‹ Cours d'hippologie à l'usage de MM. les officiers de l'arméeChapitre 75 sur 139 · DES REMONTES EN FRANCE · texte numérisé non relu

DES REMONTES EN FRANCE

. Sommaire. - Historique, organisation des remontes, officiers de

remonte.

Nous traitons dans ce chapitre, de l'historique de la Remonte, de son organisation, des qualités et devoirs des Officiers qui y sont employés.

1 Les anglais appellent no blood les chevaux qui s'éloignent du sang.

Art. I". — Historique de la remonte.

But. Les Remontes ont été instituées pour encourager la production et l'élevage des chevaux, en France, et acheter ceux qui sont propres aux services de la guerre. Mais cette Administration n'a pas toujours fonctionné d'après les mêmes règles, et les pertes que l'armée fait en chevaux n'ont pas été constamment réparées de la même manière.

Depuis l'organisation des armées permanentes jusqu'en 4763, les capitaines, propriétaires de leurs compagnies, étaient chargés, à ce titre, de les remonter et de les recruter en temps ordinaire.

On ne sait pas au juste comment les régiments se remontaient avant 1789 ; mais on n'ignore pas qu'à cette époque, la plupart des régiments avaient des dépôts de poulains, dans diverses contrées de la France, et que la cavalerie légère élevait, dans la Navarre et le Limousin, de jeunes chevaux dont l'éducation, dirigée au point de vue du service militaire, faisait d'excellents animaux de guerre. Ces dépôts furent supprimés au commencement de la Révolution.

En 1790, les régiments passèrent des marchés particuliers pour leur remonte, mais ce système ayant paru plus nuisible qu'utile, dès 1791 et jusqu'à l'an VILI, les pertes en chevaux furent réparées par des marchés passés entre l'État et des marchands, et par des réquisitions ; mais, ni le mode de livraison, ni le mode de réception, n'étaient fixés d'une manière uniforme. Presque tous les chevaux, achetés alors, venaient d'Allemagne, et, une fois reçus, ils étaient dirigés sur de grands dépôts, d'où ils étaient ensuite expédiés aux corps, où ils n'arrivaient pas toujours.

Les désordres auxquels ce système de remonte donna lieu y firent bientôt renoncer. Dès l'an VIII, on créa dans les corps une masse, dite de remplacement, proportionnée, pour chaque arme, au prix d'achat des chevaux, et au moyen de laquelle les régiments durent se remo nter. L'expérience ne

tarda pas à démontrer que ce nouveau mode de remonte était tout aussi mauvais que ceux employés jusque là. « Les régiments, chargés de leurs achats, se firent entre eux une concurrence aussi nuisible à l'homogénéité et à la qualité des remontes qu'aux intérêts du trésor. Par suite de l'éloignement ou de la proximité des contrées chevalines, en raison aussi des connaissances spéciales des colonels, les remontes des divers corps présentaient de très-grandes différences. Les chevaux achetés par quelques régiments n'étaient propres à aucun genre de service. Enfin, il faut bien le dire, presque tous les marchés étaient simulés, les officiers faisaient de la remonte un objet de spéculation, soit dans leur propre intérêt, soit dans celui des conseils d'administration. » (Général Oudinot.)

En 1806, les marchés généraux furent rétablis, et les régiments ne prirent plus part aux achats; les chevaux étaient conduits aux corps par des fournisseurs. Ce nouveau système blessa, dans leur amour-propre, les chefs de corps, qui lui firent une opposition telle qu'on dut y renoncer en

Après les désastres de la campagne de Russie, on mit en réquisition les chevaux des particuliers, comme on l'avait fait dans les moments de crises de la Révolution. Mais la France était si pauvre alors en chevaux, que ces moyens extraordinaires et la levée de quatre régiments de gardes d'honneur, ne purent donner que 29,000 chevaux, encore n'étaient-ils pas en état d'entrer immédiatement dans les corps.

