‹ Cours d'études historiquesChapitre 7 sur 35 · TRENTE-NEUVIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

TRENTE-NEUVIÈME LEÇON

romains , usurpait la puissance absolue de dictateur ; Opimius dépassait donc la mesui'e des di'oitsque le sénatus-consutte lui avait extraordinai rement conférés. Entre te9auteursniodernes,Rousseau est celui qui a su le mieux définir et distinguer, de la dictature , cet accroissement de la puissance consulaire. « Si, pour remé- B dier au danger , dit-îl , il suffit d'augmeater l'activité a du gouvernement, on le concentre dans un ou deux a de ses membres ; ainsi ce n'est pas l'autorité des lois « que l'on altère , mais seulement la forme de leur ada miaistratlon. Que si le péril est tel que l'appareil des u lois soit un obstacle à s'en garantir, alors on nomme n un chef suprême, qui fasse taire toutes les lois et sus- « pendre un moment l'autorité souveraine... Le pre- • mier moyen s'employait par le sénat romain , quand « il chargeait les consuls, par une formule cousacrée, de «pourvoir au salut de la république; le second avait «lieu, quand on des deux consuls nommait un dictait teur... Dans l'affaire de Catilina , le sénat se cona tepta de remettre tout son pouvoir aux consuls; a d'où il arriva que Cîcéron, pour agît efficacement, I fut contraint de passer ce pouvoir dans un pointcaa pital, et que, si les premiers transports de joie firent a approuver sa conduite , ce fut avec justice que, dans « la suite, on lui demanda compte du sang des citoyens <t versé coutre les lois, reproche qu'on n'eût pu faire « à un dictateur, n Voilà, Messieurs, des Idées fort précises, et qui s'accordent parfaitement avec tes récits de l'histoire. En ces circonstances, l'autorité consulaire était seulement débarrassée de l'opposition et du concours des autres pouvoirs publics; elle n'était point, comme la dictature , affranchie de l'empire des lois.

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■ 36 HISTOIRE UOMAINE.

On avait fixé à six mois le maximum de la durée d'une dictature; et nous ne voyons pas qu'on eût pris soin de marquer lé terme où le pouvoir consulaire rentrerait dans ses limites naturelles. Apparemment, il était suffisamment convenu qu'agrandi pour une seule affaire, à l'occasion de tel péril, il cessait d'avoir cette étendue au moment même où ce périt était dissipé, et cette affaire terminée.

Après avoir considéré la puissance des consuls dans son plus grand développement, il nousia faut envisager dans les circonstances qui pouvaient la suspendre, ou la métamorphoser, ou l'affaiblir. Dès que les consuls avaient, de gré ou de force, car il fallait quelquefois les y contraindre , proclamé un dictateur , leur autorité s'éclipsait devant la sienne; non qu'ils restassent tout à fait sans fonctions; mais il avait seul les faisceaux, les haches; ils n'étaient plus que ses subalternes à la ville, (]ue ses lieutenants à l'année; il ne les employait qu'autant qu'il le jugeait à propos, etils recevaient de lui des ordres absolus. Les dictatures étaient courtes; mais il y en a déjà eu quatorze jusqu'à l'époque où nous sommes parvenus, et nous en compterons quarante-six autres dans le cours du siècle dont nous aurons à étudier l'histoire dans les cinq derniers livres de la première décade de Tile-Lîve; ainsi les interi'uptions de l'autorité consulaire n'ont point été rares, sans parler de celle qui eut -lieu pendant les vingt-huit mois du décemvirat. Elle a été fort souvent aussi transformée en tribunal militaire.

Le nom de tribun militaire avait désigné le premier officier de chaque légion : le peuple assemblé conférait ce grade; et, dans lesancienstemps,c'étaitleposte le plus

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TSEKTB-ITCIJVIÈUE LKÇOIT. iZ'J

