exilé, le peuple le condamna par contumace à une amende assez forte, en compensation des trésors dont il avait frustré ses concitoyens en disposant des dépouilles velennes. Déjà s'avançait une armée gauloise; elle assiégeait Clusium, soit que le goût du vin et les Intrigues d'un Clusinien nommé Aruns l'eussent récemment attirée en Ita-

TSENTE-SEPTli: ME L b 1<0 K. G3

lie, soit plutôt que des Gaulois eussent pénétré dans cette contrée et n'y fussent établis plusieurs siècle auparavant. A ce propos Tite-Live vous a esposé ce qu'il sait de l'occupation d'une partie de cette contrée et de la fondation de Milan par le fîts d'Ambigat, Bellovèse, au temps où commençait aussi Marseille, et où Tarquin l'Ancien régnait à Rome. Depuis, des Céuo> mans , des Salluvieiis , des Boyens , des Lingones et des Senones enfin s'établirent en divers cantons de l'Italie septentrionale, et descendirent jusqu'en Étrurle et en Ombric. Poijrbe nous avait déjà présenté, sur ces transmigrations, des délails dont les résultats généraux sont à peu près les mêmes. Diodore de Sicile a traité aussi ces matières : la relation qu'il nous a faite d'avance de l'expédition des Gaulois en 3(}o , ou, selon lui , en 387 , sera bientôt rectifiée autant qu'embellie par Tite-Live. Diodore, en d'autres livres de sa £/^/toMi?ç'ui?^to;'/^ue, et surtout au cinquième, s'est occupé des plus anciens . Gaulois; il décrit leurs mœurs avec assez d'intérêt et de vraisemblance; mais il ne débite que des fables sur leurs origines, et n'a rien de précis à nous apprendre sur leurs transmigrations.

César divise la Gaule en n'ois parties : la Belgique, l'Aquitaine et le pays des Celtes ou Gaulois proprement dits; mais il n'entre point dans son plan de remonter aux origines communes de ces trois peuples , ni de les suivre dans leurs excursions en Italie. Chez Plutarque, les Gaulois, nation celtique, se partagent en deux corps : l'un passe les monts Ripiiées entre la Russie et la Sibérie , et va occuper le nord de l'Europe ; l'autre va se fixer entre les Pyrénées et les Alpes, près des Sénonais et des Geltoriens, ou dans les pays désignés depuis par

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C4 ]IISTOIRE ItOMAine.

ces noms ; c'est de là que parlent ceux qui vont attaquer Clusium. Ailleurs Plutarque place des Gaulois tant sur les bords du Danube et en Illyrie, qu'en Ligurie et sur les côtes de la mer Tyrrhénienne. Dans les trois derniers siècles de la république, il eu peuple toute l'Italie septentrionale au delà et en deçà du Pô, en même temps qu'il étend ce nom de Gaulois ou de' Celtes sur tout le pays compris entre les Pyrénées, les Alpes et le pays du Bbin, sur quelques parties de l'Espagne, et sur certaiues contrées grecques et asiatiques. Dans les anciens abrégés, réputés classiques, d'annales romaines, les Gaulois agresseurs de Clusium et de Rome sont des Senones, qai viennent immédiatement de Milan, et qui appartiennent à la nation qui remplit . l'Europe occidentale entre les Alpes et l'Océau, y compris les Bretons, les Morins, tes Belges, les Balayes, et dont une branche s'est depuis établie dans la Galatie ou Gallo-Grèce. Ammien Marcellln donne un extrait d'une histoire des Gaules, écrite en grec par Timagène sous le règne d'Auguste ; et il en résulte que tes Gaulois eux-mêmes ne s'accordaient pas entre eux sur leurs origines. Les uns se déclaraient Aborigènes, tenant leur nom de Celles d'uu de leurs rois et celui de Gâtâtes de la mère de ce prince. D'autres prétendaient descendre de compagnons d'Hercule , laissés par ce héros en divers lieux , et principalement sur tes côtes occidentales de l'Océan. I^s druides assuraient que la nation celtique s'était successivement formée du mélange de plusieurs peuples; et quetques>uns, enBn, attribuaient aux Gaulois une origine troyenne. Zonaras ajoute à ces notions que tous tes Gaulois sont originairement sortis de l'Asie. D'autres en ont rappro-

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elle los Celtes et les Scythes qu'en effet plusieurs savants mo[lernes ont ronslllpiés comme ayant été dans la pln^ hauTe nnliquité la même nation et le même

Fréret^en invoquant l'autorité du chapitre XXXIV du cinquième livre de Tile-Live, y joint deux observations, l'une chronologique, l'autre géographique. La première est que l'émigration des deux fils d'Anibigat se rapporte à l'an 600 avant notre ère, date qu'Hécatéeet Aristole assignaient à la fondation de Marseille, contemporaine de celle de Milan ; la seconde est que les marchands ou colons, fondateurs de Marseille, venaient de Pliocée, ville ionienne sur la côte asiatique de la Méditerranée , et non pas de la Phocide, province grecque entre la Béotie et l'Etolie. Il est vrai queSénèque, Lucain et Aulu-Gelles'y sont mépris; mais cette erreur a été si bien relevée par Saumaisp avant Fréret , et depuis par Larcher, qu'on est surpris de la retrouver dans la traduction de M. Dureau de la Malle , où les mots navihus a Pkocœa profecfi sont tendus par cea\.-ci , arrives par mer des bords de la Phocide. Guéiiiiavait traduit bien plus exactement arrives de. Phocée sur leurs vaisseaux. Du reste, Fréret ne croit point que Bellovèse et ses compagnons aient été les premiers Gaulois émigrés en Italie ; ils y avaient été dès longtemps précédés par d'autres Celtes, tant par les Ambronsou Ombriens que par ceux qui s'étaient répandus dans la Ligurie.

Tous les anciens textes, grecs et latins, qui concernent les Gaulois composent le tome I" du Recueil des historiens de France; mais ils se rapportent presque tous à des époques postérieures à celle qui nous occupe en ce moment ; et il n'y en a qu'un assez XY. . 5

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petit nombre de relatifs aux origines de la nation gauloise et à SCS premiers établissements dans la péninsule italienne ; je viens de vous en offrir les principaux résultats; et, ù tout prendre, les cbapiiresXXXlV, XXXV et XXXVI du cinquième livre de Tite-LivesonI encore ce que nous avons de plus instructifsur ce sujet. On peut considérer comme un très-bon commentaire de ces trois chapitres plusieurs morceaux de l'ouvrage publié , en 1823, par M. Berliersous le litre de Précis historique de l'ancienne Gaule. Vous y ti-ouverez un exposé des traditions et des systèmes sur l'origine antique de cette nation; sur ses noms de Scytiies, de Celles, de Gaulois et de Gables; sur ses transmigrations successives: ces préliminaires sont suivis des histoires particulières des Gaulois Cisalpins ou Italiens, Tmnsrhéminsou Germains, Scordisquea ou lllyriens, des Gallo-Grecs, de la république Marseillaise , de la Gaule Narboonaise et de la Gaule Chevelue. L'ouvrage est terminé par des considérations sur les institutions et les mœurs des anciens Gaulois. Nous devons. Messieurs, ainsi que je vous le disais dans notre dernière séance , nous abstenir aujourd'hui d'entrer plus avant dans ces recherches, quel qu'en soit pour nous l'intérêt, parce qu'elles nous distrairaifnt trop longtemps de l'objet actuel de nos études. Nous n'avons encore à considérer les Gaulois qu'aux piîses avec les Romains. Montesquieu dit que a l'amuur de la gloire, le mépris de la mort, l'obsti- « nation pour vaincre étaient les mêmes dans les deux « peuples; mais que les armes étaient différentes. Le a bouclier des Gaulois était petit , et leur épée mau- « vaise; aussifureiit-ilslraités à peu prèscomme, dans > les derniers siècles, les Mexicains l'ont été par les Es-

