CHAPITRE 11 HÉRÉDITÉ
Influence de l'étalon et de la jument sur le produit
de la fécondation.
Sommaire. — Hérédité : De la conformation, de la (.aille, du développement des organes, de la structure intime., du tempérament, de l'éducation, des qualités, des défauts, des maladies, hérédité en retour. Influence du père et de la mère sur le produit de la fécondation : rôle de l'étalon, rôle de la jument.
Nous nous occuperons, dans ce chapitre, de l'hérédité et de l'influence des reproducteurs sur le produit de la fécondation.
Art. I". — De l'hérédité.
Définition. L'hérédité est le pouvoir qu'ont les ascendants de transmettre à leurs descendants, par voie de génération, ce qu'ils possèdent. C'est en vertu de cette loi de nature que les semblables, sauf de rares exceptions, ressemblent à leurs semblables.
L'hérédité s'exerce sur la conformation, la taille, la structure intime, les qualités, les défauts, les maladies, etc., et . prend une large part dans la constitution des individus.
conforma- Les formes extérieures se transmettent des ascendants à t,on-
leurs produits ; et l'hérédité de la conformation peut être générale et réagir sur toutes les parties ou bien se borner à telle ou telle région. On voit, en effet, des poulains qui sont le portrait frappant de leur père ou de leur mère. Il y a des juments et des étalons qui racent à tel point qu'un homme, tant soit peu versé dans les sciences hippiques, reconnaît le père ou la mère dans la conformation extérieure de tous leurs produits. D'autres reproducteurs ne transmettent à leur progéniture qu'une seule région, et leurs produits ne leur ressemblent que par cette région. La conformation de
la tête passe le plus souvent des ascendants aux descendants. Un des exemples les plus frappants que nous puissions citer est celui de l'introduction en Normandie, sous Louis XV , des étalons danois, qui donnèrent à leurs produits leur tête busquée, qu'on a tant de peine à faire disparaître. Le barbe et l'arabe ont donné leur tête à toute leur descendance, à tel point, que M. le général Morris s'est basé sur ce fait pour admettre deux races primordiales. La forme de la croupe se transmet facilement aussi. Le fait est prouvé par les croisements des chevaux barbes dans certaines contrées de la France, notamment en Navarre. Il en est de môme de celles des jarrets et de beaucoup d'autres régions.
La taille passe aussi des pères et des mères à leurs des- T«nie. cendants par voie d'hérédité. Ce fait est acquis à la science, et n'a pas échappé aux Arabes qui, pour avoir des produits de haute taille, recherchent les étalons les plus grands.
Il en est de même du développement de certaines parties néreioppedu corps. Backwell, Fowler, Payet, Princeps, etc., ont tiré de» organe», le meilleur parti de ces observations ; ils sont arrivés à transporter d'une race à une autre , d'un individu à ses produits , telle ou telle partie d'un membre ou d'une région. Backwell a réussi à créer une race de boucherie remarquable par le développement des parties charnues qui constituent les morceaux de choix, et par le peu de volume des parties basses. Il a créé des bœufs sans cornes et des moutons qui réunissent deux qualités précieuses : la finesse de la laine et le développement des chairs. C'est à lui qu'on doit encore l'ancienne race de chevaux noirs de l'Angleterre, si remarquable par la puissance et le développement de ses muscles. Les reproducteurs à forte ossature donnent aussi à leurs produits cette aptitude organique.
La ressemblance dans la structure intime des organes se ^Jj!1"* donne aussi par hérédité, quoiqu'elle soit moins sensible que la transmission du développement des organes. On voit tous les jours des étalons et des juments, doués d'une très-
grande force d'assimilation des aliments, léguer à leurs descendants la même qualité. Pour le même motif, d'autres, d'un entretien difficile, donnent le même défaut à leurs produits.
Temenétra" ^e tempérament de l'étalon et de la j ument se transmet par voie de génération, et se retrouve chez la plupart des produits.