élevé auquel il pût, par ses suffrages, appeler un plébéiea. Telle est rinfluence du langage sur les opinioas populaires, qu'on ne douta point qu'aussitôt que les chefs de la république s'appelleraient tribuns militaires, ils pourraient être pris dans la classe plébéienne. Le consulat déplaisait à la multitude , parce que les patriciens se l'étaient réservé. Vous avez entendu l'éloquent discours que Tite-Live prêta à Canuléius, et qui tendait à rendre les plébéiens éligibles à cette éminente dignité. Alarmés d'une telle proposition, les sénateurs imaginèrent, l'an 444 avant Jésus-Christ, de contenter le peuple, en substituant momentanément des tribuns militaires aux consuls. Selon Denys^on était convenu d'élire six tribuns de cette espèce, et d'en prendre trois parmi les patriciens, trois parmi les plébéiens : selon Tite-Live, on n'en devait nommer que trois, en les choisissant indifféremment dans les deux ordres, ainsi que cela s'était pratiqué à l'égard des tribuns purement militaires. Le fait est qu'on en élut seulement trois, dont l'un, nommé Atilius, était de race plébéienne : te sénat les força d'abdiquer, sous prétexte de quelque irrégularité dans les auspices ; et l'on reprit le régime consulaire. £n 437 , le peuple obtint des tribuns militaires, au nombre de trois encore, maïs tous choisis parmi les patriciens; et il en fut de même en 4^2 , 4^6, 4^5 et 424i et depuis4 ig jusqu'en 4 13, bien qu'en ces années le nombre de ces magistrats eût été porté à quatre. I* peuple pouvait élire et n'élisait point de plébéiens, soit que d'anciennes habitudes l'entraînassent à nommer des nobles, soit que leurs intrigues, leurs artifices et l'énorme avantage que leur donnait le

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système d'élection par centuries, leur assurassent la pluralité des suffrages. On revint au consulat; et néanmoins le tribunal militaire recommença depuis la fin de l'an 4o6 jusqu'en 393. Dans cet intervalle , le nombre des tribuns militaires fut porté de quatre à six : il l'aurait été à huit en ^02 , aï l'on en croyait Tite-Ijve ; ■nais cet bi&torieo y comprend , par erreur, Camille et Po8thumius,qui n'étaient que censeurs alors. Pour la première fois,en 399, un plébéien,ou même plusieurs plé< béiens devinrent tribuns militaires; et cette nouveauté, que les patriciens appelaient un sacrilège, se reproduisit l'année suivante; ils parvinrent à l'empêcher de se continuer plus longtemps. Depuis 3S9 jusqu'à 366, espace de vingt-trois ans, vous ne reverrez pas de consuls; il n'y aura que des tribuns militaires, toujours au nombre de six , et toujours de la classe patricienne, sauf un petit nombre d'exceptions : trois plébéiens eu 378 et un seul en 377 s'introduisirent dans le collège des magistrats suprêmes. Ainsi, Messieurs, entre les soixaule>diK-huitaunéescomprisesderan444 À 366, il y en a enquarante-neuf où les deux consuls ont élé remplacés par trois, quatre ou six tribuns militaires; et, dans le nombre de plus de deux cent quarante nominations à ce genre de magistrature , tes patriciens n'en ont manque que seize au plus. Le peuple n'avait donc presque rien gagné à cette substitution des tribuns militaires aux consuls : ce n'était guère qu'un changement de nom; seulement l'autorité devenait moins forte, partagée entre un plus grand nombre de collègues. On douta même d'abord si ces tribuns possédaient toutes les attributions du consulat, el, par exemple, s'ils pourraient

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nommer des dictateurs. La force des choses et des habitudes les fit regarder comme de véritables consuls, devenus seulement plus nombreux.

La constitution romainen'étaitpointjà beaucoup près, assez positive, assez efficace pour que la puissance des premiers magistrats demeurât constante et invariable. Dans leurs relations avec le sénat, avec les tribuns du peuple, avec les comices, c'étaient les qualités personnelles des consuls et d'autres circonstances particulières qui leur faisaient gagner ou perdre l'avantage. A s'en tenir au tableau que je vous ai tracé des pouvoirs du sénat , les consuls ne seraient guère que ses ministres; car il pouvait leur prescrire la plupart de leurs actes administratifs et politiques. Mais, auprès d'une telle assemblée, l'habitude et la connaissance des affaires peuvent donnera des ministres un ascendant, qui s'accroîtrait presque sans mesure, si, à des talents exercés et à un caractère énergique, ils pouvaient joindre l'éclat des exploits guerriers et l'appareil des triomphes. Dès lors un sénat, quelles que fussent ses attributions, ne serait plus que la cour de ces premiers magistrats, que l'instrument de leur puissance et l'organe le plus solennel de leurs volontés souveraines. Et c'est, Messieurs, ce que vous avez observé , quand les consuls ont été des Brutus, des Publicola, des Quintius Capitolinus, des Cincinnatus, des Camille. Quand, au contraire, cette magistrature tombait en des mains faibles, inexpérimentées , maladroites ; quand , par l'effet de cette impéritie ou malgré la sagesse des entreprises, des troubles au sein de la ville et surtout des revers à l'armée dissipaient le prestige du pouvoir, bientôt vous n'aperceviez plus dans les consuls que les serviteurs dociles cl