En 1814 et en 1815, on fut encore obligé de recourir aux marchés passés par les régiments et aux réquisitions, et les gardes du corps et une partie de la gendarmerie durent céder leurs chevaux à la cavalerie.

Dans les premières années de la Restauration, notre système de remontes était si défectueux, et l'État était dans une telle dépendance des compagnies de marchands de chevaux,

que, de 1816 à 1818 inclus, les achats ne purent s'élever audelà de 3,903 chevaux. Ce fut alors que, pour neutraliser l'influence des marchands, et afin que les éleveurs pussent livrer leurs chevaux à l'armée, sans intermédiaire, le maréchal Gouvion Saint-Cyr créa deux dépôts de remonte, l'un à Caen, l'autre à Clermont-Ferrand.

La création de ces deux dépôts fut une chose heureuse, tant pour l'État que pour les propriétaires ; mais, la mesure étant insuffisante, la remonte ne put fournir à l'armée tous les chevaux dont elle avait besoin, bien que notre cavalerie fût peu nombreuse alors : aussi fut-on dans la nécessité de recourir encore aux marchands et d'autoriser les achats directs par les corps. Cependant, comme les essais tentés à Caen et à Clermont-Ferrand promettaient de bons résultats, on créa, en 1825, sept nouveaux dépôts de remonte.

Jusqu'alors, les dépôts de remonte n'avaient été institués que provisoirement et à titre d'essai ; aussi, les éleveurs, sous le coup des préventions qu'entretenaient les marchands, vendaient peu de chevaux aux dépôts, qui, par conséquent, n'avaient pas toute l'influence désirable.

En 1831, le maréchal Soult fit cesser cet état de choses, en créant le service général de la Remonte ; c'est alors que parut une ordonnance ministérielle qui fixa à 15 le nombre des dépôts, et les répartit en trois circonscriptions, dites de l'Est, de l'Ouest et du Midi. Ces circonscriptions n'embrassaient que 1 5 départements, mais les commandants des dépôts avaient la faculté d'étendre leurs opérations sur les départements voisins en totalité ou en partie.

En 1837, parut le règlement ministériel qui détermina les attributions du personnel delà Remonte, le mode d'achat des chevaux, etc., etc. Ce règlement a été en vigueur pendant quinze ans.

Art. II. — Organisation actuelle de la remonte. Telle a été l'organisation de la remonte jusqu'en 1852,

époque à laquelle une décision ministérielle changea le mode d'achat. Cette décision a été modifiée elle-même par celles du 29 décembre 1860, du G février 1862 et du 29 avril 1863. Or, voici les règles qui président aujourd'hui à l'achat des chevaux par la Remonte.

Les établissements de remonte sont partagés en trois grandes circonscriptions, savoir : la circonscription du Nord, la circonscription de l'Ouest et la circonscription du Midi.

Chacune de ces circonscriptions embrasse un certain nombre d'établissements, appelés Dépôts de remonte.

Le personnel de chaque circonscription est fixé, ainsi qu 'il suit :

Au chef -lieu de la circonscription, Un colonel ou lieutenant-colonel, commandant ' ; Un chef d'escadron, commandant le dépôt ; Deux officiers acheteurs ; Un capitaine comptable ;

Un lieutenant ou sous-lieutenant, adjoint au comptable ; Un vétérinaire en premier.