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a pagnols. Et, ce qu'il y a de surprenant, c'est que « ces peuples, que les Romains rencontrèrent dans a presque tous les lieux et dans presque tous les temps, a se laissaient détruire les uns après les autres, sans ■ jamais connaître, chercher ni prévenir la cause de « leurs malheurs. »

I^ mission des trois fils de Fabius Ambustus était pacifique, mitts legatio ; mais ces trois envoyés avaient une fierté hautaine, prœjeroces legati. Tite-Live dît qu'ils ressemblaient à des Gaulois plus qu'à des Romains, et, si cette réflexion a quelque mérite , ce n'est pas celui de l'impartialité. Les Gaulois répondirent que c'était pour la première fois qu'ils entendaient parler des Romains; qu'ils voulaient bien les tenir pour braves , puisque Clusium invoquait leur secours ; que, du reste, ils ne repoussaient pas la paix qu'on leur offrait ; qu'elle était focile à conclure; qu'ils manquaient de terres; que les Clusiniens en avaient trop ; qu'il fallait ou en céder ou se battre; que ce combat allait se livrer sur l'heure; et qu'ils étaient bien aises que les trois députés en fussent témoins , parce qu'ils diraient à leurs concitoyens comment des Gaulois savaient s'y prendre. Non-seulement les trois Fabius répliquèrent d'un ton superbe, en se prévalant de leurs armes et du droit des forts sur de faibles et grossiers ennemis , mais le malheur de Rome voulut que ces trois ambassadeurs, au mépris du droit des gens , se joignissent , transformés en soldats, à l'armée clusiuienne. On les remarqua d'autant mieux, que l'un d'eux, Quintus Fabius, s'élança hors des rangs, et perça de sa lance un des généraux gaulois. Les barbares s'indignèrent de cet oubli de toutes les lois et de toutes les convenances. Quelques-

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68 HISTOIRE HOMA.IHE.

uns |)i'oposaient de laisser là les ClusinJens et dr marcher droit à Rome : les plus sages décidèrctit que des députés gaulois iraient demander à Rome qu'on livra les trois députés romainn, infracteurs du droit des na tions. Cette réclamation des barbares paraissait fori ju$te à plusieurs sénateuvs , JUS postulare barèari videbantiu: Plutarque dit que les féciaux accusèrent les Fabius devant le peuple et proposèrent de les livrer. Mais tes intrigues. des nobles prévalurent ; et , par cet aveuglement fatal qui présage les catastroplies, onëlut tribuns militaires les trois audacieux qu'il aurait fallu punir. Cette élection se fît au mois de juin 389, en présence des ambassadeurs gaulois qu'elle outrageait, et qui repartirent ulcérés et menaçants.

Les Fabius préparèi-ent et conduisirent la guerre avec la négligence et l'inconsidératton qu'il fallait attendre de ceux qui l'avaient si témérairement suseilée. Ils ne pressèrent pas l'enrôlement : tant de soins étaient superflus, disaient-ils, contre de si faibles ennemis. Cependant les Gaulois s'enflamment de colère : leur nation n'en sait pas modérer les accès, flagrantes ira cujus impotens est gens ; ils s'élancent, et marchent sur Rome à grandes journées. Épouvantés de leur course impétueuse, les habitants des villes s'armaient, , et ceux des campagnes prenaient la fuite; mais les barbares les rassuraient par leur franchise : ils protestaient qu'ils n'en voulaient qu'aux Romains. La nouvelle de leur marche rapide les devançait à peine ! Une armée, levée à la bâte au sein de Rome conternée, les rencontra près du confluent de l'Allia et du Tibre, à onze inillesde lu ville. Ils couvraient toute la contrée; et le son rauque de leurs chants, de leurs clameurs confu-

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ses, yrelenlissail et grondait comme la foudre. Cependant les tribuns militaires ne s'étaient ménagé nî camp ni retranchement; et, ce qui était bien pis, ils n'avaient point sacrifié aux dieux, ni pris les auspices, nec auspicato, nec llbato. £n prolongeant les ailes de leur armée, ilsen amincirent le centre. Ilsavaient placé un corps de reserve sur un lieu élevé ; attaquer ce poste fut le premier soin de Brenuus, ou plutôt du chef des Gaulois ; car Brcnnus ou Breun n'était point un nom propre, mais un titre commun par lequel les Celtes dé. signaient lents princes, i.a déioute comnieii^ sur ce point: les Romains, éperdus, passèrent le Tibre, cl se réfugièrent à Véies, sans avoir trombattu ni presque regardé l'ennemi, ni répondu aux cris de charge. Aussi pas un seul de ces Romains n'eut l'honneur de périf sur le champ de baladle; mais on eu tua un grand nombre dans leur fuite précipitée el tumultueuse. Ceux qui ne savaient pas nager sVnglotttissaienI dans le fleuve. Toutefois la plus grande partie de l'aile gauche gagna Véies; l'aile droite courut à Rome , et, sans pi'eudrc te temps de fermer les portes de la ville, se retira dans la citadelle. Ce désastre arriva le 4 juillet, que les Romains prenaient pour le 1 8 , jour de deuil et de honte,, à jamais resté funeste dans leurs fastes. Plutarque dit qu'on était à la pleine lune, la plus voisine du solstice d'été; et c'est cette indication qui donne, selon les tables astronomiques, le 4 juiHt^t ^t non le i8. Comme on supposait que la déroute auprès de l'Allia tombait précisément au jour anniversaire de la défaite des trois cents Fabius, Plutarque s'engage, à ce propos, dans un long exposé des journées prospères ou mallieureuses : il cite plusieurs anniversaires, dont pas un seul

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•jo HisToinenoHAinE.

De se trouverait exact, si l'on calculait astrouoiniquement les années; celte ridicule auperslition des anciens n'était pas même fondée sur des coïncidences réelles. Du reste, les détails de l'expédition et de la victoire des Gaulois étaient si mat connus, que Dlodore de Sicile nous en a fait, dans notre dernière séance, un récit fort différent de celui que vous venez d'entendre. Où est la rivière d'Allîa? Ou croit la retrouver dans le torrente di Casino d'aujourd'hui , à une demi-journée de Rome.

Ttte-Live nous représente les Gaulois comme saisis^ après leur triomphe, d'une sorte de terreur, précisément parce qu'ils n'apercevaient plus d'ennemis, ni dans les campagnes, ni aux portes de Rome. Redoutant quelque embuscade nocturne en des lieux qu'ils ne connaissaient point , ils s'arrêtèrent entre Rome et l'Anio , et se contentèrent d'envoyer reconnaître le tour des remparts. Il me semble que c'était prudence plutôt qu'effroi. Eh! pourquoi auraient-ils été timides, quand ils venaient de s'assurer de la supériorité de leur nombre, de leur Torce et de leur courage? Seulement ils admiraient dans la nation romaine une Mcheté dont ils n'avaient •pas, ignorants qu'ils étaient, vu d'exemple , ni conçu l'idée. IjCs Romains, désespérant de pouvoir défendre leur ville, enfermèrent dans le Capitole les jeunes guerriers et ceux des sénateurs auxquels il restait quelque vigueur, avec leurs femmes , leurs enfants, et des provisions d'armes et de vivres. On ordonna au flamine de Quirinus et aux vestales d'emporter loin de Rome les choses sacrées, de les sauver du fer et des flammes. Les vieillards, y compris des consulaires et des triomphateurs, se i-ésignèrent à mourir, et donnèrent à la