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l40 HISTOIRE BOHAIHX.

passifs dusénat|qu'ils présidaient. Plus d'une fois, aussi, ce sénat, asservi lui-même, non par les consuls, mais par la faction patricienne, et obéissant à des chefs de parti plus puissants que les chefs de l'État, dictera superbement les ordres qu'il aura humblement reçus, 6er d'imprimer avec violence à l'administration les mouvements auxquels il n'aura pas eu le courage de résister. Il retrouvera des pouvoirs, pour en user au profit de ceux qui t'auront captivé; et, gémissant sous leur joug , il en accablera le gouvernement et la république. Voilà comment, dans le cours des annales romaines, la puissance consulaire se montre variable, et pour ainsi dire intermittente; tantôt dominant et modérant les partis, réglant les intérêts, et dirigeant en effet les affaires intérieures et extérieures; tantôt flétrie par ses indécisions , par ses complaisances, et ne se croyant plus que la créature d'une faction qui la peut briser.

Hors de la classe patricienne et du corps sénatorial, les consuls trouvaient d'autres adversaires dans les tribuns du peuple, magistrature ombrageuse dont nous aurons un jour à étudier les caractères, et d'autant plus redoutable, que, chargée d'empêcher plutôt que d'agir, elle ne se maintenait que par des résistances, et n'acquérait d'éclat que par des hostilités. Le jour où elle fut établie, le consulat eut uu contre-poids, dont on avait mieux senti le besoin que recherché la juste mesure, et qui eût été excessif, si différentes causes ne l'eussent successivement affaibli. Vous avez déjà vu la force du tribunal diminuée par l'augmentation du Yionibre de ses membres. Quand les tribuns voulurent . être dix, on les laissa faire, dit Rousseau : on était

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bien sûr de les contenir l'un par l'autre, ce qui ne manqua pas d'arriver. Il a été souvent facile aux. sénateurs vt aux coDsuls de se ménager des partisans dans un si nombreux collège ; et ils ont triomphé par ce moyen de plusieurs oppositions, qui , justes ou injustes, auraient été invincibles. Mais il ne restait plus de ressources aux deux consuls, quand le sénat lui-même suscitait contre eux la puissance tribunitienne, pour les forcer à nommer un dictateur, ou à obéir à d'autres sénatusconsultes. En général, la lutte a été continuelle entre le tribunat et l'autorité consulaire; et le succès à toujours beaucoup plus dépendu des forces individuelles des combattants que de la mesure légale de leurs pouvoirs. Ce qui est incontestable au moins, c'est que cette rivalité ou cet état permanent de guerre obligeait les consuls àplusde vigilance et de circonspeclion, exigeait en eux plus d'habileté, plus de talents ou de vertus politiques, et les empêchait d'aspirer au pouvoir absolu.

Pour bien comprendre leurs relations avec le peuple entier, il faut considérer ce peuple, ou convoqué par centuries, ou assemblé en tribus, ou séditieusement attroupé. S'il n'y avait eu que des comices par centuries, telle en était l'organisation, qu'il n'eût été presque jamais dif^cile aux consuls d'y exercer une grande influence. Il ne restait guère là qu'un simulacre d'assemblées populaires. Mais la démocratie immédiate reparut tout entière dans les comices par tribus, dont l'institution doit être comptée, après celle du tribunat, parmi les causes qui ont le plus affaibli ou tempéré la magistrature suprême. Cependant , comme ces comices restreignaient encore plus les prérogatives des patri-

l42 HISTOIRE ROMàlNE.

ctens et rautorité du sénat que celle des consuls , ces deux magistrats ae manquaient point d'auxiliaires, quand ils tentaient de prévenir ou de modiGer les résolutions de ces assemblées, ou d'en infirmer les effets. Toujours fallait-il, pour réussir dans ces tentatives, encore plus de prudence que de fermeté; et, malgré tout ce qu'on y pouvait apporter ou de sagesse ou d'artifice, on se voyait encore obligé de se résigner quelquefois au triomphe de la volonté populaire. Quant aux émeutes ou séditions, dont la fréquence accnsaît l'imperfection du système politique, elles alarmaient le pouvorrbeaucoup plus qu'elles ne rébraolalent. Nous n'avons réellement à tenir compte ici que du très-petit nombre de celles qui ont servi à obtenir des institutions restrictives de l'autorité consulaire. Toiitcs les autres l'ont plutôt agrandie : on la voyait sortir plus éprouvée et plus affermie de ces orages éphémères. Le seul effet des mouvements turbulents, quand ils n'aboutissent point immédiatement à une réforme positive, est de fortifier le pouvoir; ou du moins, s'ils le compromettent, c'est en l'exaspérant, en l'égarant dans la fatale carrière des vengeances; rt l'on doit cet éloge aux consuls romains, qu'ils ont presque toujours su, après avoir apaisé ou dompté les révoltes, assurer leur victoire par la modération. N'oublions pas d'observer d'ail leurs que les émeutes du peuple romain n'étaient pas, comme celles d'une populace qui sort d'un long esclavage, portées aux derniers excès de violence et de fureur. Nous n'avons rencontré encore, au milieu de tant de tumultes, qu'un seul attentat commis sur la personne d'un magistrat, savoir sur le tribun militaire Posthumius , massacré dans un camp , non à la ville , par