Dans les autres dépôts :

Un chef d'escadron ou capitaine, commandant ;

1 Le commandant de circonscription exerce , a l'égard des officiers attachés au service de la remonte, à titre permanent, les attributions dévolues au chef de corps. — Les cavaliers de remonte (officiers, sousofficiers, soldats), sont placés sous son autorité immédiate. — 11 dirige toutes les parties du service des établissements placés sous ses ordres. — H propose au Ministre les répartitions de commandes des chevaux, suivant les ressources proportionnelles de chacun d'eux. — Il détermine le nombre et la composition des commissions d'achat et les époques auxquelles elles doivent opérer. — Il visite fréquemment sa circonscription et les exploitations des éleveurs. — Il envoie, quand il y a lieu, des officiers en exploration, pour s'assurer des ressources de chaque localité. — Il veille à ce que le prix des animaux soit fixé avec autant d'uniformité que possible, sur l'ensemble, dans les différents établissements placés sous ses ordres. — Il forme les convois de chevaux destinés aux corps et assure leur bonne composition en chevaux de têt ï et de troupe.

Un capitaine ou lieutenant acheteur ; Un sous-officier comptable ; Un vétérinaire.

A l'époque la plus active des opérations d'achat, des officiers du grade de capitaine ou de lieutenant, détachés temporairement de leurs corps, sont mis, sur sa demande, à la disposition du Commandant de la circonscription, en nombre suffisant pour compléter les commissions. Ces officiers rentrent à leurs corps avant l'ouverture des inspections.

Chaque dépôt a pour circonscription d'achat un ou plusieurs départements.

Moi

DlirUlo.

Dr." AK l r.ME.INTÏ5.

Calvados.

Le Bec-Helloin

Eure, Seine-inférieure, Oise, Seine-et-Oise, Somme.

Orne, Sarthe, Eure-et-Loir.

Manche.

]tt>

Ardennes, Marne, Aisne, Seine-et-Marne, Nord, Pas-de-

Calais.

Meuse, Moselle, Meurt be, Vosges, Haut-Rhin, Bas-Rhin.

Haute-Saône, Doubs, Côte-d'Or, Haute-Marne, Aube.

École de dressage de

1 Paris.

Fontenay-le-Comte .

Vendée, Loire- Inférieure.

Côtes-du-Nord, lUe-et- Vilaine, Morbihan.

Finistère.

Maine-et-Loire, Indre-et-Loire, Loir-et-Cher, Mayenne.

St-Jean-d'Angely . .

Charente, Charente «Inférieure.

Saiut-Maixent .....

Vienne, Deux-Sèvres.

Tarbes (et Viseos) . .

Hautes-Pyrénées, Basses-Pyrénées, Pyrénées-Orieutales,

Ariège, Haute-Garonne (arroud. de SUGaudeus).

Giroude, Dordogne, Landes.

Gers, Haute-Garonne (moins l'nrrond. de St-Gaudens),

Aude, Hérault.

Lot-et-Garonne, Tarn-eUGaronne, Lot, Tarn.

'Guérrt

Indre, Creuse, Haute-Vienne, Cher.

Corrèze, Puy-de-Dôme, Cantal, Aveyron.

MAcon

Rhône, Loire, Nièvre, Ain, Allier, Saôue-et-Loire, Isère

Les chevaux sont achetés par les officiers de chaque dépôt, réunis en Comité.

Le Comité d'achat est formé, ainsi qu'il suit :

Président : le Commandant de l'établissement ;

Membres : Deux officiers, dont un est toujours l'officier chargé de l'exploration de la circonscription dans laquelle opère le Comité.

Le Comité se transporte, à jour fixe, dans les principaux centres de production, chefs-lieux d'arrondissement et de canton, etc.

Des réceptions ont lieu également, à jours fixes, dans l'intervalle des tournées, au dépôt de l'établissement.

Les officiers, revêtus de leur uniforme, opèrent en public, et seulement dans la circonscription qui leur est assignée, de telle sorte qu'ils ne doivent recevoir que les chevaux nés ou élevés dans leur propre circonscription.

La Remonte n'achète que des chevaux hongres, entièrement guéris de la castration et des juments, à l'exception de celles reconnues pleines ou qu'il y aurait lieu de conserver pour la production.