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oiullitude l'exemple du plus généreux dévouement : il ne fallait pas que des personnes inutiles, incapables de porter les armes, vinssent partager, dans le Capitole, la subsistance des défenseurs de la patrie. Ces vieuK Romains, destinés à la mort , se consolaiont par l'espoir du salut de la répul)tiqiie, encourageaient les jeunes guerriers, et, les accompagnant jusqu'au Capitole et à la citadelle, leur recommandaient une cité depuis trois cent soixante ans florissante et victorieuse. Au moment de la séparation, les cris et les pleurs des femmes déchiraient les plus fermes coeurs. Plusieurs de ces femmes s'enfermèrent Afec leurs fils , leurs époux, dans la forteresse. On ne les en excluait pas , c'eût été barbare ; on ne les y appelait pas non plus, car à peine y avait-il assez de vivres pour les guerriers. Beaucoup de ptébéieas sortirent de la ville (qn'cnlouraient pourtant les Gaulois), gagnèrent le Janîcule, se dispersèrent dans les champs , sans concert et sans chefs , et léduits à leurs ressources personnelles. T^s vestales et le prêtre de Quirinus, ne pouvant emporter toutes les choses saintes, firent un choix : ce qu'il fallut laisser fut renferme en des tonneaux qu'on enfouit dans une chapelle, lieu sacré, où aujourd'hui encore, dit Tite-Live, la religion défend de cracher : léi nuiic despui /vligiv est. Les prêtresses, chargées du surplus, passèrent le pont de bois qui meneau Janicule : lorsqu'elles montaient cette colline, un plébéien nommé Albinius les aperçut; il conduisait sa femme et ses enfants dans un chariot. B Non , s'écria ce pieux Romain , il ne sera pas dit qu'un tt char traîne une Emilie privée , tandis que les ministres « des autels publics vont à pied , et portent les dieux sur a leurs bras.ull dit, et fait descendre sesenfants, sa femme.

•Jl HISTOIDK BOHAIHF.

place dans sa voiture les prêtresses et leurs Tarfleaux sacrés, et les conduit jusqu'à Géré, lerme de leur voyage. Valère Maxime fait remurquei' qu'Alvanius (il le nomme ainsi ), pour remplir ce devoir, sa détourna de son chemin; il ajoute que le nom de cérémonie vient deCéré; et que cette charrette si grossière, asile op> porttin des dieux, égalait ou surpassait en éclat un cliar triomphal : jégieste illud et sordidum plaustrum , te.mpesthe capax , ctijuslibet /algenlissiini triutnphalis currus vel œqiim<erU glorUun vel anZecesseril. L'académicien Nadal , l'historien des vestales, n'est pourtant pas très-content de leui* conduite en cette circonstance; il craint qu'elles n'aient interrompu leciille et rei)tr(!tien du fru sacré; 11 aimerait mieux qu'au Ik-n d'aller courir les champs, elles eussent attendu tout événement dans l'intérieur du temple. Il est persumlé que la vue d'une troupe de prétresses ( il n'y en avait que sis ), autour d'un brasier sacré , recueillies ainsi an milieu de la désolation publique, n'eàt pas été moins digne de respect et d'admiration que l'aspect de tous 4;es sénateurs, qui altenttaîent la fin de leurs destinées assis à leurs portes. Nadal avoue toutefois que, peut-être aussi, eui'eut-elles laison de craindre l'insolence des barbares et des inconvénients, dit-il, plus grands que l'extinction même du feu sacré.

Quoi qu'en (ilse Nadal , l'un des plus augustes spectacles que nous offrent les annales ou les traditions anciennes est celui de ces vieillards désarmés , de ces magistrats, assis sur leurs chaises curules, à l'entrée de leurs maisons, levèlusdes ornements de leurs anciennes dignilés, des décorations de leurs triomphes, et parés (domine des victimes q^ui s'immolaient à la patrie. On dit

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T BENTE-SEPT tf^MK LEÇOM. ^3

qu'ils répétaient, après le grand pontife Mairiis Fabius, les formules solennelles d'un si magnaniinedcvouemcnt. Les Gaulois entrent dans Rome, sans éprouver de résistance et sans ressentir de nolère. De la porte Colline au Forum, du Forum aux extrémités de la ville, ils ne rencontrent personne : la citadelle seule leur présente un aspect guerrier. Ils n'aperçoivent que ws vieillards immobiles, qui, dans les vestibules où ils sont assis, ressemblent, par leur majesté plus qu'humaine, aux dieux qu'on adore dans les temples. Les barbaies s'arrêtent devant eux comme devant des statues divines; et ils allaient leur offrir de religieux hommages, si Papinus n'eût <létruit cette illusion, en frappant de son bâton d'ivoire la tête d'un Gaulois qui s'était hasardé à caresser sa longue barbe , barbain permulcenti ; ce fut le signal du carnage. Tous les sénateurs furent massacrés sur leurs sièges; le fer et le feu n'épargnèrent aucun édifice ni aucun habitant. t)c la citadelle, les guerriers romains suivaient tes mouvements des barbares, entendaient l'écroulement des maisons, les cris des victimes, assistaient au spectacle de la ruine de leur patrie , san:^ pouvoir la défendre ni communiquer avec elle. Ce jour était affreux; la nuit fut plus lamentable, et le lendemain plus horrible ; pas une seule heure sans quelque désastre nouveau. A la (in , ils s'accoutnmèreijt it des scènes qui se renouvelaient sans cesse: l'excès des maux endurcit leurs âmes; ils ne sentaient plus leurs pertes. Un rocher leur restait , au milieu de cet amas de cendres et de débris, un rocher, dernier retranchement de la liberté, libertaH relir.tum, et que leur bravoure devait défendre; ils ne regardaient , ne voyaient que le fer qui armait leurs

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74 HISTOIRE ROHAIME.

bras; c'était leur seul bien, leurimiqueespoir,y-e/-;-«mque in dextris , velut solas reiiquias spei suœ , intuentes. ■

Plutarque donne à peu près les inêiiws détails; tuais il met trois jours d'intervalle entre la bataille de l'Allia et l'entrée des Gaulois à Rome ; et d'ailleurs il confestie qu'il n'est resté «aucune certaiueté du compte de ces H t«mps-tà, veu quele trouble et la confusion qui futalors, a a mis en doubte plusieurs clioses beaucoup plus inoder- K nés que celles-là : a il cite néanmoins Aristote attestant la prise de Rome par les Gaulois, et Héraclide le Politique, qui rapportait le même fait eu appelant Rome une ville grecque, et eu faisant venir les Gaulois des contrée$hyperboréennes.CliezTite-Live, quand ces Gaulois ne trouvent plus rien à piller ni à incendier dans Rome, ils se décident à tenter t'assaul du Capitole; mais les Romains, qui lesy attendent sans effroi, ont renforcé les postes sur tous les points accessibles; d'un clioc ils renversent et font dérouler sur une pente rapide ceux' des ennemis qui osent y monter. Ije siège allait donc traîner en longueur; mais les assiégeants devaient moins tarder que les assiégés à mauquer de vivres; car toutes les provisions de la ville avaient été ou emportées, ou incendiées, ou consommées. 11 fallut qu'une partie de l'année gauloise se dispersât dans les contrées voisines pour y fourrager. Elle s'approclia d'Ardée,où Camille exilé s'afQlgeait des malbeiirs de Rome, et s'indignait surtout de la patiencedes Romains. « Que sontdevenus, se « disait-il , ces guerriers qui triompliaieut , sous mes or- «dres, à Véies et à Paieries? a Plein de ces idées, il se rend, contre sa coutume, à l'assemblée des Ardéates : « Vous êtes, leur dit-il , mes anciens amis ; je suis votre