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TRENTE-MSU VlinrX LEÇON. 1^3

une troupe de soldats. C'est trop sans doute; mais un seul joui- peut éclairer cent fois plus d'horreurs, quand ce soDt des esclaves qui se déchaînent. Les plébéiens romains conservaient encore , au milieu de leurs plus coupables égarements, quelque sentiment de leur dignité politique, et de la justice sociale sur laquelle reposaient leurs droits. Ce it'est point ie peuple qui va tuer tes ex-décemvirs Appius et Oppius dans leur prison. S'il se venge de quelques membres des familles patriciennes qui lui sont les plus odieuses, c'est en tes condamnant à l'amende ou à l'exil , par des jugements, qui ne devraient pas lui appartenir, mais qu'abusé par les instilutîoQS qu'on lui a dtmnées , il i-egarde comme légiti' mes. Loin que la liberté enfantât les séditions, c'était elle qui les déconseillait; et, quand elle ne réussissait point à les prévenir, parce que la tyrannie les exigeait, c'était la liberté encore qui les tempérait, et qui parvenait à les éteindre.

J'ai dit quelles out été les iuterrupUons de l'autorité ronsulaire, quelles métamorphoses elle a subies dans le cours de soixante-dix-huit années , et de combien de manières elle a été successivement ou simultanément contre-balancée. Il faut dire comment elle a consenti k sedémembrer^ en ne se réservant que la surveillance de plusieurs fonctions dont elle avait eu l'exercice immédiat. Ces fonctions sont principalement celles qui furent attribuées aux censeurs et aux préteurs. J'exposerai celles des censeurs dans notre prochaine séance. La préture ne s'établira que l'an 365 avant notre ère; et par conséquent nous ne sommes pas encore au moment d'ea reconnaitre les attributions. Qu'il nous suffise de considérer que deux des plut hautes magistratures de

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■ 44 niSTOIBE BOMAIHE.

Rome étaient des débris du consulat. L'une était chargée de faire les recensements et les rôles d'impositions^ d'afTenner les revenus de l'État, d'entretenir les bâtiments publics , de rédiger les listes des sénateurs et des cbevaliers , de veiller au maintien des mœurs civiles et de la discipline militaire. L'autre s'investira de presque toute la puissance judiciaire des consuls, et de plusieurs foiictlous administratives. Vous ne demanderez pas pourquoi les deux magistrats suprêmes s'étaient dépouillés de tous ces pouvoirs ; vous savez qu'ils ne pouvaient plus suffire à tant de soins , occupés qu'ils étaient sans cesse de la direction des guerres et de la conduite des armées. Il leur fallut opter entre la gloire ' des expéditions extérieures et tes travaux de l'administration intérieure de l'Etat. Pouvaient-ils ne pas se donner la destinée à laquelle Rome s'était vouée elle-même: combattre, vaincre, conquérir et subjuguer? TjCS loisirs que leur laissaient les entreprises militaires étaient assez remplis , au sein de la ville , par leurs relations avec le sénat, avec les tribuns plébéiens, avec les assemblées du peuple; et il leur restait peu de temps pour surveiller de très-près et diriger efScacement les magistratures subordonnées à la leur. Cette inspection ne pouvait être assez active pour équivaloir à une véritable puissance. Ils précédaient et ne régissaient point des magistrats élus comme eux par la nation souveraine. On avait pour leur dignité consulaire , la première de toutes , un respect proportionné à celui qu'on voulait obtenir en des rangs inférieurs; maison leur obéissait avec réserve, comme à un supérieur de qui l'on ne dépendait pas; système trop peu conciliable avec la nature du pouvoir exécutif suprême ; car