Effet* de Les effets de l'éducation sont héréditaires aussi; c'est
I éducation. 7 ,
même de là que vient le proverbe vulgaire : Bon chien de chasse, chasse de race. Tous les écuyers savent que les chevaux dont les parents ont été montés par des cavaliers habiles sont d'un dressage plus facile que les autres. Il n'est pas rare de voir les produits d'un étalon bien dressé à faire du passage, se livrer à cet exercice dès qu'ils peuvent trotter, et sans avoir reçu la moindre leçon de dressage. Qualité» Les qualités et les défauts de caractère sont transmissibles
et défauts. *
des ascendants à leurs descendants. La douceur, la docilité de l'étalon ou de la jument se retrouvent chez leurs produits. Le cheval arabe, si doux, si caressant, si docile, donne ses qualités à tous les siens. Pour le même motif, la rétivité, la méchanceté, l'habitude de ruer et de mordre, etc. , sont héréditaires; il est même digne de remarque que les défauts de caractère passent plus sûrement des ascendants aux descendants que les qualités. Les annales hippiques sont pleines de faits qui démontrent la vérité de cette assertion. Maladie*. Certaines maladies, certaines tares sont héréditaires. De ce nombre sont : la phthisie pulmonaire, la pousse, le cor nage, la fluxion périodique, les mélanoses, la myopie, les tics, les maladies de l'intestin, de la vessie et du foie, les tumeurs dures des membres (forme, jarde, éparvin, suros, courbe), le resserrement constitutionnel du sabot. On cite, chez le chien, des cas de mutilations accidentelles des ascendants, devenues des éléments d'hérédité pour leurs produits; ainsi, des chiens à courte queue ont engendré des animaux conformés comme eux. H est digne de remarque que les défauts se transmettent d'autant plus sûrement qu'il existe des différences plus grandes de sang entre les deux facteurs. On
voit des étalons de pur sang ( Caravan , par exemple ) qui donnent presque toujours leurs tares osseuses des jarrets à leurs produits, quand ils sont croisés avec des juments communes, et ne les transmettent que rarement à ceux qui naissent de juments de pur 6ang.
Dans les phénomènes de l'hérédité, c'est tantôt le père, Héré<iu*
i « . en retour.
tantôt la mère qui exerce son influence; mais le type du père ou celui de la mère n'apparaît pas toujours dans le type du produit. Il est des circonstances où la ressemblance des formes extérieures à celles du père ou de la mère manque; mais où la ressemblance à celles du grand-père ou de la grandmère, et même de parents plus éloignés, vient prendre place. Ce genre d'hérédité se remarque principalement pour la robe. Nous avons souvent observé que des reproducteurs de robe grise, descendant d'un père ou d'une mère alezan ou bai, donnent des produits dont la robe ressemble à celle du grandpère ou de la grand 'mère.
Un autre fait d'observation, c'est que la transmission des maladies héréditaires saute quelquefois une génération; ce n'est qu'à la deuxième, et quelquefois à la troisième, qu'on la voit se reproduire. C'est surtout pour la transmission des tares osseuses des membres que nous avons noté cette hérédité en retour. Nous avons vu des étalons non jardés, mais dont le père ou la mère étaient atteints de jardes, transmettre à leurs produits la maladie qu'avaient leurs ascendants. La fluxion périodique saute souvent aussi une génération.
Art. II. — De l'influence de l'étalon et de la jument.
Nous venons de démontrer que le père et la mère donnent à leurs produits leurs qualités et leurs défauts; examinons • à présent si c'est le père ou la mère qui a la prépondérance.
Et d'abord, quel est le rôle du père, quel est celui de la mère dans la génération?
Si l'on accouple ensemble deux individus du même genre, mais d'espèces différentes, on a un produit qui tient du père
par la conformation générale, la tête, les membres et le caractère, et de la mère par la taille et le volume du corps. C'est ce qu'on observe chez le mulet, résultat du croisement de l'âne et de la jument; chez le bardot, produit du cheval et de l'Anesse; chez les métis nés de l'accouplement de la louve et du chien, ou de la chienne et du loup. En effet, le mulet a de son père l'ensemble de la conformation, la tête, les membres , la direction du dos , la forme du pied et celle de la queue, le caractère; il tient de sa mère par la taille et le volume du corps.
En généralisant ces observations, on en a fait une loi générale qu'on a appliquée aux accouplements des individus de môme genre, mais que l'expérience ne sanctionne pas en tous points. En etfet, si l'on unit des animaux de même espèce, un cheval à une jument, un baudet à une ânesse, on ne trouve plus de système fixe de prépondérance bien établi d'un S3xe ?ur l'autre. Ici, ce n'est ni l'espèce, ni la race, ni la sexualité, qui sont le vrai principe de la prépondérance qui se manifeste : c'est l'individualité.
Le père et la mère interviennent dans le produit, et tantôt c'est le père qui imprime son influence , tantôt c'est la mère ; d'autres fois, le produit tient de l'un et de l'autre des deux facteurs, tandis que quelquefois il ne tient ni de l'un ni de l'autre. Ces faits sont démontrés par des observations nombreuses, fai tes non-seulement sur des individ us del espèce chevaline, mais encore sur tous les animaux domestiques.