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TBBITTE-SEPTlfeHE LEÇON. ^5

« nouveau coDcitoyen ; ainsi t'a voulu lua destiaée : vous «m'avez comblé de bienfaits, je viens prendre part à H vos périls. J'ai quelque expérience de la guerre; on me ([ reconnaît pour invincible. Or, voici une nation farou- « cbe qui va se répandre sur votre territoire : la nature a lui a donné des corps plus gigantesques que vigoureux, a des âmes plus ardentes qu'intrépides. Elle a pris une a ville ouverte, et elle s'arrête devant un roc défendu par « une poignée d'hommes. Un siège de quelques jours a ■ lassé sa patience; elle a, par son intempérance, épuisé «ses provisions. La voyez-vous, dès que la nuit la sur- H prend , s'étendre comme un troupeau de bêtes, te long «des ruisseaux, sans relranchetnents, sans postes avanf ces P Si vous ne voulez pas livrer vos murs, et devenir € une province gauloise, prenez vosarmes dès la première * veille de la nuit , et suivez-moi au carnage, non pas au M combat. Si, avant le jour, je ne vous les ai pas livrés à a égorger, comme des animaux endormis, que je sois «trailéàArdée comme je l'ai été à Rome. »Ijes Ardéates s'arment en effet, pénètrent sans obstacle dans le camp des Gaulois, et en fout une boueherie effroyable. Ce qui s'échappe en pelotons f pars -tombe entre les mains des habitants d'Antium, et subit le même sort. Des Toscans expiaient alors, non moins cruellement, près de Véies,leur lâche perBdie à l'égard des Romains, dont ils ravageaient le territoire, et dont ils espéraient consommer la ruine déjà si avancée par les Gaulois. Ces ingrats Toscans, pour lesquels Rome venait de s'armer, tombèrent sous les coups d'une troupe romaine, commandée par le centurion Cédicius; celui peut-être qu'une voix surnaturelle avait si bien averti de l'approche des Celtes.

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^6 HISTOIRE BUHAINE.

liC Capitole demeuruU assiégé. Vint le jour où, clia- ()ue ann^e , les Fabius offraient sur le mont Quirinal un sacrifice de famille. Caius Fabius Dorso ne vouhu pas manquer à cet antique et solennel usage : il descend du Capitule velu à la manière des Gubiens, gabinocinclu, c'est-à-dire avec un pan de sa robe rejelé sur l'épaule gaucbe et replié sur le bras droit ; it porte ses dieux à la main ; les vestales apparemment n'avaient poini emporté ou enfoui tous les dieux. Dorso traverse dans cet appareil les postes ennemis, qui jettent des cris menaçants et le laissent passer néanmoins. Après qu'il a eélébré son sacrifice avec toutes tes cérémonies prescrites, il revient au Capitole, par le même chemin, d'un air calme, d'un pas grave, et toujours respecté des Gaulois, que ce miracle d'uudaee étonne, attoni~ lis GalUs mimculo audaciœ; Plularque toutefois a omis cet admirable détail. A Véres, où l'on vient d'apprendre les nouveaux stircès de Camille, on veut te nommer dictateur; mais il faut un sénatus-cotisulte, et à Dieu ne plaise qu'on déroge aux moindres règles, même en de si grands périls; comment faii'e?Commeut gagner Rome, le Capitole, g travers tant de barbares? Ou ne savait pas que Fabius Dorso venait d'en donner un si heureux exempte. Un autre héros se présente, qui, couché sur une écorce, incubans cortici, Guérin et M. Dureau de la Malle ajoutent de liège, s'abandonne au courant du Tibre, arrive au Capitole, et en rapporte, par la même voie, un décret qui autorise le peuple à révoquer, en assemblée de curies, le bannissement de Cûiinilte et à le pradapier dictateur. C'est Plutarque qui a fourni aux traducteurs de Tîle-Live l'idée de metire du liège dans cette aventure. Selon Plutarque,

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TRENTE-SEPTIÈME LEÇON. ^y

l'ialrépide Comiiiius ne se chargea point de lettres pour les assiégés, de peur que les assiégeants ne les surpi-issenl ; «ains se vestit d'une mescliante robe, soubz laquelle f il cacha quelques pièces du liège, et se tnettatil un

* chemin de plein Jour, marcha rousjours à pied sans

* crainte, tant qu'il arriva près de Rome qu'il es- B toit desjà nuict toute noire; et pource qu'il ne pou- « voit passer sur le pont à cause que les barbares le n gardoyent , il enlortilla à l'entour de Kon col ce qu'il n avoit tl'habiltemens qui n'estoyent pas beaucoup n ay de guères pesans, et se mettant ii -nage dessus « les lièges, fit lant qu'il passa de l'autrecostô do la ri- " ïièrc, ou est la ville située, b Vous voyez , Messieurs, qu'il n'y a pas, entre les deux historiens, un parfait accord , et qu'ils ne s'entendent pas pour nous tromper : l'un met Coniinius à la nage depuis Véies jusqu'à Rome, l'autre l'y conduit à pied , et ne le fait nager que pour traverser la largeur du fleuve le long d'un pont. Mais enfin tous deux l'amènent à bon port au Capitole, et le ramènent sain et sauf à Véies, d'où l'on envoie une députation à Camille. Celui-ci, sans doule, ne sortît d'Ardée qu'après avoir été informé de son rappel par les curies; car, dît Tite-Ijve, un banni ne peut, sans un ordre du peuple, quitter le lieu de son exil; et, avant d'être nommé dictateur, il n'aurait pu prendre les auspices dans son armée. L'historien latin vent que tout se passe régulièrement; et cependant, si la nomiualion d'un dictateur a été faite par le peuple, ainsi qu'il le semble dire, c'était une forme extraordinaire, comme Crcvier l'observe.

Ijes Gaulois avaient remarqué des pas d'homme à l'endroit par où Cominius était monté au Capitol», ou

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76 BISTOIRE nOHAIRE.

bien ils avaient reconnu d'eux-mêmes ({ue, vers la roche de Carmenta , le passage était praticable. E^s voilà donc, qui , en une belle nuil, grimpent à la forteresse en un si profond silence, qu'ils n'éveillent ni les sentinelles, ni les chiens. Il parait que la vigilance des assiégés o'éiait pas extrême; mais on avait conservé avec un grand soin des oies consacrées à Junon ; et, malgré la disette des vivres , în summa inopia cibi, on s'était bien gardé de les manger ; au contraire, ou les nourrissait fort largement, à ce que dit Plutarque. Leurs cris et les battements de leurs ailes sauvèrent la patrie; et, quoi qu'aient dit I^vesque et d'autres sceptiques de la puérilité de ce conte, il continue de se repi-oduire comme un fait historique dans toutes les histoires élémentaires. Les oies donc réveilleot l'ex-consul Marcus Manlius , qui, à l'instant, prend ses armes , et du choc de son bouclier l'enverse. un Gaulois déjà parvenu au sommet du mur. Ce barbare entraîne dans sa chute tous ceux qui le suivent; et Manlius seul contre tant d'ennemis les met en déroute. La garnison romaine, que ses cris et ses exploits ont éveillée, arrive enfin : dès lors, les javelots, tes pierres pleuveni de toutes parts sur les Gaulois, dont la troupe déroule, et s'abîme tout entière dans les précipices, ruinaque iota delapsa acies in prœceps deferrî. Après cette victoire, ou se reposa, pendant le reste de la nuit, dans le Capitole, autant que le permettaient le souvenir et l'image du danger qu'on venait de courir. Au point du jour, tes tribuns militaires décernèrent des récompenses aux guerriers qui s'étaient signalés dans ce combat , à Manlius surtout , auquel , après les oies sacrées, Rome devait son salut : chacun de ses compagnons d'armes lui

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TEENTE-SEPTIRHB LlSÇOn. 79

■ offrit un (lemi-setier de vin, et une demi-livre de farine, présent niagniiiqiie au milieu de la pénurie commune. On lui donna de plus une maison sur )e Capitôle. Mais il ne suffisait pas d'avoir récompensé, il fallait aussi punir ceux dont la négligence avait failli tout perdre. Le résultat des informations fut de ne trouver qu'un seul coupable, qu'on précipita de la roche Tarpéieane, approèanlibus cunctis, aux applaudissements de tous, et particulièrement peut-être Je ceux qui avaient mérité et redouté le même sort.