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ce pouvoir tend à se désorganiser, dès que ses agents aspirent à une indépendance qui ne doit appartenir qu'aux fonctions judiciaires et législatives. Les consuls auraient bien mieux entendu les intérêts de leur autorité et ceux de l'État, si, renonçant aux campagnes et aux victoires, ils se fussent appliqués, au sein de la ville, à concentrer le gouvernement, et à y faire aboutir tous les fils de l'administration publique. Mais, il en faut convenir, quand ils auraient eu cette idée, ils n'auraient pu la mettre en pratique; car s'ils eussent abandonné le commandement des armées , le peuple eût entendu nommer les généraux , et ceux-ci eussent acquis bientôt une indépendance plus funeste que celle des admiuistrateurs. Les Romains, depuis l'abolition de la royauté, s'étaient renfermés dans un cercle d'institutions aristocratiques et démocratiques, au milieu duquel devaient naître immanquablement, tantôt les usurpations, tantôt les désordres. A mesure qu'un abus devenait sensible, ils y remédiaient en semant le germe d'un mal opposé; et, si leur république a pourtant subsisté près de quatre siècles depuis l'expulsion des Tarquins jusqu'à la mort des Gracques, elle a dû cette durée et les troubles qui la remplissent, d'une part, à l'énergique activité d'un très-grand nombre d'hommes publics; de l'autre, à la complication successive des ressorts intérieurs de son gouvernement. I^s éléments des trois pouvoirs, exécutif, judiciaire et législatif, y sont tellement ép a rs et enchevêtrés, qu'on a besoin delà plus patiente analyse pour les retrouver et les reconnaître. Il suit de là qu'on ne doit point songer à déBnir en peu de mots le consulat, surtout après l'établissement des magistratures spéciales qui l'ont ou contre-balancé ou XV. to

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|46 HlSTOIftB BOMAIKI.

tlémembrë. Il le faut décrire, et encore avec beaucoup (le timîdifé.

Un monarque absolu, ou, ce qui revient au même, un empereur, peut bien commander ses armées, et même les conduire en des régions lointaines : il laisse au sein de ses États un gouvernement qui lui appartient tout entier, qu'il a institué, modifié , réformé à sa guise, dont il a nommé tous les agents supérieurs et subalternes. Absent, il les surveille et les régit encore par des ordœs souverains, par la subordination qu'il a établie, par l'espionnage qu'il entretient, par tous les genres de correspondances officielles et secrètes. Maïs que des consuls électifs et annuels abandonnent chaque année la direction des affaires civiles pour aller se rendre responsables de tous les mouvements et de tous les revers d'une armée, tandis que des magistrats qu'ils n'ont pas choisis resteront préposés à différentes branches de l'administration intérieure, et tandis que des tribuns et d'autres adversaires ou rivaux de l'autorité consulaire continuent d'influer immédiatement sur les délibérations du sénat et du peuple, n'est-ce pas un désordre qui doit affaiblir de plus en plus cette autorité? Toute la suite des annales romaines vous en offrira la preuve. Cet état de souffrance et de malaise peut durer longtemps, comme il y a de longues maladies dans des corps robustes, où quelques organes sont restés plus seins. Au surplus, ne parlons que du ctuisulat. Élevé à un très-haut degré de force au momeotjde sa création, il se trouvait, par l'efiet des suspensions, drs transformations, des contre-poids et des démembrements, beaucoup pitis faible que le, pouvoir exécutif ne doit jamais l'être, même en de petits États, si l'on

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TREHTK- NEnVlÈMK LEÇON. 147

veut qu'il les garantisse des usurpations et de l'anarchie.

Toutefois, au temps de Polybe, il restait encore aux consuls une puissance assez étendue. Cet historien l'envisage sous deuK aspects, à l'armée et dans la ville. Leur autorité est, dans l'armée, presque souveraine : ils commandent aui alliés; ils créent les tribuns militaires; ils composent des corps de troupes; ils lèvent des soldats; ils punissent qui bon leur semble; ils tirent ce qu'ils veulent du trésor public; un questeur les suit partout, prêt à exécuter leurs ordres. Mais' à la ville , pour conserver du pouvoir, il faut qu'ils soient présents. C'est quand ils y demeurent, c'est quand ils n'en sont pas sortis avec les légions, qu'ils gouvernent les affaires intérieures. Alors, poursuit Polybe, tous les autres magistrats, à l'exception des tribuns, leur sont soumis; alors les consuls conduisent les ambassadeurs dans le sénat; ib font le rapport des affaires sur lesquelles il y a lieu de délibérer; ils exécutent les décrets. Ils convoquent les assemblées du peuple, y proposent les décrets du sénat, et proclament les lois rendues à la pluralité des suffrages. Youe voyez , Messieurs, qu'il n'y a plus là d'attributious judiciaires, et que les fonctions administratives sont bssez restreintes. Encore Polybe prévoit-îl que cet ordre de choses pourra bientôt éprouver quelque altération.