La taille des chevaux2, mesurés sous potence, est réglée ainsi qu'il suit :

Cavalerie de réserve 1B34 à 4m60

Id. de ligne imS0 à im54

Jd. légère lB>48àla>5i

Artillerie et train (selle et trait) .... 1"48 à 1M54

Les chevaux achetés par le comité doivent être propres à l'arme à laquelle ils sont destinés, être d'origine française, exempts de tares, à tous crins, âgés de 4 ans faits aux herbes de l'année courante, et de 7 ans au plus*.

1 Quand le vendeur justifie que sou cheval a été châtré avant 2 ans, la commission doit lui en tenir compte dans la fixation du prix.

* Chaque membre du Comité est appelé, à tour de rôle, à tenir la toise.

8 Les chevaux de gendarmerie doivent être achetés jusqu'à ans.

Il n'est plus acheté de chevaux à destination des officiers. Le commandant du dépôt choisit, parmi ceux qu'il a achetés pour la troupe, les sujets propres à monter des officiers. Les chevaux sont payes leur valeur réelle, sans que le Comité ait à se renfermer strictement dans les évaluations budgétaires.

Les chevaux sont reçus 1 par le Comité à la majorité des voix, sans débats, et après une appréciation exprimée sur un bulletin que chaque membre remet au président. Celui-ci ne reçoit les bulletins des membres du Comité qu'après avoir lui-môme établi le sien.

Le prix d'achat du cheval est fixé par le président du Comité, en prenant la moyenne des différentes évaluations indiquées sur chaque bulletin par les membres et par luimême. Ce prix doit être accepté ou refusé sans débats par le vendeur.

Lorsque le prix est accepté par le vendeur, il est proclamé à haute voix par le président, en présence du public. Chaque officier acheteur doit avoir un carnet sur lequel il consigne son appréciation particulière sur les qualités et le prix du cheval reçu par le comité.

Si le Comité refuse le cheval, sa décision est notifiée au vendeur par le président, en indiquant qu'il ne convient pas au service de l'armée.

Dans le cours des opérations, le président du Comité doit donner d'utiles conseils aux éleveurs et aux producteurs sur le choix des étalons et le mode d'élevage des poulains, la nourriture et le logement à leur donner, pour qu'en se développant convenablement, ils conservent des habitudes rustiques qui doivent les préparer aux fatigues et aux privations de la guerre. Il leur recommandera de les faire châtrer jeunes,

1 Les chevaux achetés doivent être pourvus d'une bonne ferrure et d'un licou. Si la ferrure est en mauvais état, le vendeur est tenu de la faire renouveler, ou de verser deux francs entre les mains du maréchal de la remonte.

de les familiariser, dès leur jeune âge, à la vue de l'homme, de ne les faire travailler que modérément, et surtout de ne leur faire subir aucune préparation avant la vente.

L'achat des chevaux a lieu sur place, par le Comité. Il est constaté par un procès-verbal d'achat, signé du vendeur et des membres du comité, et contenant : 4° la date de l'achat; 2° le lieu où il s'opère ; 3° les noms et prénoms des officiers acheteurs et du vendeur; 4° le signalement du cheval ; 5° le prix convenu; 6° le lieu où le cheval devra être conduit ; 7° l'indication que la vente ne pourra été annulée que pour simulation sur la propriété du cheval ou pour rédhibition.

Tout cheval refusé peut être représenté parle propriétaire, s'il le juge à propos, à une tournée suivante, ou aux réceptions qui se font au dépôt. Lorsque le refus n'est motivé que par un défaut d'accord sur le prix, il peut être accepté séance tenante, si le vendeur se décide à le livrer au prix offert par le Comité.

Le Comité tient un registra spécial de tous les chevaux présentés et non reçus par lui, avec indication des causes qui en ont empêché l'achat.

Telles sont les principales règles suivies pour l'achat des chevaux en France ; voyons maintenant quelles sont les conditions que doivent présenter les officiers préposés à ce service.

Art. III. — Des Officiers des remontes.