Cependant la guerre avait amené la famine, et la famine avait engendré la peste dans l'une et l'autre armée. Les Gaulois mouraient comme ces troupeaux que ravagent les épidémies : et, pour s'épargner la peine des sépultures, ils brûlaient pèle-méle des monceaux de cadavres, en un lieu qu'on appelle encore, dit Tite>Live, les Bûchers gaulois. Un armistice fut convenu eotre les moribonds, et l'on parlementa. Les barbares se montraient exigeants, parce qu'ils supposaient, non sans raison , que la garnison manquait de vivres ; en vain l'on aFTectait de leur jeter des morceaux de pain du haut du Capitole ; on commençait, en effet, d'y mourir de faim. Les jeus se portaient dans le lointain pour découvrir si le dictateur n'arrivait pas ; mais on ne voyait rien venir. I^es forces s'épuisaient; les guerriers jadis les plus robustes fléchissaient sous leurs armes; il fallut donc capituler. Le sénat s'assembla , c'est-à-dire la partie de ce conseil <{m s'était enfermée au Capitole ; et les tribuns militaires reçurent le pouvoir de traiter avec l'ennemi. Une conférence s'ouvre entre Sulpicius, l'un de ces tribuns, et le Brenn des Gaulois, et l'on convient dedeux mille marcs d'or pour la rançon de la nation romaine, la

8o HISTOIRE 11 OMAIITB.

future souveraine du monde, mille pondo auri pt'etiumpopuli moxgentibus imperaturi factiim . I ,es tta i-bares apportèreut de faux poids : Sulpicius s'en |>laignrl. I^Breim ajouta son épéeàces poids eu disant: Malf^ir aux vaincus! vas victisl dernière raison des vainqueurs. Brotier estime que la somme répondait à soixante-cinq mille trois cent soixanle-deux francs de notre monnaie ; M. Clavier l'évalue, avec plus de vraisemblance, à un milliou tout au moins. Il y avait de fiers Romains qui, indignés de tant d'insolence, voulaient reprendrecet or, et rentrer dans la forteresse; les autres étaient d'avis, dit Plutarque, d'obéir a la nécessité, et de s'armer de palience, seul courage des malheureux. Pendant ces débals, Camille survient si brusquement el si il propos, que certains critiques y ont trouvé à redire. Voici comment s'en expliquait iVIélot, dans une dissertation lue à l'académie des Inscriptions, en i '^38 : a Four moi, toutes les fois que je lis cet endroit de « Tite-Live, il me semble voir un poète embarrassé « dans le nœud d'une intrigue pénible et compliquée, o d'où il HO peut sortir que par le secours de la mau cbine; alors il fait descendre des cieux quelque di- « vinité facile et secourable qui le tire bien ou mal du « labyrinthe oïi il s'est engagé. C'est ainsi , à mon avis, o que Tite-Live, ne sachant plus comment dénouer « son snjet, va chercher dans le voisinage de Rome un <t citoyen exilé, le dépouille de la honte de l'exil, de « pare du plus grand éclat, et l'amène à grand bruit n sur la scène, comme un dieu terrible, dont la présence a et la majesté étonnent et foudroient les euuemis du u peuple romain. »

Le dictateur Camille rompt la conférence; et, quand

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' TREMTK-SEPTlfcHE LEÇON. 8l

les Gaulois invoquent le traité conclu, il répond que des tuagistrats inférieui's n'ont rien pu conclure sans son ordre suprême. A l'instant , il revolo à son année, et lui annonce qu'il est temps de reconquérir la patn« avec du fer, non avec de l'or. Distribution des troupes, choix lies positions au milieu d'un terrain inégal et couvert de tant de ruines, il a tout prévu. J^ fortune a changé : la faveur divine passe avec la sagesse humaine du côté des Romains. Enfoncés dès ie premier choc , les barbares prennent la fuite ; Camille les poursuit; il les atteint à huit milles de Rome, sur le chemin de Gables, : là s'engage une seconde bataille plus terrible et plus décisive. Il s'empare du camp ennemi; et pas un Gaulois ne reste pour porter la nouvelle du désastre, txe nuncius quidein cladis relictus. C'est la formule usitée chez les anciens pour terminer les récits des victoires. Ledictaleur rentre dans la ville en triomphe , ayant le visage peint, en roug«, à ce que dit Pline. On le proclame un Romulus, un second père, un nouveau fondateur de Rome. Il est décrété que tous les temples seront rebâtis sur les mêmes emplacements et dans les mêmes dimensions; que les duumvirs chercheront dans les livres sibyllins les règles des cérémonies expiatoires ; qu'un engagement public d'hospitalité sera contracté avec les habitants de Géré , en reconnaissance de l'asile qu'ils ont donné aux prêtres, aux pr^ tresses et aux dieux; et que des jeux capitolins seront célébrés en l'honneur de Jupiter, à qui seul le Capitole, Rome et les Romains sont redevables de leur conservation ou de leur renaissance miraculeuse. On se souvint aussi de cette voix nocturne qui avait prédit l'invasioti des Gaulois, et qu'on avait irréligieusement dédai- XV. «

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Oa HIftTOIRB KOMAIIIK.

gtiée : en expiation d'une si coupable négligence, on résolut delever dans la rue Neuve un temple au dieu qui parle, ^ius Locutius, étrange dieu, dit Cicéron, qui doit son nom aux paroles qu'il proférait quand pei^ sonne ne le connaissait encore, et qui est devenu oiuet depuis qu'il a un lemple, un autel et un nom : jéius nie loquens, quum eum nemo norat, et atebat et loijuebalur, et ex eo nomen invertit; posteaquam et sedem etaram et nomen invenit, obmutuU. On remercîa les dames, qui, pour compléter la somme exigée par les Gaulois sans toucher aux trésors sacrés, s'étaient empressées d'offrir leurs plus riches parures; on déclara qu'à l'avenirelles seraient publiquement louées, comme les hommes, après leur mort. Ce dévouement des dames et \e^ honneurs qui le récompensèrent ont été placés par Plularque à une époque un peu antérieure, savoir au moment où il s'agissait d'envoyer un présent magnîBqueà l'oracle de Delphes : tant les détails de ce genre demeurent indécis et mobiles dans les annales romaines! Camille, avant d'abdiquer ta dictature, voulait repousser le projet de transmigratîfMn a Véies, que les tribuns reproduisaient avec plus d'avantage, maintenant qu'il n'y avait pins de Rome, et qu'il s'agis&ait d'opter entre des ruines et une très-belle ville. Le discours de Camille contre ce projet remplit quatre chapitres deXite-Live, et pourrait nous arrêter ais£z longtemps, s'il ne nous fallait, après en avoir pris connaissance, réserver quelques moments à des observations générales siu- l'ensemble des récits relatifs k la prise et à la délivrance de Rome. Je me bornerai donc à vous indiquer œtte harai^ue comme l'un des plu» k>ng« et des plus curieux tissus d'idées supersti-