Effectivement, depuis l'époque oîi il écrivait, le con-. sulatn'a plus lait que déchoir; et il est devenu si peu réel sous les empereurs, que les érudits modernes, dont la curiosité s'accroît ji mesure que les objets deviennent plus exigus et plus obscurs, s'en sont considérablement occupés. Ils n'ont presque rien daigné dire

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r48 UISTOinE ROMAINE.

du coiisulat romain t«l qu'il était avant Sylla et Jules César, et leurs dissertations sur ce qu'il a été depuis sont interminables. Il faut, ce semble, beaucoup moins de paroles, pour dire qu'il s'est réduit à ttne vaine apparence, et n'a eu de réalité que lorsque les empereurs l'ont exercé eux-mêmes, on le comprenant parmi les titres de leur puissance souveraine. C'est ce qui résulte immédiatement et uniquement de tous les faits historiques, de tous les récits classiques, comme de toutes les recherches savantes. Les consuls, quand ils étaient distincts des empereurs, continuaient de convoquer le sénat, d'y proposer les affaires, mais sous le bon plaisir du maître, après qu'elles avaient été débattues dans sou conseil privé, et pour faire transformer ses ordres en sénatus-consuttes, quand il le jugeait à propos. Un règlement de Claude chargea les consuls de donner des tuteurs aux pupilles, dans les cas où il n'y était point pourvu par les testaments ni par les lois. Marc- Aurèle les déchargea de cette fonction, en créant un préteur des tutelles. C'était, sous les empereurs, en présence des nouveaux consuls qu'on affranchissait les esclaves, en mémoire, disait-on, deBrutus, qui avait affranchi Vindex. Ces magistrats devaient aus'îi passeriez contrats avec les fermiers des revenus publics, ce qui avait été l'une des attributions des censeurs. De plus , on leur donnait la direction des jeux du cirque, qui se célébraient pendant trois jours du mois de janvier, mais à condition qu'ils en feraient la dépense. Libauius plaint ceux qui achetaient si cher un si vain consulat; et Cassiodore dit qu'il fallait, au lieu de mérite, une grande opulence pour y prétendre. Valentinien et Marciea réglèrent qu'au lieu de l'argent que les consuls de

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TRKNTE-HEU VIÈHE LEÇON. I^Q

valent jeter au peuple en ces solennités, ils fourniraient cent livres d'or, qu'on emploierait à la réparation des aqueducs. Du reste, un moyen d'avilir le consulat fut d'en abréger la durée, afin de le prodiguer à un plus grand nombre de personnages. Jules César le conférait pour quelques heures , à ce qu'assurent Suétone, Macrobe et Dion Cassius. Au temps de Lucain , il ne durait qu'un mois; sous Commode, on compta vingtcinq consuls en une même année, quoiqu'il n'y en eût que deux à la fois. £n outre, les augustes empereurs créaient des consuls honoraires, auxquels ils daignaient accorder par des diplômes les distinctions attachées à cette charge. Les consuls ordinaires prononçaient, le jour de leur installation, un discours solennel, où ils adressaient au prince leurs très-humbles actions de' grâces. De là nous vient le panégyrique de Trajan par Pline le Jeune, modèle de l'adulation la plus élégante ; on rougit , pour le talent , d'un tel usage de tout l'éclat et de toutes les grâces du style; mais, celte fois pourtant, c'était un écrivain très-habile qui louait un empereur estimable à quelques égards; double hasard dont l'histoire des flatteries modernes reproduit bien peu d'exemples.