Les devoirs que les Officiers des remontes ont à remplir et les qualités qu'ils doivent présenter pour être à même de bien s'acquitter de leurs fonctions, ont été parfaitement indiquées, par un anonyme, dans une brochure ayant pour titre : V Officier des remontes. Nous allons lui céder la parole.

Officier acheteur. — La promptitude et la justesse de coup d'œil sont les deux qualités indispensables à l'officier acheteur ; elles sont innées chez celui qui les possède ; l'étude les développe, mais ne les produit pas. Les autres ne

sont qu'accessoires et complémentaires; elles s'acquièrent par le travail et par l'habitude.

L'Officier acheteur habile juge à première vue ; son appréciation est instantanée; d'un coup d'oeil il embrasse l'ensemble du cheval qu'on lui présente, et, après deux minutes d'examen, i) le connaît ; l'impression qu'il a reçue de primeabord est celle qui le guide, et c'est la meilleure ; l'hésitation l'oblige rarement à tourner plusieurs fois autour du môme sujet, et à porter la main sur les parties qui lui paraissent défectueuses.

Il passe sur un défaut que rachète une qualité plus grande.

11 sait fermer les yeux sur certaines tares sans importance, et il ne s'attache qu'à celles qui peuvent nuire au service par leur gravité.

Il devine la beauté des formes, l'énergie et de bonnes allures sous le poil long et sale d'un pauvre animal que la brosse n'a jamais approché : il ne se laisse pas séduire par un poil lustré et une énergie de commande.

Il se garde d'acheter un cheval laid, parce que l'expérience lui a appris qu'un pareil cheval est mal reçu dans un corps, que les cavaliers en font l'objet de leurs railleries, le maltraitent et hâtent ainsi le moment de sa réforme. Il s'attache, au contraire, à la bonne conformation et à la figure, car un joli cheval est toujours bien accueilli ; il fait honneur au cavalier qui le monte, il est soigné et dure longtemps. En agissant ainsi, l'Officier prend les intérêts du trésor, il encourage la bonne reproduction, et il indique en même temps aux propriétaires qu'ils doivent donner à leurs juments des étalons ayant de l'espèce.

La plus sévère impartialité préside aux actes de l'Officier acheteur ; il se tient en garde contre des préférences ou des antipathies indépendantes de sa volonté ; il ne voit que l'animal vendu et non le vendeur : toutefois, il prend en considération les sacrifices que s'impose un éleveur pour donner

à la remonte de bons chevaux. Les poulains ne se coulant pas dans un moule, il serait irrationnel et injuste de laisser à un propriétaire, dont on aurait écrémé les écuries, un cheval, parce qu'il ne serait que passable : c'est une sévérité à laquelle ne doit pas se laisser aller un officier acheteur, s'il veut que l'élevage progresse et prenne de l'extension.

Il faut également tenir compte de sa bonne volonté à la petite production, et surtout, et dans tous les cas, payer un cheval à sa valeur, jamais au-dessous. En ne liardant pas avec les éleveurs, l'État les encourage, en augmente le nombre, et se crée des ressources pour l'avenir.

Un comité trouve-t-il ce qu'il appelle un beau cheval, il doit le payer cher et comme un produit hors-ligne : le lendemain, tout le monde dans le pays connaît le prix de vente, les éleveurs se le disent, et ils ont acquis la conviction que la Remonte rembourse généreusement les avances faites : leur amour-propre est stimulé, leur intérêt mis en jeu ; et l'on peut espérer beaucoup lorsque l'on a fait vibrer ces deux v cordes sensibles du cœur humain.

La patience de l'officier acheteur est mise quelquefois à une rude épreuve ; il y a un certain mérite à savoir se contenir et à fermer les oreilles, pour ne pas répondre à des observations ridicules et parfois déplacées ; mais il est une limite qu'un officier ne doit pas laisser franchir, c'est quand les observations sont personnelles ou lorsqu'elles portent atteinte à la considération du comité ; dans ce cas, la susceptibilité est un devoir; la réponse doit être sévère, instantanée et publique.