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TAENTE-SEPTIÈHK LBÇUIT. 83

lieuses que nous ait laissés l'auliquité. De savoir s'il y aurait quelque perte ou quelque profit à se transporter à Véies, Citmille u'esaniiae point cette question politique, parce qu'à ses yeux il est évident qu'on ne peut quitter Rome sans ofîfenser les dieux. N'est-ce pas sur la foi des auspices et des augures qu'on l'habite ? Y peut-on faire un pas sans y trouver un lieu sacré? Chaque fête annuelle n'y a-t-elle pas sa place déterminée? Chaque divinité n'y a-t-elle pas choisi son immuable demeure , y compris ce mont Quiriual , oii Fabius Dorso, bravant les traits ennemis, est allé célébrer le sacrifice voué par sa famille? Prétend-on s'acquittera Véies de ces pieux devoirs? Ou bien enverra-t-on des pontifes les accompHr à Rome sur les lieux mêmes? Non, la religion ne permet ni l'un ni l'autre. Le banquet de Jupiter, le lit sur lequel il y assiste, ne peut jamais être placé ailleurs qu'au Capitole. Les feux éternels de Vesla, le Palladium, les boucliers de Mars, ceux de Quirinus, antiques et saints monuments, établis avec Rome ou plus anciens qu'elle, ne sauraient être ni transférés, ni délaissés. Si l'on-n'a jamais célébré qu'à Lavinium, que sur le mont Albain, les solennités attachées à ces localités ; si l'on recommence Jes sacrifices qui n'out pas été offerts oîi ils devaient l'être; s'il a fallu le reoouvellemeut des auspices, et de strictes observances pour détourner les malheui-s qu'annonçait la crue surnaturelle du lac d*Albe; si, loin de déplacer les dieux du Tibre, on a tout au contraire amené Junon, la reine de Véies, dans les murs du roi Romulus;etsi l'on vient enfin de choisir la rue Neuve pour y ériger un temple à Locutius, parce que c'est là qu'il a parlé, peut-on eoncevoir le dessein sacrilège d'intervertir ou d'aban-

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84 HISTOIHE ROMAINE.

donner les plus augustes mj'stères? u O Vesta , tes vjer- «ges sacrées déserteraient donc le temple où tu les as a 6sées avec toi, et dont rien ne les eût fait sortir ente core, sans l'invasion des barbares! Et le flamine de Ju- « pitcr, qui ne peut sans crime passer une seule nuit «hors de la ville, deviendrait un habitant de Véies! M Prendra-l-on ailleurs que dans l'enceinte de Rome « les divins auspices, préliminaires indispensables des co- « mices parcuries ou parcenturies? Ou bien faudra-t-ii H chaqiie fois venir de Véies pour tenir ces assemblées «dans un désert? Avant l'arrivée des Gaulois, l'émigra- « tlon que l'on propose eût été moins ignominieuse : on n serait entré comme en triomphe au sein d'une cité con- « quîse; aujourd'hui l'on fuirait comme des vaincus; on «se réfugierait, comme des bannis, dans un asile. Ce « qti'ont pu renverser des Gaulois, des Romains s'avoueo raient incapables de le relever,etlaisseraient aux plus tt vils ennemis, que sais-je? aux Votsques, aux Èques, «aux Gaulois, s'ils reparaissaient, la faculté de rebâtir « Rome, de l'habiter, et d'y prendre le nom de Romains! a Quel exil est donc préférable à la patrie? Et, lorsqu'une « cabane a suffi à Romulus, lorsque des chaumières bâties upar ses contemporains, au milieu des marais et des « bois, ont commencé une cité puissante, on redouterait « les embarras d'une reconstruction commandée par les a immortels! Ah! Camille exilé a trop bien senti tout le « prix du sol natal, de la terre maternelle! Ces collines, « ces plaines, ce Tibre , ce paysage, tout ce spectacle au- «quel ses yeux étaient accoutumés, ce ciel qui avait «éclairé son berceau et son premier âge, se représenc taient à sa pensée et , pour ainsi dire , à ses regards. Il K sait mieux qu'un autre combien sont amers les regrets

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THEMTK-StPTlÉHE LEÇOIT. 85

«des expatriés, n Cette partie de son discours est réellement éloquente, parce qu'elle lient à d'honorables sentiments; mais, au fond, il ne s'agissait que d'occuper, en un même pays, à quatre ou cinq lieues de distance, un emplacement plus avantageux peut-être. Le dictateur aborde un instant la question lorsqu'il parle de la salubrité des coteuux; de la commode navigation du fleuve; de la mei*, assez voisine pour faciliter le commerce, assez éloignée pour ne pas exposer aux agressions des (lottes étrangères; en6n de l'heureuse position de Rome au centre de l'Italie, regioiium Italiœ médium- Mais, outre qu'il ne discute point ces avantages, qu'il n'examine pas s'ils sont réels, si quelques-uns ne sont pas communs au territoire des Véiens, et si Véies n'en présente pas plusieurs autres, il glisse si rapidement sur ces considérations, qu'on voit bien qu'il les regarde comme accessoires. Il revient aux arguments qu'il tient pour décisifs; il rappelle et cette tête humaine trouvée dans lesfondationsdu Capltole, témoignage irrécusable de la destinée qui appelait Borne à devenir la capitale, la tête de l'imivers, et cette immobilité du dieu Terme et de la déesse de la Jeunesse , qui, à l'extrême satisfaction des Romains d'alors , ne voulurent jamais se laisser déplacer. Ces souvenirs et ceux des feux de Vesl», des boucliers descendus du ciel, de tous les dieux enfin dont la protection sera permanente, si le peuple saitétrepermaneiit lui-même, terminent cette harangue, beaucoup plus animée que raisonnable.

Elle entraînait la multitude, précisément par les détails qui nous paraissent futiles , à nous qui ne pouvons croire à Vesta, à Locutius et à la tête humaine du Capitole. Cependant une parole, accidentellement pro-

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86 HISTOIIIK noUAIHE.

Krée, fit une impression bien plus vive encore. Pendant que le sénat délibérait dans la curie Hostilia, un centurion, qui conduisait unecoborte à travers le Forum, fit faire halte en criant : Signi/er, statue signum, hic optime mimebimus, u Enseigne, fixe tonéteudard, il sera a très-bon que nous restions ici. — Et nous, s'écrièrent «tes sénateurs en sortant de leur salle, nous acceptons « cet augure. » Ainsi fut prise la délibération; et tout le peuple y applaudit. On se mit donc à rebâtir : le gouvernement fournissait des tuiles; on prenait la pierre et le bois où l'on voulait, à la seule condition d'avoir terminé dans l'année tes habitations oii ces matériaux devaient entrer. Chacun s'emparait d'un emplacement vacant, sans examiner ai c'était le sieii ou celui d'un autre. On se bâta si fort, qu'on ne prit aucun soin d'aligner les rues. De là vient que les égouts, jadis conduits sous les lieux publics, se retrouvent maintenant sous des maisons particulières, et que la ville ne présente aucun plan régulier. C'est, Messieurs, par cette observation que Tite-Llve finit son cinquième livre.