Les empereurs prenaient souvent eux-mêmes le titre de consuls : les fastes consulaires l'attestent. Auguste y paraît treize fois en cette qualité , Néron quatre , Domitien dix-sept,etc. Voilà, dit la Bletterie, au commencement d'un très-long mémoire sur la puissance consulaire des empereurs, voilà ce que tout le monde sait; mais ce que l'on ne sait pas également , poursuit-îl , ou plutôt à quoi l'on ne fait pas une égale attention, c'est que, indépendamment de leurs consulats annuels, les

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iCtO HISTOIRE ROHA.IHE.

empereurs exerçaient un consulat permauent. II va. dit-ii, en faire l'histoire dans la .première partie de sa dissertation ; et, dans la seconde, il expliquera poni-quoi Auguste et ses successeiu** ne prirent aucun titre relatif à leur consulat perpétuel, dont il donnera ensuite une définition précise. Ce qu'il y avait de plus plausible à dire sur cette matière, de Valois l'avait dit avant la Bletterie, en parlant de médailles où Te nom de Trajan est accompagné du titre de consul pour la quatrième, cinquième, sixième fois, quoiqu'elles soient frappées en des années où ce prince n'est point , dans les tables , l'un des consuls annuels. Sans entrer dans l'examen de l'authenticité de ces médailles, je crois qu'on se presse beaucoup trop d'en conclure la perpétuité du cousulat impérial; car il pouvait convenir à Trajan et à d'autres empereurs de marquer ainsi le nombre de fois qu'ils avaient été consuls, sans prétendre pour cela qu'ils ne cessaient jamais l'être. Tout an contraire, celui qui voudrait faire entendre qu'il l'est toujours se garderait de dire qu'il l'est poiu' la seconde, troisième ou sixième fois ; c'est son premier consulat et non pas seulement le dernier qui durerait encore. L'idée principale de la Bletterie est que le consulat n'ayant. été qu'une transformation de la royauté, et les empereurs n'ayant voulu ni rétablir le nom de roi, ni changer U nomenclature des dignités républicaines , ils se sont fiiits consuls, pi-emiers et perpétuels consuls, et n'ont exercé qu'à ce titre l'autorité suprême. C'était . selon la Bletterie, en qualité d'hommes investis de la puissance consulaire, et non autrement, qu'ils avaient droit de commander dans Rome et d'y rendre la justice. A moa avis, Messieurs, ce sont là des hypothèses tout à fait

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TREHTF-WKUVIÈME LEÇOH. l5l

chimériques. Aucun des textes cités par cet académicien ne touche directement à la question; aucun n'exprime oi que les Romains n'aient accepté le gouvernement impérial qu'avec cette explication illusoire, ni que les empereurs aient jamais déclaré qu'ils ne S''en voulaient emparer qu'à un pareil titre. Ils en ont tout simplement usurpé l'autorité souveraine, et l'ont atta<^éeau titre militaire A' imperator. S'ils ont jugé à propos de conserver le nom de consuls, auquel on était accoutumé, c'était en ne lui laissant aucune valeur. Quelquefois il leur plaisait de le joindre aux titres plus importants dont ils s'étaient revêtus. Plus souvent ils le laissaient à des magistrats dégradés, vains simulacres dont ils faisaient les instruments ou les jouets de leur toute-puissance réelle. La monarchie, soit tempérée soit absolue, appelée royauté ou empire, est un gouvernement essentiellement distinct de celui dont les tliefs sont deux magistrats élus pour une seule année. On ne déplace pas , on détruit le premier de ces gouvernements, quand on institue le second; on ne Irans^ forme point , on abolit le second, quand on rétablit le premier; et c'est ce qu'ont l^it les empereurs. Ils ont même extirpé toute liberté; et, entre leurs mains, le pouvoir d'un seul n'a été que le pur despotisme. Ils ont pris toutes tes mesures et toutes les précautions possibles pour que les dénominations anciennes, qu'ils ne voulaient pas effacer, ne tirassent point à conséquence.

Le nom de consuls subsista ainsi , il peu près vide de sens, jusqu'au règne de Constantin: à partir de l'an 338 de notre ère, il arrive tantôt que l'un des consuls est à Constantinople et l'autre à Rome, tantôt qu'ils sont

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l5a HISTOIRE ROMAINE.