Le petit éleveur éprouve une certaine timidité en abordant un officier ; celui-ci ne déroge pas en répondant avec douceur à toutes ses questions : il doit, sans toutefois descendre à la familiarité, se mettre jusqu'à la portée de son intelligence, l'entretenir de ce qui l'intéresse, c'est-à-dire de l'agriculture, des prairies et de ses animaux, l'amener ainsi à demander des avis sur l'élevage , et les lui donner avec

bonté. Après cet entretien, l'officier acheteur peut espérer avoir rallié un éleveur indécis.

Dans l'examen qu'il fait d'un cheval, l'officier évite d'exprimer, surtout si elle est défavorable, l'opinion qu'il en a : en cas de refus par le comité, son président doit mettre des formes pour l'annoncer au propriétaire; afin de ne point déprécier l'animal, il dit à haute voix un motif de refus autre que le véritable, à moins qu'il ne soit apparent. Combien de propriétaires nous ont remercié pour avoir agi ainsi à leur égard !... Une brusquerie les eût découragés : et d'ailleurs, quel est l'homme, paysan ou bourgeois, petit ou grand éleveur, qui ne saura pas mauvais gré à celui qui aura traité publiquement son cheval de rosse? Cette épithète injurieuse, outre qu'elle déprécie l'animal, indispose toujours le cavalier.

Les dépôts étant appelés à remonter les compagnies de gendarmerie, il est bon que l'officier acheteur visite les chevaux des brigades, toutes les fois qu'il passe dans les localités où il en existe : il se rend compte des changements opérés en eux ; c'est pour lui un nouveau sujet d'études et d'observation. Les gendarmes aiment à présenter leurs chevaux à l'officier qui les a achetés. S'ils les ont bien soignés, c'est une recommandation pour plus tard, lorsqu'ils auront à recourir aux bons offices de la Remonte.

En prescrivant aux officiers composant une commission d'achats de manger à une table séparée, le Ministre de la Guerre leur a évité bien des ennuis, et leur a assuré une précieuse indépendance. Son Excellence a pressenti que les officiers, prenant leurs repas à une table commune, seraient exposés à entendre faire publiquement la critique de leurs opérations, et qu'ils devraient, ou se taire, ce qui serait difficile, ou discuter, ce qui serait fâcheux; que, d'un autre côté, ils pourraient être l'objet de politesses obséquieuses et . compromettantes. Cette mesure si prudente, qui démontre la haute sollicitude du Ministre pour la dignité de l'épaulette, dicte à tout officier acheteur la conduite qu'il doit

tenir ; il peut rester dans les meilleurs termes avec les éleveurs en refusant toute invitation de leur part ; il faut qu'il n'oublie jamais qu'il est comme la femme de César, qui ne devait pas môme être soupçonnée. Les gens à sentiments élevés trouveront peut-être cette réserve exagérée, mais ils seront de notre avis, dès qu'ils auront réfléchi qu'il existe un fond de malignité et pas mal de petits esprits dans les masses.

Ici s'arrête le rôle de l'officier acheteur.

Officier explorateur. — Savoir bien acheter n'est pas chose facile assurément ; mais, tandis que les opérations de l'officier acheteur durent quelques mois, l'officier explorateur a toujours à faire.

On présente un cheval à l'officier acheteur; il le voit pour la première fois, il l'examine et l'achète. Pour l'officier explorateur, ce même cheval est une connaissance de longue date; il Ta vu tout jeune poulain, puis grandir et se développer; souvent même, il a désigné au propriétaire l'étalon qui l'a procréé.