Parmi les détails dont se compose l'histoire de la prise et de la délivrance de Rome, je vous en ai fait remarquer plusieurs qu'il est difïicile d'admettre, sott à cause de leur invraisemblance immédiate^ soit à raison des variantes et des contradictions que présentent tes récits des trois principaux historiens de ces événements, Tite-Live, Plutarque et Diodore de Sicile. Il est à observer surtout que ce dernier ne fait nullement intervenir Camille pour expulser les Gaulois : ils s'en . vont de leur plein gré, après qu'on leur a payé la rançon qu'ils ont exigée. Mais l'ensemble et la substance même de ces laits sont exposés à des objections graves,

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TRfc:nT£-l>EPTIf:UE LKÇOH. 87

fondées sur des textes de Poiybe, de Suétone, de Justin etd'Orose. Potybe,qui écrivait plus d'un siècle avant Tite-Live, et dont l'ouvrage se recommande par une rare exactitude, dit , en son livre l"", que les Gaulois prirent d'assaut la ville de Rome; que les Romains, resserrés dans le Capitole, préparèrent une capitulation, qui fut acceptée contre toute espérance. Bans son second livre, Polybe revient suf ce point d'histoire, ei; en explique un peu davantage les circonstances : les Celtes, ayant défait en bataille rangée les Romains et leurs alliés, poursuivent les fuyards; et, trois jours après la. victoire remportée près de l'Allia , ils occupent Rome, à l'exception de la citadelle; mais, avertis d'une îoctirsioD que les Vénètes ont faite sur leurs terres, et impatients de voler au secours de leur ville, qui leur est biea plus cbèreque leur nouvelle conquête, ils écouteut les propositions des assiégés , font la paix , et remontent dans l'Italie septentrionale. A l'occasion d'une ligue formée, plusieurs années après, entre les Gaulois et les Gésates, Polybe fait dire aux premiers qu'ils ont été durantsept mois maîtres de Rome; qu'ils n'en sont l'evenus qu'avec l'or et les dépouilles des vaincus; qu'on n'a pas osé les poursuivre ni les inquiéter dans leur retraite. Vous voyez , Messieurs , qu'il n'y a plus là de Camille, plus de victoire sur les Gaulois dans l'enceinte de Rome et sur le cbeinin de Gables, Les Barbares emportent l'or des Romains, cet or que, selon Tite-Live, Camille a fait reprendre, et déposer sous la niclie de Jupiter : Auferri aurum de medio jubet... Aurum quod Gallis ereptumerat... sub Jouis seltaponijussum. Quelque positives que soient ces assertions de Tite-Live, il les démentira tant soit peu lui-même , lorsqu'au char

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oO BISTOrriË KO.IIAIBR.

pitre IV de son sixième livre, il nous dira qu'on rendit aux dames loniaines le prix de l'or qu'elles avaient fourni pour payer les Gaulois, pretio pi-o auro matronis persoluta. Si les Gaulois n'ont rien emporté, ou si on leur a tout repris, pourquoi ne pas restituer aux dames les objets mêmes qu'elles ont ofl^rts, et leur en payer la valeur,/ïr^ab/>/ï) auro? Plutarque, dans sa Viede Camille, a suivi Tite-Li ve ; mais, dans son traité De lajortuneées Romains, il cite Polybe disant que les Gaulois abandonnèrent la ville de Rome, pour aller défendre leur propre pays envahi par des voisins; et il ajoute cette réflexion : « Qu' est-il besoiug de s'ar- M pester à ces vieilles histoires, là où il n'y a rien de « bien certain ni asseuré, pource que les affaires des « Romains furent fort ruinées, et toutes leurs histoires , a annales et mémoires confondus, ainsi comme Livius « mesme a laissé par escripl? »

Suétone, dans sa Viede 'lïbère, rappelle une tradition portant que Livius Drusus, étant propréteur dans la Gaule, environ un siècle après la prise de Rome, rapporta l'or que les Romains, assiégés dans le Capitole, avaient cédé aux Gaulois, pour les déterminer à lever le siège ; et il conclut de là que cet or n'avait point été, quoi qu'on en eût dit, repris par Camille : Nec, ut fa' ma est, extortum a Car^iillo. Nous lisons, dans Justin, que les Marseillais envoyés par leurs concitoyens à Delphes apprirent, en repassant par Iltalie, te désastre des Romains, et en rapportèrent la nouvelEeà Marseille ; qu'à ce récit, les habitants de cette ville prirent un si vif intérêt aux malheurs de Rome, qu'ils se cotisèrent pour contribuer à fournir la somme que les Romains avaient à livrer pour leur rançon; qu'en recoiuiaissanoe

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TRE WTE-SEPTIÈMK LEÇOW. 89

de ce bienfait, les Romains accordèrent plus tard des immunités et des distinctions aux Marseillais -.lievertentexa Delphis... audierunt urbem ramanam a Gallis captam incensamque: (juam remdomi nunciatampubUcofunere Massilienses prosecuti sunt, auntmqw. et argentum publicum privalu/ngue contu/erunt, ad explendum pondus Gallis, a quitus redemptam pacem cognoferant. Trogue Pompée, de qui Justin emprunte ce détail, fournit à Orose un tableau du désastre des Romains : les Gaulois, la famine, la peste et le désespoir les^ccablent ; Ils sontsoumis, domptés, vendus, et ne se rachètent qu'au poids de l'or. Après le départ des Gaulois, Rome est un affreux désert, un amas de ruines, que le reste de ses habitants voudraient bien quitter, s'ils en avaient le moyen. Là encore, point d'inlervention de Camille, nulles traces de succès obtenus sur les barbares, ni d'une résolution de rester à Rome. Si l'on n'en sort pas, si l'on ne va point à Véies, c'est qu'on n'en a pas la faculté.

D'après ces textes et toutes ces dissidences, vous ne serez pas étonnés , Messieurs, des doutes que plusieurs modernes ont élevés sur le récit de Tîte-Live. Folard, dans sa première note sur Polybe, a répondu à André Dacier, qui , défenseur déterminé de toutes les fictions accréditées, prétendait que rien au monde ne pouvait affaiblir l'autorité de l'historien latin, et que c'était pour faire sa cour aux Scipions que Polybe n'avait rien dit de Camille. Folard u'a pas de peine à montrer la futilité de cette allégation ; et il confirme l'exposé de l'historien grec par les passages de Suétone et de Justin. Mélot, que j'ai déjà cité, a traité ce sujet plus au long dans un mémoire académique sur la prise de

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€)0 HISTOIRE HUM\1HS.

Rome pHr les Gaulois : il y a reproduit, sans les citer, les observations de Folard, eu y joignant le texte d'Orose, quelques nouveaux raisonnements et l'examen d'un prétendu monument dontje parlerai bientôt. Cette disserlalion modeste, et même un peu aride, puisque Mélot semble y adopter l'opinion de Sallier sur la certitude de Tbistoire des premierssiècles de Rome, aboutit à une conclusion exprimée en ces termes : « Quoîd queTite-Liveaitassuréavecempbascque les dieux et ■ les hommes se sont réunis pour empêctier la boii- « teiise capilulalion des Romains, j'ose di^e, plus siiii- « plement et avec plus de vérité, que les dieux de Rorne « semblent l'avoir abandonnée en cette occasion, et que

• les hommes n'ont pu empêcher que h république

* romaine n'ait du son salut à son or et à la clé- « mence des Gaulois, m Beaufort a tiré, des mêmes preuves et des mêmes rapprochements, les mêmes conséquences , en les rattachant d'ailleurs à un système général, savoir, à celui que Pouilly avait proposé, et qui tend à reléguer parmi les fictions traditionnelles ta plupart des détails dont se composent les anciennes annales de Rome. £n développant ce système, Lévesque n'a pas manqué de l'appliquer particulièrement aux récits que nous venons d'entendre aujourd'hui. Il va jusqu'à déclarer qu'alors même que Tite-Live et Plutarque, qui «st ici son traducteur, ne rapporteraient que des détails vraisemblables, ît refuserait encore de les croire, précisément parce que ces auteurs donneraient des détails dont ils ne peuvent, à la distance où ils sont des événements, avoir une connaissance suffisante. Ceci, Messieurs, me parait bien rigoureux; car on détruirait presque toute l'histoire ancienne, si l'on n'admettait