lousdeiixeii 0(xi(tent, tantôt aussi, mais plus rarement, en Orient Tun et l'autre; quelquefois on n'en aperçoit qu'un seul. Justiuien passe pour avoir aboli ce régime en 540; et, à ce sujet, la Bletterie l'accuse de s'être iDontré bassement avide du pouvoir arbitraire, comme si les prédécesseurs de ce prince n'avaient pas presque tousmérité le même reproche. Cependant Justin le Jeune pritencore,cn 566, le titre de consul, en le transférant définitivement aux seuls empereurs. Maurice est appelé consul en 583, Phocas en 6o3, Héraclius en 611, Constant en 64a ; et de là jusqu'en 668 , quelques chrouologistes comptent les années par première à vingtsixième après le consulat de Constant. Plus tard on remarque encore des consuls de Rome : Cliarlemagne et d'autres empereurs d'Occident ont pris ce titre en la première année de leur règne, ou l'ont délégué à certains personnages. Au dixième siècle, Albéric et Crescentius, qui s'emparèrent du gouvernement de Borne, s'intitulaient consuls ou patrices; et l'usage de ce nom dans cetle ville n'a cessé que sous le pontificat d'Innocent III, à la fin du douzième siècle. Il reste assez de difficultés et de détails non éclaircis dans cette matière, pour que l'académie des Inscriptions et belles-Lettres ait cru devoir proposer, en 1822, pour sujet de prix, une question énoncée en ces termes : a Becliercher a quelles ont été les attributions successives du con- « sulat, et les diverses modifications que cette dignité « éprouva depuis l'avènement d'Auguste à l'empire jus- « qu'à la fin du douzième siècle, où elle fut abolie »' a Rome par le pape Innocent III. On devra s'atta- « cher à éclaîrcir, aussi complètement qu'il sera pos- « sible, les difficultés chronologiques que présentent

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TRENTE-HEUVIÈME LEÇON. |5^

a les fastes consulaires pendant cette période de temps. » Cette question , Messieurs , embrassait, en effet, des détails de chronologie; mais elle tenait aussi à l'histoire politique. Elle se divisait naturellement en quatre parties, de l'avènement d'Auguste à Constantin , de Constantin à Justinien, de Justinien à Charlemagne, de Charlemague à Innocent III; et il y avait lieu, dans la première de ces sections, d'éciaircir plusieurs faits et même plusieurs idées, qu'à mon avis la Bletterie a fort embrouillés, d'examiner surtout le consulat impérial qu'il définit « uu privilège perpétuel, que la nation ro- « maine accordait au généralissime de ses armées, « d'exercer dans Kome les pouvoirs ordinaires du con- R sulat, quand il le jugeait à propos, lors même qu'il « n'était pas consul annuel , et d'agir avec plénitude de > puissance dans les cas imprévus où l'ancienne repu- 0 blique aurait revêtu les consuls de pouvoirs extraora diaaires. » I^ pris a été décerné, en i8a4i ^ ^- ^'^pefigue, dont l'ouvrage n'est pas encore imprimé.

Quand un nom de dignité a perdii sa valeur primitive, sa signification propre, il devient disponible en quelque sorte , et applicable à de tout autres genres de fonctions. C'est ce qui est arrivé au mot de consul , qui s'est perpétué, depuis Innocent lit, pour désigner difiereuts fonctionnaires publics, qui certes n'avaient rien de commun avec des consuls romains. On a donné ce nom à des syndics de communautés , de corporations d'arts et métiers : les tailleurs de Montpellier ont des cousuts dans une charte du roi Jean. Les ofBciers municipaux des villes et bourgs ont été diversement dénommés jurats, capitouls,scabins ou échevins, et cii certains lieux consuls. On a longtemps nomméjuridic-

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l54 HISTOIRE ROtlAlHE.

tioD consulaire et consuls des marcbands les tribunaux et les juges du commerce. En5n, c'est par le titre de consuls (|ue anus désignons encore aujourd'hui les agents commerciaux qu'un gouvernement entretient dans les villes et les ports des pays étrsDgers, pour y réclamer l'accomplissement des traités, et pour régler certaines contestations entre des négociants de leur nation-

Nous voilà, Messieurs, descendus fort loin des premiers siècles de la république romaine; mais il doit nous suffire, en ce moment, d'avoir suivi rapidement les traces du nom de consuls depuis Jules .César jusqu'à nos jours. Une histoire détaillée de cette décadence et de ces vicissitudes serait tout à fait étrangère à nos études actuelles. Il faut rentrer dans les temps dont Tite-Live uous a laisse les annales. J'ai tâché de vous exposer en quoi le pouvoir des consuls romains a consisté ; ce qu'il était au moment de sa création; comment il a éré depuis, ou accidentellement agraudi, ou diversement interrompu, restreint, contre-balancé , démembré. I^a nature et l'étendue de ce pouvoir étant ce qu'il y avait de plus important à bien connaître, je n'ai pas voulu en embarrasser l'examen. par des questions relati* ves à l'électiou des consuls, à l'âge et aux autres con- . ditions nécessaires pour obtenir cette magistrature, aux formalités et aux époques de l'installation de ceux qui étaient appelés à l'exercer, et aux honneurs qu'ils conservaient après l'avoir remplie. Nous emploierons une partie de notre prochaine séance à résoudre ces questions, et l'autre à étudier l'histoire de la foDCtion des

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