Les circonstances qui font prédominer un sexe sur l'autre tiennent à l'énergie relative d'organisation, àl'âge, à l'état tic santé, d'action et d'exaltation des deux individus, etc. Ainsi : Énerve.* Si on un^ ensemble deux individus , dont un fort et vigoureux, l'autre faible ou exténué par les fatigues ou les privations, le produit ressemble presque toujours au premier des deux reproducteurs.
AgP. Si l'un des deux facteurs est dans l'âge adulte et l'autre très-vieux ou très-jeune, toutes choses égales d'ailleurs, le
descendant tient généralement du premier par les formes et quelquefois aussi par le sexe.
L'état de santé fait sentir son influence sur le produit de la fécondation. En accouplant deux sujets, dont l'un est maladif ou convalescent et l'autre bien portant, très-souvent le produit tient de celui-ci.
En appareillant deux individus de même race, mais dont origine, l'un est de race pure et l'autre de sang mêlé, le produit ressemble presque toujours à celui des deux facteurs qui est de pure race ; et la ressemblance est d'autant plus grande que la disproportion entre les reproducteurs est plus prononcée.
Si l'on accouple deux animaux de pur sang, celui qui Ancienneté appartient à la race la plus ancienne imprime son cachot au produit. Voilà pourquoi le cheval arabe race presque toujours, et donne son caractère et ses formes à ses descendants.
Un fait que Ton observe quelquefois, mais moins fré- rpw„, que m ment et d'une manière moins prononcée dans l'espèce l*mlui" équine, que dans celle de l'homme, c'est que les produits * '"Vt'^' mâles ressemblent à la mère et les produits femelles au père, ''m'™""
Un des phénomènes les plus curieux de l'hérédité est l'in- inn,,™*» fluence que le premier mâle qui saillit une jument, exerce "éC" sur les gestations suivantes. Ainsi, si une jument vierge est r^DdXn" saillie par un baudet ou par un cheval, il peut arriver que les produits qui naissent d'autres pères, un, deux, trois ans après, aient les traits et le caractère du premier étalon qui l'a saillie. Le croisement d'animaux d'espèces différentes a mis ce fait hors de doute. En voici un exemple remarquable, qui est devenu, pour ainsi dire, classique depuis longtemps.
En 1815, une jument arabe fut saillie une seule fois par un couagga; de cet accouplement naquit un mulet rayé, comme son père. Dans le cours de 1817, 1818, 1823, cette même jument fut fécondée par trois chevaux, et, quoiqu'elle n'eût jamais revu le couagga, depuis 1815, elle n'en donna pas moins, chaque fois, un poulain brun, tacheté comme lui, et dont les taches étaient même plus marquées
que celles du premier mulet. Les trois poulains offraient avec le couagga d'autres signes tout aussi frappants de ressemblance : crinière noire, raie de mulet, zébrures.
Dans les contrées où l'on a l'babitude de faire saillir les juments par un baudet avant de les livrer au cheval, les premiers produits qui naissent de l'accouplement de la jument avec le cheval ont souvent quelque chose de l'âne dans la conformation ou dans le caractère. Les Arabes n'ont pas laissé échapper ce curieux phénomène , les habitants du Poitou non plus ; ceux-ci disent : « La jument qui a fait des mules fait, ensuite des chevaux mules. »
Le père a-t-il la prépondérance ou est-ce la mère ?
Cette question a été résolue différemment à diverses époques. Il n'y a pas bien longtemps encore, on pensait que la jument jouait le principal rôle et avait la plus large part sur le produit de la fécondation. Les Arabes, disait-on, conservent depuis longtemps leur race pure par les juments ; c'est donc la jument qu'il faut employer de préférence pour améliorer et créer des races.
Dans ces dernières années, M. le général Daumas a émis une opinion diamétralement opposée ; il a dit : « Choisissez l'étalon et choisissez-le encore; souvenez-vous que la jument n'est qu'un sac : vous en retirerez de l'or, si vous y avez mis de l'or, et vous n'en retirerez que du cuivre, si vous n'y avez rais que du cuivre. » (Loco citato, p. 66.) Ainsi donc, d'après ce savant hippologue, la jument n'aurait aucune influence sur le produit de la fécondation.
Ces deux opinions sont trop absolues. En effet, l'expérience de tous les jours démontre, et nous l'avons prouvé en parlant de l'hérédité, que le père et la mère ont une part plus ou moins grande sur leurs descendants; que si la part de l'étalon est très-appréciable dans certains cas, si elle se fait plus souvent remarquer que celle de la jument, il serait contraire à la vérité de dire que celle-ci n'est qu'un sac duquel on ne retire que du cuivre si on n'y a mis que du
cuivre. Nous le répétons, le père et la mère influent sur le produit, et tantôt c'est le père qui a la prépondérance, tantôt c'est la mère.