Ces quelques mots disent l'importance du rôle que l'officier explorateur joue dans la production et l'élève du cheval de remonte et de luxe. A cet officier il faut du zèle, de l'activité, de l'intelligence, de l'esprit d'observation, l'amour de l'étude, et le goût du cheval poussé jusqu'à son extrême limite. En effet, chaque jour il trouve l'occasion de mettre à profit son zèle, de dépenser son activité, de faire l'emploi de son inteUigence, d'observer et de s'instruire.

Lorsqu'il est capable, il sait juger un étalon, il connaît à fond ceux employés dans les départements qu'il explore, c'est-à-dire leur généalogie , les qualités et les défauts de leurs produits, et l'espèce de poulinières qui leur convient le mieux.' Il est nécessaire qu'il se mette en rapport avec les officiers des haras, car la bonne harmonie qui règne entre cette administration et la remonte profite toujours à la bonne reproduction.

Sans être un anglomane incarné, l'officier explorateur

peut connaître les expressions les plus usitées 4e la langue du turf ; il serait regrettable qu'il ne pût prendre part à la conversation, lorsqu'il se trouverait dans une réunion d'hommes spéciaux ou sur un hippodrome.

Si l'amour du cheval était généralement répandu en Fiance, les propriétaires trouveraient dans leur propre inspiration un conseil et un guide, mais malheureusement il n'en est point ainsi, et dans la plupart des pays de production, ils ont besoin d'être stimulés et guidés par les officiers explorateurs. C'est particulièrement dans les contrées où l'élevage se fait sur une petite échelle, bien que sur un terrain propice à ce genre d'industrie, que l'officier explorateur est appelé à rendre de grands services.

Il est inutile de dire que cet officier doit montrer envers les éleveurs de la complaisance, de l'aménité. Il s'attache à obtenir leur confiance : au peut éleveur il indique la route à suivre pour arriver à des profits certains; il lui fait entrevoir les dangers d'un élevage mal entendu ; il l'intéresse à donner à ses poulains des soins et une alimentation suffisante ; il apprécie, en sa présence, ses poulinières et leur suite ; il l'engage, s'il y a lieu, à conserver les sujets qui donnent des espérances et à se défaire des autres ; en un mot, il entre avec lui dans les plus petits détails pour l'amener à faire plus et mieux que par le passé. Il faut, certes, une forte dose de patience, mais l'officier explorateur ne doit jamais perdre de vue ce proverbe : qu'on attire les mouches avec du miel et non avec du vinaigre.

Lorsqu'au contraire, cet officier a affaire aux éleveurs entichés du pur sang, il doit savoir parler leur langage, se montrer aussi gentleman qu'eux, et leur prouver qu'il connaît autre chose que les chevaux de remonte : il fait adroitement quelques concessions aux amateurs fanatiques des courses de vitesse, mais à la condition de reprendre aussitôt, au profit du demi-sang, plus de terrain qu'il n'en a cédé à l'enthousiasme de messieurs les turfistes.

L'officier explorateur est habituellement invité à assister aux concours institués pour la distribution des primes d'encouragement données à l'industrie chevaline ; le plus souvent il est membre du jury. Ces réunions lui procurent l'occasion défaire un recensement général des poulinières et des produits qu'il connaît déjà : en comparant leur présent à leur passé, il apprécie les soins qu'ils ont reçus, et, comme il a voix délibérative, et qu'aucun membre du jury n'a été à même de faire autant de remarques que lui, son opinion est d'un grand poids dans la balance. — Si, dans les opérations d'un comité d'achats, l'officier acheteur doit faire preuve d'impartialité, plus que lui encore l'officier explorateur doit éviter de commettre une injustice dans la distribution des récompenses. L'éleveur, quel qu'il soit, est plus sensible qu'on ne pense, à la distinction obtenue par les animaux dont il s'occupe ; en froissant ce louable amour-propre par une injustice, on commettrait une faute regrettable et capable de semer la défiance et le découragement. En conséquence, un officier explorateur doit employer tous ses moyens de persuasion, tout ce qu'il a d'énergie et d'influence pour empêcher un aussi fâcheux résultat.