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TRENTE-SEPTIÈHR LEÇON. 9I

pas, au itioiaScoâune probables, celles des traditions qui ue présentent rieii de surnaturel, rien d'incohérent ou de contradictoire. Mais, quand Lévesque reconnaît, dans l'exposé de Poly-be sur la prise de Rome et le départ des Gaulois, le ton de l'histoire, dans les narrations de Tite-Live et de Plutarque, le ton du roman, il m'est impossible de n'être pas de cet avis. Je crois donc que les Gaulois ont vaincu les Romains près de l'Allia, qu'ils ont prisRome; qu'ils l'ont pillée et incendiée; qu'ils ne se sont retirés qu'en vertu d'une capitulation , et qu'après avoir exigé une rançon très-forte pour ce tempslà; qu'emportant cet or et les dépouillés, ils ont quitté un pays où ils n'auraient pu se fixer, où il ne leur restait, jeci-ois, presque plus rien à recueillir, et sont allés défendre leui'S propres foyers contre lesVénèles.Cenesont là que des traditions, mais des traditions qui retentissent dans toute l'antiquité, et qui se rapportent à unévénement trop grand, trop mémorable en lui-même, pour n'avoir pas laissé de traces. Je n'hésite point à mettre au rang des fables tout le surplus : la voix divine entendue par Cédicius; le voyage des vestales à Céré, ville des cérémonies; la charrette d'Albinius ou Alvanius; le coup du sceptre d'ivoire appliqué par le sénateur Papirius sur la tête d'un Gaulois; le sacrifice de Fabius Dorso; le message de Cominius, allant par terre ou par eau de "Véies au Capitole, et rapportant du Capitote à Véies un décret du sénat ; les cris des oies sacrées et leurs battements d'ailes; l'intervenlion et l'arrivée soudaine de Camille, sgs victoires dans l'enceinte de Rome et sur le chemin de Gabies.

Pour justifier les récils deTite-IJve et de Plutarque, ou a produit un monument qui se conserve à I^ndres,

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et que Woodward a fait graver,après l'avoir acheté des hérltiersderantiquaireConnyers, qui l'avait trouvé dans la boutique d'un serrurier. C'est un bouclier rond, de quatorze à quinze pouces de diamètre. L'ombilic offre une tête ou un masque; et le contour est chargé de bas-reliefs, où l'on voit une ville ruinée, et où l'on distingue, entre plusieurs figures, un homme à pied, qui tient une balance, et qui doit être le Brenn, et un cavalier, qu'on prend pour Camille. Une épée dans l'un des bassins de la balance la fait pencher de ce coté. Comment ce bouclier s'esl-îl rencontré chez un artisan de la Grande-Bretagne? En quelles autres mains avait-il passé auparavant ? Depuis quand existait-il ? Ou n*a point éclairci ces questions. Seulement l'ouvrage a paru trop beau pour être une production du moyen âge, d'un siècle barbare ; d'où, ce me semble, l'on pouvait conclure aussi qu'il n'avait pu être fabriqué à Rome, au temps même de l'expédition des Gaulois; car les arts n'étaient parvenus encore à ce développement qu'en Grèce. Aussi Cuper a-t-il parfaitement prouvé, dans une lettre à Woodward, que l'ouvrier des mains duquel ce monument était sorti n'avait pas été contemporain de Camille. I^es Gaulois y sont vêtus comme au temps de Jules-César, quand ils s'enrôlaient dans les légions romaines; et les débris de Rome y sont d'une architecture corinthienne et régulière, pareille à cette des édifices construits sous Auguste. Dodwell a cru y reconnaître un ouvrage de Zénodore, artiste dont Pline vante l'babileté, et que Néron avait fait venir de la Gaule. Mais le .secrétaire de l'académie des Inscriptions, de Boze, con- Aulté sur ce bouclier, dont on lui avait envoyé une estampe de grandeur natuieile, répondit qu'il avait déjà

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TREH TK-SEPTIÈHE LEÇON. ^3

VU dix à douze boucliers de U inêmc espèce , bien connus pour avoir été fabriqués au temps île François l" et de Henri II, et destinés à représenter, dans les tournois , d'anciens faits béroîcjues. Cependant Woodward, jaloux de faire voloir sa découverte, la communi- <{i)a particulièrement it Tlioinas Hearne, qui donnait une édition de Tite-Live, et qui ne manqua pas d'y insérer une gravure du bouclier, en le qualifiant aiitique et votîf. S'il était antique, du moins il ne remonterait pas plus haut que le premier siècle de notre ère : il serait postérieur à l'ouvrage de Tite-Live, et par conséquent ne saurait, en aucune manière, confirmer la narration de cet écrivain. Mais, eu continuant de Texamiaer, et en recherchant mieux son origine, on aurait probablement adopté l'opinion dedeBoze. C'est par un ouvrage destiné aux tournois du seizième siècle qu'on prétend prouver la vérité de l'expulsion des Gaulois par Camille. On prouverait tout aussi bien l'enlèvement d'Hélène, la prise de Troie, la mort de Lucrèce, l'action de Mucius Scaevola ; car il existe des boucliers tout pareils sur ces sujets.

Quelque puérils que soient les contes dont Tite-Live a composé l'histoire de la délivrance de Rome, je sais. Messieurs, que Machiavel a daigné les prendra pour textes de quelques observations politiques; qu'ils ont été gravementafHrmés par André Dacier, par Sal lier, par Larcher; qu'enfin ils se sont perpétues, de livre en livre, dans l'instruction élémentaire, où ils se maintiennent encore. Mais, ainsi que nous en avons été prévenus, la vérité des faits n'importe pas h Machiavel; il les traite tous comme des apologues, qui aboutissent à des maximes politiques ou morales. Dacier, Sallier et Lar*

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g4 HISTOIRE ROMAINE.

cher ne les discutent réellement pas davantage : ils tranchent les difficultés par des assertions; ilii professent et ils exigent une croyance aveugle aux paroles deTite- Live, et ne permettent pas les doutes que cet historien lui-même a conçus et plus d'une fois exprimés. A regard des livres élémentaires, une persévérance à propager tant d'erreurs historiques peut avoir un prétexte on mime une excuse dans le besoin qu'on a réellement de connaître ces fictions, pour acquérir une complète instruction classique; il est certain qu'en les ignorant, on resterait trop étranger à la littérature ancienne. Mais n'y a-t-il donc pas moyen de distinguer ce qu'il faut avoir lu et retenu de ce qu'il faut croire? et serait-il impossible de ne méleraucune déception à l'enseignement ? Certes, il est indispensable aussi de savoir les aventures de Saturne , de Jupiter, d'ApoU Ion , de Phaéton , d'Hercule et d'Achille; et, puisqu'on est venu à bout de ne pas confondre cette mythologie avec l'histoire, pourquoi ne pas étendre ce ducemoment à toutes les notions traditionnelles?

C'est un soin. Messieurs, que nous continuerons de prendre, en étudiant les livres VI, VII, VIII, lXel1i.de Tite-Live, qui comprennent la suite de l'histoire romaine depuis l'an 388 jusqu'à l'an aga avant notre ère. Mais, dans nos prochaines séances, nous nous arrêterons k l'histoire spéciale du consulat.

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