Les courses de l'officier explorateur sont fréquentes et longues : il perdrait son temps et l'occasion de s'instruire s'il ne voyageait pas un peu en touriste. Expliquons ce mot : il étudie le pays qu'il traverse, il prend des notes sur sa configuration, il remarque la nature du sol et le genre d'agriculture qui y est en faveur , il examine l'étendue, la qualité et l'exposition des prairies et des pâturages, leur mode d'irrigation ; il juge si la contrée est propice à la production et à l'élevage, ou seulement à l'une ou à l'autre de ces deux industries. Le soir, il consigne ses observations de la journée, et, en rentrant au dépôt, il fait un résumé de ce qu'il a vu et appris pendant sa tournée d'exploration. 11 recherche, en outre, et saisit les occasions de voir et d'intéresser au bien général les personnes qui, par leur position,

leur savoir ou leur fortune, peuvent exercer une heureuse influence. En agissant de la sorte, un officier rend des services à la question des remontes; mais, s'il se contente de marcher droit devant lui, il dépense son temps et les fonds de l'État en pure perte.

Après quelques explorations consciencieusement faites, un officier connaît les ressources de sa circonscription ; les noms des éleveurs lui sont familiers ; il a établi la statistique chevaline du pays, et toutes les fois que l'administration départementale a besoin de renseignements, elle s'adresse à lui. Après s'être rendu utile à l'autorité administrative, il a, en quelque sorte, le droit de lui proposer des mesures favorables aux éleveurs : tous ses efforts doivent tendre à faire récompenser les propriétaires qui ont le goût du cheval; enfin, l'officier explorateur doit considérer l'élevage comme sa chose à lui, s'en occuper avec enthousiasme, et se passionner pour tout ce qui a rapport à la production et à l'amélioration du cheval, ce bel animal si utile à l'homme, et qui est, sans contredit, le plus noble de la création.

L'officier des remontes, dans la véritable et complète acception du mot, possède les qualités que nous venons d'énumérer; il a autant d'habileté pour les achats que de zèle pour l'exploration.

Il résume, à lui seul, l'officier acheteur et l'officier explorateur : il récolte après avoir semé.

Lorsqu'il est rentré au dépôt, il trouve à occuper ses loisirs; l'hygiène et le régime des jeunes chevaux lui servent de passe-temps. Il exige que les écuries soient tenues avec un soin minutieux, avec coquetterie : il y fait de fréquentes visites, quelquefois pour contrôler le service, toujours pour voir et revoir les chevaux qu'il affectionne. Il éprouve un plaisir extrême à observer les changements qui s'opèrent chez un cheval, malheureux naguère, dont l'œil prend de la vivacité, le poil du brillant et le muscle de l'ampleur.

Quand des éleveurs et des étrangers se présentent pour

visiter les écuries, les portes leur en sont ouvertes à deux battants. L'officier qui, là, est sur son terrain, leur en fait les honneurs avec courtoisie; il attire l'attention sur les sujets d'élite, et si un visiteur semble témoigner le désir de voir de plus près un cheval, il donne l'ordre qu'on en sorte plusieurs. Des cavaliers adroits, bien dressés et prêts au moindre signal, les prennent, les présentent, les trottent; et quelques minutes ont suffi pour faire quelques nouveaux prosélytes à la Remonte. Des hommes que le désœuvrement ou la curiosité avait conduits au dépôt, en sortent avec la preuve de l'influence que les soins exercent sur la santé des chevaux, et avec des idées plus saines et plus généreuses sur l'élevage.

L'officier des remontes doit lui-même être bien monté; son grand luxe est dans son écurie : il faut qu'il puisse montrer ses chevaux pour types, et, comme il n'y a pas de leçon qui vaille celle donnée par l'exemple, il a ainsi sous la main des spécimens qu'il peut engager les éleveurs à reproduire.

Page 1